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 we walk in the beautiful country of the denial # Laura

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rirat bien qui rirat le dernier

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↳ Métier : tueur, assassin, homme à tout faire ; cible ; père, grand-père ; tricoteur à ses heures perdues
↳ Opinion Politique : l'argent n'a pas d'allégeance, l'argent n'a pas de provenance ; il n'y a que l'argent qu'il reçoit, ceux qu'il tue et ceux qui veulent le tuer
↳ Niveau de Compétences : Nv. 1 - 2 en occultation des sens, guérison et en manipulation des ombres - Max en exhibitionnisme
↳ Playlist : Feel Invincible - Skillet || I believe - Ron Pope || Jovial - Freddy Kalas
↳ Citation : « Difficile de trouver quoi que ce soit d'ordonné dans la mort. »
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MessageSujet: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Dim 21 Aoû - 17:19

We walk in the beautiful country of the denial

Laura & Andreï

Pour une fois que j’ai un boulot normal… ça me déstabilise, très franchement. Travailler pour le Gouvernement, lorsqu’on y pense deux secondes, c’est un peu un comble pour un assassin doublé d’une foutue crapule. Ca prend tout son sens lorsqu’on précise que le travail en question consiste à porter des caisses toutes plus lourdes les unes que les autres et ce pendant des heures sans s’arrêter. Mes bras commence à me tirer, mon tee-shirt est trempé, tout comme mes cheveux, je croise les doigts pour ne pas croiser Seraphina dans cet état. Merde. Si je commence à soigner mon apparence pour elle, je ne sais pas trop ce que ça peut vouloir dire mais j’ai comme l’impression que ça pue assez. « Ievseï ! Tu bouges ? » Hein, quoi ? Je secoue la tête avant de me passer une main dans les cheveux et d’attraper une bouteille d’eau, mes doigts exigeant deux secondes à celui qui vient de m’appeler pour que je l’aide à aller décharger une autre caisse de fournitures. Qu’est ce qu’ils se font livrer, les balais dans l’cul du Gouv pour que ce soit aussi lourd ? Des enclumes pour faire office de presse papier ? En quelques gorgées inutiles et écœurantes, je termine la bouteille d’eau, plus par principe et pour l’impact psychologique que ça va avoir sur moi que pour la réelle efficacité de la manœuvre. Seul un vol d’énergie pourrait me procurer la sensation rafraîchissante de l’eau glacée, là maintenant, mais même un crétin comme moi sait que ce n’est pas une merveilleuse idée que de se servir par ici alors bon… J’écrase la bouteille entre mes doigts, la referme et la dégage dans la première poubelle venue avant de rejoindre l’autre ouvrier. « Il en reste beaucoup ? » Une demi-douzaine et on en aura fini pour la matinée. Tant mieux. Ca me laissera… six ou sept heures avant de commencer mon travail de nuit, celui un peu moins légal et donc six ou sept heures pour traîner, dormir et dégoter un boulot pour demain, et des contrats pour cette nuit, sauf ordre contraire de la part de Mikkel.

Lorsque je jette ma veste sur le canapé, qui est techniquement toujours mon lit même s’il est plus que rare que je passe la nuit ici, l’après-midi est tout juste entamé et j’ouvre le frigo pour grappiller de quoi faussement bouffer. De quoi m’occuper les mains et la mâchoire, en somme. Sauf qu’il n’y a rien, comme toujours. Il n’y a jamais rien à bouffer dans cet appartement, c’est à se demander si Roman ne passe pas ses journées à se tourner les pouces. Je soupire, débarque sans me gêner dans la chambre de mon fils pour fouiller en quelques mouvements précis les endroits clés et arracher une poignée de billets dans un de ses rares bouquins d’anatomie. Sûrement des vestiges de ses études. Je les connais par cœur maintenant, à force de venir lui substituer du fric lorsque j’en ai besoin, alors même que j’ai mes propres réserves dans le canapé. Je ne fouille pas plus que ça, maintenant que j’ai trouvé ce que je cherchais, ne m’attarde pas davantage sur les quelques photos, m’applique juste à tout remettre en place comme ça l’était au départ avant d’aller me doucher rapidement pour sortir récupérer ma veste et chercher de quoi bouffer. Tiens, et si je ramenais des conneries pour les mômes ? Du genre truc bien cher que Roman n’achète jamais sous prétexte qu’il ne peut pas se le permettre ? Mes pas dégringolent les escaliers, je plisse les yeux sous le soleil, ralentissant le pas le temps de me décider vers où me diriger. Lizzie doit être avec son père. Tout comme Colin. Mikky, lui, doit être à l’hôpital. Donc on va dire que je vais éviter cette zone là pour le moment.

A errer comme une âme en peine, mes pas me portent naturellement vers le quartier de la ville où je suis le plus à mon aise. Plus j’avance, plus l’atmosphère semble s’obscurcir, autant de crasse que d’un caractère relativement malsain. Nauséabond. Apaisant. Les descentes des Peacekeeper et des Shadowhunters ont beau faire du mal au commerce, il n’en reste pas moins que c’est le coin le plus adéquat pour des hommes de ma trempe et que j’y suis comme un poisson dans l’eau. Ou un poison dans l’eau. Ou un zombie dans une forêt. Ou… je m’immobilise au milieu de la rue. Cette silhouette. Je secoue la tête. Non. J’ai vu sa photo, j’ai vu une de ses photos, juste avant son départ dans les arènes. Et elle était vieille. Et morte. Et… je n’ai pas réfléchi, je l’ai déjà rattrapée pour poser une main sur son épaule et la faire se retourner. « Lara ? » Ce n’est pas elle.

Mon esprit le sait. Mes yeux le savent. Le fantôme du rat me le couine. Mais Lara me manque. Bien trop. Et Seraphina… est trop compliquée à suivre. Et… « Lara, c’est bien toi ? » Je veux le croire. Je veux l’espérer. Je veux me l’imaginer. « Qu’est ce que tu… vas bien ? »

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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Ven 2 Sep - 20:53

La pièce est sombre, la lumière du matin mouchette la pièce d'éclats dorés et au milieu du lit envelopper dans les draps malgré la température presque insupportable, Laura bouge doucement dans son sommeil. Elle court, court comme si sa vie en dépendait. Elle ne sait pas vers qui, ni pourquoi mais elle sait que c’est important. Elle aperçoit les peaussiers qui forment un cercle autour d’une silhouette élancée et vêtue de noir. Elle s’arrête net, arrêtée dans son élan par une paire de bras puissant entouré autour de sa taille. Elle sait qu’elle doit continuer coûte que coûte. Que celui qui se fait tabasser sous ses yeux doit être sauvé à tout prix. Quand la tête couronnée de cheveux d’un noir de geais se tourne vers elle et que deux grands yeux bleus croisent son regard, le noir se fait et elle se redresse en sursaut. Les draps sont collés à sa peau blanche à cause de la transpiration. Elle se débat pour sortir un bras des couvertures et repousser les cheveux qui tombent sur son visage trempé de larme et de sueur. Un gémissement lui échappe, plainte presque animale qui racle sa gorge parcheminée. Celui-là est dur. Elle ne le fait que rarement mais chaque fois, le réveil est plus difficile que la fois précédente. Elle ne sait pas vraiment s’il s’agit d’un souvenir ou d’un simple cauchemar, mais il l’a torturé presque plus que celui où elle Le voit. Elle ne sait pas non plus qui est le jeune homme qu’elle y voit, ne se souvenant que d’yeux très bleus et de cheveux noirs.


Elle essuie rageusement ses joues inondées de larmes et avale d’un coup sec le verre d’eau posé sur sa table de nuit. Elle démêle ses jambes des draps et pose doucement ses pieds sur le sol carrelé, la fraîcheur est tellement agréable qu’elle doit se retenir de s’allonger à plat ventre par terre. Elle avance à pas lent jusqu’à la salle de bains, dans laquelle elle prend une douche rapide mais appliquée. Elle n’a pas pu se laver correctement pendant si longtemps qu’une vraie douche est un plaisir qu’elle ne se refusera jamais plus. Elle brosse ensuite ses cheveux blonds qui se sont éclaircis ces derniers temps et prend quelques minutes pour observer son visage. Elle effleure doucement les pattes d’oie qui commence à marquer les coins de ses yeux. Le temps fait son œuvre et ne joue pas en sa faveur. Elle soupire avant de s’habiller et sortir de son appartement. Elle verrouille bien la porte derrière elle et enfouit les clefs dans sa poche.


Après une demi-journée plutôt calme où elle a dû s’occuper d’un jeune homme de 15 ans, blessé à l’arme blanche dans une rixe de bande, elle est autorisée à rentrer chez elle. Ce qu’elle ne fait bien entendu pas. Elle aime son travail, et soyons honnête, elle n’a rien à faire de plus intéressant sur son temps libre. Alors, elle traine dans les quartiers mal famés, dans l’espoir de croiser des jeunes perdus, qu’elle pourrait aider un peu. Apaisant son besoin constant de s’occuper de quelqu’un. Elle détache ses cheveux, les ébouriffe un peu et s’avance près d’un bordel, elle essaie du mieux qu’elle peut de se fondre dans le décor, mais son absence de maquillage, son jean et ses baskets ne jouent pas en sa faveur. Il y a bien un mois qu’elle a repéré la gamine qu’elle essaie de sortir d’ici. Une gosse, 16 ans maximum, maquillée comme un camion volé et maigre comme un coucou. Elle l’observe de loin, une fois de plus étonnée par la beauté étrange de la môme. Elle pourrait faire du mannequinat, si elle n’était pas maquillée pour attirer n’importe quel beauf s’entend. Elle croise le regard triste de l’enfant, un regard vide, voilé par un usage abusif de la drogue. Mais rapidement les sourcils se froncent à mesure que Laura se rapproche. Soudain la gamine se met à courir. Elle détale comme un lapin et Laura se lance à ses trousses. Mais elle la perd de vue et se retrouve au milieu de la rue, le souffle court et la gorge sèche.


Elle s’apprête à rentrer chez elle quand une main se pose sur son épaule. Elle se retourne rapidement et son cœur s’arrête. Ces yeux. Elle porte les mains à ses lèvres pour étouffer un cri. Ces yeux… Ils hantent ses rêves depuis des années. Et maintenant ils sont là. Accompagner par un visage, une bouche, des cheveux et un corps tout entier.  « Lara, c’est bien toi ? Qu’est ce que tu… vas bien ? » Le prénom n’est pas vraiment le bon… Peut-être… Peut-être qu’elle n’est pas celle qu’il cherche après tout. La gorge nouée et les mains tremblantes, elle replonge dans les yeux. Ce sont bien les bons pourtant… Même formes, même couleur, même douceur dans le regard. Cela dit… Le sourire n’est pas vraiment comme elle s’en souvient. Elle se secoue intérieurement et respire un grand coup. « Je… Je vais bien oui… » Elle se gratte l’avant-bras comme toujours quand elle est angoissée regardant ses chaussures. « Mais… Je ne m’appelle pas Lara, mais Laura… » Elle redresse la tête pour plonger une nouvelle fois dans les yeux de l’homme qui lui fait face. « Par contre…» Elle inspire. Pourvu qu’elle ne le vexe pas. Pitié. Si c’est lui, faite qu’il ne se vexe pas. « Je ne … Je ne me souviens pas de vous… » Elle se reprend. « Enfin, je veux dire, vous… votre visage m’est familier… » Pas tout à fait vrai, mais comment dire à quelqu’un que vous vous souvenez de ses yeux et que vous en êtes folle amoureuse alors qu’il ne semble même pas connaître votre nom ? « Mais je ne me souviens plus de votre nom… » Foutu mémoire de merde.

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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Sam 17 Sep - 23:29

We walk in the beautiful country of the denial

Laura & Andreï

Avant de rencontrer sur Lara, j’étais en colère contre le monde, en colère contre l’humanité, en colère contre la vie. En colère tout simplement. Une bête sauvage, hargneuse, décidée à prendre sa revanche dans un monde qui s’en était pris à un bébé pour se venger d’un violeur. Un gosse qui avait grandi trop vite et dans un monde trop hostile, qui ne considérait son entourage que comme un ensemble éphémère de risques et de dangers, de méfiance et de trahison. Et si Lara n’a pas réussi à éteindre cette fureur et cette rage qui m’animaient à l’époque, elle a au moins réussi à me faire comprendre qu’il pouvait exister autre chose que la rancoeur et que la colère. Ce qui n’était pas gagné. Lara m’a donné une stabilité mentale et affective, elle m’a appris à faire confiance et à accepter certaines choses. Je l’ai trompée, un nombre incalculable de fois. On s’est disputé un nombre incalculable de fois. Mais lorsque j’y repense, je me fais la remarque que c’est fou de voir que malgré tout, elle ne m’a jamais lâché. Et qu’elle a toujours eu sur moi un pouvoir supérieur, et de loin, à celui de mon sorcier. Je suis un animal sauvage, je l’étais avant de devenir rat, je l’étais avant de devenir pire qu’un rat, un déchet qui se nourrit de ce qu’il lui manque: un peu de vie. Elle ne m'a pas lâché et je ne l'ai pas quittée. Je suis toujours revenu à elle. Sauf quand la mort de mon sorcier m'a pris mon humanité.

Lara. Morte. Et pourtant son écho est devant moi. Comme une promesse. Comme le reflet déformé de ma volonté. Comme une sacrée ironie si on considère qu'il y a une autre femme dans ma vie. Je sais que ce n'est pas Lara mais je veux que ce soit elle.

Ma voix me semble d'un pathétisme sans nom dans son hésitation, exacerbée par la surprise qu'elle déploie autour d'elle. Mes questions s'entrechoquent, c'est ridicule. Je cligne des yeux. J'ai un problème avec les blondes, je crois. Définitivement un gros problème. « Je… Je vais bien oui… » Ce n'est pas Lara. Si différente, trop différente. Et pourtant je m'obstine à le croire. Je veux plier la réalité selon mes envies. « Mais… Je ne m’appelle pas Lara, mais Laura… » Je fronce les sourcils. Pourquoi ressent-elle le besoin de formuler ce que je ne veux pas entendre ?  « Laura, Lara, c'est presque la même chose... » Je grogne pour m'en convaincre. Pour lui faire comprendre que je ne suis pas à un son près. « Par contre… Je ne… Je ne me souviens pas de vous… » Je cligne des yeux. Je veux y croire, et si je veux y croire, il faut que j’accepte de déformer suffisamment la réalité pour que mon imagination y rentre parfaitement.

« Enfin, je veux dire, vous… votre visage m’est familier… Mais je ne me souviens plus de votre nom… » Je cligne des yeux, une nouvelle fois. Tout en elle est différent de Lara. Différent de ce dont je me souviens. C’est un écho, mais un écho déformé, un écho modifié, un écho pâli par les réverbérations. Mais un écho me suffit. « Andreï. » J’articule sans y penser, les yeux fixés sur elle. « Mon prénom, c’est Andreï. » Et le sien… Laura ? « Vous ressemblez à ma femme. » A ma femme, telle qu’elle était il y a quarante ans. « Vous croyez à la réincarnation ? » Je n’arrive pas à détacher mes yeux des siens. Je n’y crois pas. Mais j’ai été bien trop d’années l’esclave d’un sorcier alors le surnaturel… alors le surnaturel fait partie de ma réalité. Et l’impossible n’est qu’une anomalie. Un espoir donné aux désespérés. Et je suis désespéré.

Je fais un pas en arrière, pour me retenir. Immanquablement, alors que je sais que ce n’est pas Lara, je cherche en elle des traces de ma femme, pour la seule et unique raison qu’elles ont un petit quelque chose de commun. Et que je m’accroche, je m’agrippe à ce petit quelque chose. Je cherche une trace d’attirance, je cherche une trace de désir, n’importe quoi à brûler pour ressentir quelque chose et saisir à bras le corps la coïncidence qui vient de me tomber dessus. Seraphina est trop compliquée, Seraphina est trop présente, Seraphina me fait bien trop tourner la tête: même si je sais que cette femme n’est pas Lara, je veux qu’elle soit Lara pour me simplifier la vie. Pour qu’elle me tire à nouveau hors de la vase, qu’elle me dégage à nouveau les bronches, pour qu’elle dompte la bête sauvage que je suis redevenu. Je veux qu’elle soit Lara parce que j’ai besoin d’une Lara. Désespérément. « Vous avez perdu la mémoire, c’est ça ? »

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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Ven 7 Oct - 22:18


Elle laisse ses yeux dérivés sur la silhouette de l’homme qui lui fait face. Ils se posent sur les cheveux ébouriffés, s’arrêtent quelques secondes sur les quelques rides sur le front, effleurent les sourcils, glissent sur le nez et les pommettes avant de s’échouer sur la bouche. Tout concorde ou presque, ce visage, mon dieu, ce visage… Il pourrait être le bon. Elle relève un peu les yeux et les laisse se planter dans le regard qui lui fait face. Les yeux sont définitivement les bons. Elle se rappelle de toutes les fois où elle les a vus dans son sommeil, de toutes les fois où elle a cru les avoir croisés dans la rue et sa tête tourne. Elle pensait être amoureuse d’un regard et elle se rend compte que ce regard est accompagné d’un corps. Ses yeux glissent à nouveau sur le visage, l’englobant d’un regard plus complet. Si les yeux sont bel et bien les bons, le sourire ne semble pas être le bon. IL, quel que soit son nom, possède un sourire particulier. Pas uniquement parce que quand elle le retrouve dans ses rêves, Laura a l’impression d’être complète. Si le sourire de celui qu’elle aime est aussi marquant, c’est surtout parce que l’une de ses incisives, manquante, est en métal. Et l’homme face à elle possède toutes ses dents. Certes, un rapide rendez-vous chez le dentiste aurait pu arranger ce détail en quatre ans, mais le détail manquant la chagrine plus qu’elle ne veut bien se l’avouer. Quand il lui donne son nom, elle le répète doucement, le laisse rouler sur sa langue une fois, puis une deuxième. « C’est un joli prénom. Je l’aime bien. » Elle lui offre en sourire d’excuse prenant conscience que ce n’est pas le genre de chose qu’on dit normalement.

Elle remonte doucement la manche de son gilet qui s’évertue à glisser le long de son avant-bras. Elle continue à fixer ce visage si familier en tentant vainement de calmer les battements précipités de son cœur dans sa poitrine. Elle a l’impression qu’un petit oiseau essaie de se frayer un passage à travers ses côtes. « Vous ressemblez à ma femme. » Son petit oiseau de cœur rate un de ses battements et la phrase résonne dans sa tête. Elle avale sa salive et tord ses doigts en lui jetant un regard à la fois effrayé et plein d’espoir. « Vous ressemblez à quelqu’un qui m’est très cher... » La phrase est sortie dans un souffle. Elle refuse de dire « m’était ». Elle ne veut pas espérer, quelles sont les chances qu’elle tombe par hasard sur l’homme qui hante ses souvenirs depuis quatre ans ? Son mari, de ce que lui en a dit Lazlo. Comment peut-on avoir oublié son mari. Sa question la prend par surprise. « Euh… C’est une question à laquelle je n’ai pas vraiment pris le temps de réfléchir… Je suppose que… Oui ? Après tout, tout semble possible dans le monde dans lequel on vit. » Elle englobe la rue, la ville, l’univers dans un geste ample de la main avant de la passer dans ses cheveux. Elle se sent à la fois bien et mal à l’aise avec l’homme qui lui fait face, la familiarité de ses traits y est pour quelque chose, c’est sûr, mais il y autre chose, quelque chose sur quoi elle n’arrive pas à mettre le doigt. Il est pareil mais différent. Est-ce que quatre ans peuvent être suffisants pour changer complètement l’image que vous avez de quelqu’un ? Sa mémoire serait-elle plus endommagée qu’elle le pensait ?

Elle gratte nerveusement son bras en le fixant encore et toujours avant de prendre conscience de l’impolitesse de son comportement quand il lui demande si elle a perdu la mémoire. Elle recule d’un pas et commence à fixer l’immeuble derrière eux. « Ah… Euh… Oui, en effet, j’ai perdu la mémoire il y a quelques années… » Elle laisse échapper un petit rire nerveux resserrant les bords de son gilet autour d’elle. « Je ne pensais pas que c’était si… Flagrant. » Elle hausse les épaules, pas franchement gênée par la question qui aurait pu ou dû la mettre mal à l’aise. Après tout, elle a effectivement perdu la mémoire, elle n’en fait pas vraiment un secret. Et puis… Pourquoi lui mentirait-il ? Peut-être qu’il est celui qu’elle cherche… Ses yeux glissent inconsciemment sur la main gauche de l’homme, cherchant une alliance ou encore une marque de bronzage. Malheureusement rien de tout ça. L’absence de bijou a son annulaire lance une pique dans le cœur de Laura. Elle espérait que son mari aurait continué à porter l’objet symbolisant son amour pour elle. Elle se met une claque mentale. Premièrement rien ne prouve qu’il s’agisse de lui, c’est peut-être juste un homme lui ressemblant. Deuxièmement, ces mièvreries ne sont plus de son âge.

Elle se balance d’avant en arrière ne sachant pas trop comment relancer la conversation avant de se décider. « Alors, Andreï… C’est bien ça ?» Une fois de plus, elle laisse le nom aux sonorités russe roulé sur sa langue. « Ça vous dirait de marcher un peu avec moi ? Vous pourrez me parler de votre femme et de vous ? » Elle lui adresse un sourire plein d’espoir. « J’ai comme l’impression que le destin veut que nous nous connaissions et il se trouve que je n’ai rien à faire de plus agréable que marché en compagnie d’un bel homme aujourd’hui. » Elle rougit violemment en prenant conscience d’avoir clairement fait des avances à un homme qu’elle ne connaît ni d’Eve ni d’Adam. « Donc Andreï, hein… C’est Russe comme prénom ? » Elle tente de se donner une contenance en entortillant la manche de son gilet autour de sa main.

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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Lun 31 Oct - 19:32

We walk in the beautiful country of the denial

Laura & Andreï

« C’est un joli prénom. Je l’aime bien. » Je rougis, détourne le regard, sans pouvoir m’en empêcher. « Merci. » Merci de quoi ? Merci pour quoi ? Je n’en sais rien. Pas vraiment. Merci de maintenir l’illusion, certainement, que…

Ca, c’est quelque chose que personne ne veut comprendre autour de moi. Ne veut ou ne peut. Je suis veuf. Je suis veuf, et je n’ai que trente et une petites années. Roman est incapable de le comprendre, Mikkel, Colin, Lizzie ne peuvent même pas se l’imaginer. J’ai l’impression que ce décalage temporel dont on est les victimes, tous autant les uns que les autres et moi encore davantage, n’est pas concevable. N’est pas compréhensible. N’est qu’un amas d’incohérences et d’improbabilités telles que… je ne peux pas leur en vouloir de ne pas comprendre, je n’ai pas le droit de leur en vouloir, je ne le sais que trop bien, mais malgré tout… je ne peux pas m’empêcher d’être en colère. Lorsqu’ils me narguent avec leur vie de famille, lorsque Roman me reproche de ne pas avoir été là pour lui, lorsque Lizzie me sourit, avec dans les yeux la même étincelle de vie que sa défunte grand-mère… J’ai désespérément d’une Lara, j’ai désespérément besoin de ma Lara, et je la recherche dans chaque femme que je croise, je la recherche dans chaque chevelure blonde, dans chaque silhouette excessivement attirante, dans chaque présence féminine, dans chaque sourire, dans chaque regard, dans tout ce que cumule cette Laura qui me fait face et laisse dériver sur moi son regard. Je sais que ce n’est pas elle. Tout mon instinct me le hurle. Celui du rat, fantôme, celui de l’homme, celui du trentenaire, celui du mari, celui de l’amant. Ce n’est pas Lara. Mais… mais ce prénom, mais ce regard, ce frisson qu’elle réveille en moi, ces hésitations, ces questions qu’elle soulève par sa seule existence. Je ne crois en aucun dieu, je ne crois en aucune réincarnation, vie après la mort, je ne crois en rien d’autre qu’à l’instant présent, je ne crois en aucun destin, en aucune destinée, mais là, j’en viens à me remettre en question face à cette coïncidence qui, je m’obstine à vouloir le croire, à me forcer à le croire, m’a mené à elle.

Je guette chacun de ses gestes comme s’il allait pouvoir me révéler l’impossible, me confirmer l’improbable, m’exaucer l’inavouable. Elle se contente de respirer. Et de parler. Et de vivre. Et d’être. Amplement suffisant pour me désarmer, me rendre aussi vulnérable qu’un raton abandonné dans un fossé. Tremblotant. Perdu. Complètement égaré dans le temps, qui couine de frayeur et se blottit dans les bras de la première personne au sourire amical. « Vous ressemblez à quelqu’un qui m’est très cher... » Très cher. Une main s’empare de mon cœur pour le comprimer et n’en laisser que des morceaux. Pendant un instant, j’arrive à me convaincre que Lara se trouve face à moi. Et il faut que je me fasse violence pour ne pas tendre la main et l’effleure, pour ne pas la prendre dans mes bras. Et l’embrasser. Je cligne des yeux, pour mieux me retenir et l’écouter. « Euh… C’est une question à laquelle je n’ai pas vraiment pris le temps de réfléchir… Je suppose que… Oui ? Après tout, tout semble possible dans le monde dans lequel on vit. » Sans grande conviction, j’acquiesce, les yeux rivés sur elle pour ne pas la perdre de vue. Elle passe sa main dans ses cheveux, la silhouette se confond davantage encore avec celle de ma femme. Eclipse l’ombre de Seraphina, la voix de Seraphina, l’odeur de Seraphina, fait revivre une Lara qui commençait déjà à s’étioler dans mon esprit, comme si par sa seule présence, elle ravivait ma mémoire.

Sa mémoire. « Ah… Euh… Oui, en effet, j’ai perdu la mémoire il y a quelques années… Je ne pensais pas que c’était si… Flagrant. » J’hausse les épaules, avant de sourire en voyant qu’elle a fait de même au même moment. Flagrant ? « Je ne dirais pas flagrant, je dirais… évident lorsqu’on sait ce que l’on cherche. Enfin… » Ce que l’on cherche ? « … je veux dire que la seule façon pour ne pas être blessé lorsqu’on ne se souvient pas de vous, c’est d’accuser une mauvaise mémoire. » Est-ce que j’ai été blessé ? Non, bien sûr que non. Ce n’est pas Lara. Ce n’est pas Lara. Et pourtant…

Et pourtant, je ne sais pas quoi dire d’autre. Et je me tais tout autant qu’elle. Dans un silence inconfortable, et pour elle, et pour moi, vu mon agitation et la sienne, vu mon regard qui la fuit mais qui ne peut que revenir à elle, pour la détailler bien malgré moi, pour la contempler bien malgré moi, pour m’étouffer bien malgré moi de ces multiples détails que je cherche, et que je trouve, comme des petits cailloux lancés au petit Poucet pour qu’il revienne chez lui et que son errance vagabonde cesse enfin. Rentrer chez moi. « Alors, Andreï… C’est bien ça ? Ça vous dirait de marcher un peu avec moi ? Vous pourrez me parler de votre femme et de vous ? » J’ouvre la bouche, pour aussitôt la refermer. Et déglutir difficilement sous son sourire. Elle n’a rien de Lara. Mais je veux si fort qu’elle est tout d’elle que je m’empresse de l’oublier. « J’ai comme l’impression que le destin veut que nous nous connaissions et il se trouve que je n’ai rien à faire de plus agréable que marché en compagnie d’un bel homme aujourd’hui. Donc Andreï, hein… C’est russe comme prénom ? » J’ai le sourire d’un imbécile. Je ne crois en aucun dieu, mais je suis en train de tous les supplier pour qu’aucune de mes connaissances n’en viennent à passer dans le coin, à me reconnaître et à me voir ainsi. Et surtout pas Mikkel. Ou Roman. Surtout pas Roman. « Bien sûr que ça me dit. Et je peux vous dire tout ce que je… vous… tout ce que vous voulez sur elle, peut être que… » Je sais que ce n’est pas elle. Mais je persiste à vouloir plier la réalité selon mes vœux les plus idiots. « Peut être que ça réveillera votre mémoire. »

D’un pas, j’initie le mouvement. Avant de me passer à mon tour une main dans les cheveux, pour mieux les décoiffer, pour mieux tenter de dissiper une nervosité croissante. Mais bienvenue. « C’est russe, oui. Je viens de Russie. C’est là-bas que nous nous sommes rencontrés. Lara était… » russe, elle aussi ? Non. Bien sûr que non : je n’ai pas le droit d’être franc à ce propos puisqu’il est évident que Laura n’a rien d’une russe. Si je veux maintenir l’illusion… Ma formation d’espion me souffle des hypothèses, s’appuyant sur son accent, sur sa manière de parler, sur ses traits, sa posture, tous ces indices qu’elle disperse, pour achever ma phrase... « américaine… mais ça ne nous a pas empêché de tomber amoureux l’un de l’autre. Je ne saurais toujours pas expliquer comment ça s’est fait. On a eu un petit garçon, ensemble, magnifique au possible. Un petit trésor. Mais… » Est-ce que c’est vraiment intelligent de ma part de lui dire que notre fils, ce petit trésor blond qui illuminait ma vie, s’est transformé en lavette et en crétin ? « Ca ne t’intéresse sûrement pas. » J’aimerais que ça l’intéresse. Qu’elle s’imagine un passé, qu’elle s’invente un futur, qu’elle… me berce d’illusion, se laisse bercer d’illusion, que l’on construise à deux un univers inventé. Et qu’on délaisse cette réalité merdique. Accessoirement. « C’est peut être indiscret, mais comment as-tu perdu la mémoire ? Tu ne te souviens de rien, d’absolument rien, ou juste de… tu ne te souviens absolument pas de moi ? »

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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Lun 5 Déc - 15:25


Il y a quelque chose d’adorable quelque chose qui remue quelque chose quelque part dans le fond du ventre de Laura quand il sourit. Quelque chose d’un peu enfantin et de doux qui réveille un instinct de protection et de possession qu’elle ne pensait pas avoir en elle. Elle le dévore des yeux, s’empiffre de ses cheveux ébouriffés, de ses yeux clairs, de ses joues rosies par la gêne et de ce sourire. Elle enrage intérieurement, crie, se bat et tape contre les murs de sa mémoire. Si, sa rencontre avec Andreï l’a d’abord rempli d’espoir et de joie, l’absence de réaction de sa mémoire face à l’homme la frustre. Comment peut-elle retrouver qui elle est, ses souvenirs et ses proches, si son cerveau refuse de lui donner le moindre indice ? Comment peut-elle continuer à avancer si jamais rien ne semble avancer ? Les quelques brides de souvenirs qu’elle récupère çà et là, grâce à Lazlo et à la ville en générale ne lui suffisent plus. Elle n’en peut plus d’attendre, de rester passive la plupart du temps. Elle n’en peut plus de ne pas se souvenir et de se réveiller en larmes chaque nuit à cause du même cauchemar qui revient, revient sans cesse et semble la torturer. Elle veut savoir qui est ce jeune homme qu’elle voit se faire agresser avant que le noir ne tombe sur elle.

Un soupir défaitiste lui échappe, elle commence à être fatiguée de sans cesse se battre pour savoir qui elle est. Les yeux d’Andreï ne la lâchent pas, il suit d’un regard probablement aussi avide que le sien ses mouvements. Elle devrait se sentir gênée d’épier et d’être épiée comme ça, mais toujours, le regard d’Andreï ne la gêne absolument pas, elle ressent chacun de ses regards comme une caresse sourde, silencieuse et légère sur son corps et il y a si longtemps qu’on ne l’a pas regardé comme ça. Elle rougit néanmoins légèrement et détourne finalement le regard. Il parle, répond à ses questions et sa voix transperce la mémoire de Laura pour ne trouver que du vide. De nouveau, elle s’énerve contre elle-même, pourquoi sa mémoire est-elle incapable de lui donner la voix de celui qui semble avoir été la personne clef de sa vie ? Elle ne saurait pas la reconnaître et soudain la réalisation qu’elle l’a peut-être croisée dans la rue sans le reconnaitre transperce son cœur. Et si c’était le cas ? Elle mordille sa lèvre et se concentre sur ce qu’Andreï dit pour évacuer l’idée douloureuse. Elle ne tente même pas de retenir le petit rire qui lui échappe quand il lui donne son explication. « Effectivement ! Je n’avais pas envisagé les choses sous cet angle… »

Le sourire qui s’étend sur le visage d’Andreï, à l’évocation de la petite promenade qu’elle lui propose, transperce le cœur de Laura à nouveau. « J’adorerai… » Elle baisse la tête pour cacher ses joues rougissantes. Elle se sent comme une adolescente. Serait-il possible que l’homme de ses souvenirs ait un frère ? Ou alors que ce soit vraiment lui qui se tienne devant elle et qu’il ne la reconnaisse tout simplement pas ? Après tout, les quatre années qu’elle a passées hors des murs ne lui ont rien pardonné et son visage marqué n’en est qu’une des stigmates. Et Andreï commence à marcher et à parler et le cœur de Laura bat la chamade, son pas s’accorde aux siens avec une facilité déconcertante et elle regarde sa main qui se balance près d’elle, avec l’envie complètement déraisonnable de l’attraper et d’en enlacer les doigts. Et Andreï commence à marcher et à parler et le cœur de Laura bat la chamade, son pas s’accorde aux siens avec une facilité déconcertante et elle regarde sa main qui se balance près d’elle, avec l’envie complètement déraisonnable de l’attraper et d’en enlacer les doigts. Elle se gifle mentalement pour se sortir de sa torpeur et fixe du coin de l’œil le visage de son compagnon. « Ah, je l’aurais parié ! J’adore les sonorités russes… Je suis incapable de savoir pourquoi, mais je leur trouve quelques choses de… » Elle réfléchit, essaie de mettre un mot sur la sensation que lui évoque la Russie. « Rassurant. » Elle lui offre un sourire bancal, pas vraiment sûr qu’il comprenne pourquoi. Et elle l’écoute évoquer sa femme et sa voix se pare d’une chaleur et d’une douceur, lorsqu’il dit son nom, qui fait trembler le cœur de Laura. Puis, il évoque leur rencontre, l’amour qu’ils partageaient et qui à donner naissance à un fils. Et de nouveau, son cœur s’emballe, bat la chamade dans sa poitrine et son souffle se bloque dans sa poitrine. Elle sursaute et secoue la tête en dénégation quand il assène que tout cela ne l’intéresse probablement pas. « Bien sûr, que si ça m’intéresse ! Comment s’appelle-t-il ? Ton fils, c’est quoi son prénom ? » Le tutoiement est venu naturellement entre eux, comme s’ils se connaissaient depuis bien plus longtemps que cinq minutes. Elle soupire, baigné dans une sorte de bonheur qu’elle sait être factice à l’idée d’avoir peut-être retrouvé celui qu’elle cherche. Son cœur semble plus léger et elle se berce dans cette illusion bien heureuse pour quelques minutes. Jusqu’à ce qu’il lui pose à nouveau une question sur sa mémoire et que la petite bulle dans laquelle elle s’était caché n’explose.

Elle inspire profondément et frotte sa joue de sa paume avant de pousser ses cheveux derrière son oreille. « Ahem… Je me souviens pas de ce qu’il s’est passé en détail… Mais, apparemment quelqu’un à qui je tenais, un garçon entre vingt et vingt-cinq ans, je dirais, très beau… » Elle se perd dans le souvenir, ses yeux plongeant dans la scène. « … Se faisait attaquer par des Peacekeeper et… Quelqu’un m’a assommé pour m’empêcher d’aller l’aider, je pense… » Elle redresse la tête et plonge son regard dans celui d’Andreï, si semblable à celui du jeune homme de son souvenir. « Je ne sais pas qui, ni pourquoi, mais je sais que c’était… Il y a environ trois ans. » Elle soupire et passe la main dans ses cheveux, consciente que le jeune homme de ses souvenirs doit être un homme aujourd’hui et qu’il est probablement loin de se soucier de Laura, si au moins il sait qui elle est. Et la question suivante brise un peu son cœur, parce que l’expression sur le visage d’Andreï est si différente de celle qui s’est affichée sur celui de Lazlo. Le jeune homme était juste naturellement et simplement heureux de retrouver la blonde quand Andreï semble plein d’un espoir qu’elle ne veut pas briser. « Je… J’ai quelques brides de souvenirs… Pas grand-chose, la plupart de ce que je sais, sur moi, je l’ai obtenu d’un ami que j’ai retrouvé un peu par miracle… Donc, non, je ne t’ai pas juste oublié toi… » Elle soupire à nouveau et se mordille la lèvre avant de raconter un peu de qui elle est. « Je sais qu’apparemment, je suis censée avoir une famille avec des enfants, mais j'suis incapable de me souvenir de quoi que ce soit à propos d'eux, ni nom, ni visage... » Elle laisse échapper un petit rire, un peu amer. «Voilà, c’est pas énorme, mais c’est tout ce que je sais de moi. » Elle s’arrête devant un parc et attrape la manche d’Andreï pour lui faire prendre la direction du coin de verdure. « C’est pas très intéressant. » Elle esquisse une petite grimace gênée et avançant à l’ombre des arbres, elle aperçoit une fontaine vers laquelle elle se dirige avant de s’asseoir sur le rebord et de laisser ses doigts glisser dans l’eau. « Continue à me parler de toi, c’est agréable… » Elle sourit à Andreï, se gorgeant une fois de plus de son visage qui semble sortir de ses souvenirs.

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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Lun 19 Déc - 13:49

We walk in the beautiful country of the denial

Laura & Andreï

Le surnaturel. Je le côtoie depuis tant d’années maintenant qu’il est devenu non pas mon quotidien mais une part réelle de mon existence. Tangible. Omniprésente. Et presque négligeable, de part sa normalité. Le surnaturel, il m’entoure, il m’enveloppe, il s’est immiscé sous ma chair, avec et sans mon accord, il a vicié mon sang, vicié mon âme, putréfié mon humanité pour la transformer en quelque chose de plus bestial pour commencer, puis achever la métamorphose pour m’ôter ce qui pouvait rester d’acceptable en moi. Le surnaturel. Qu’il est simple de tout croire, de tout espérer, de tout s’imaginer une fois que l’existence du surnaturel, de la réalisation de l’impossible, acceptée ! Qu’il est dangereux de croire, aussi, qu’on peut plier la réalité selon ses désirs, juste parce qu’on ne supporte plus la solitude dans laquelle le destin nous a enfermés… Je ne crois pas au destin, je ne crois pas au karma, je ne crois en rien, mais je croise en tout. Et je veux croire que cette Laura est vouée à être une bouffée d’oxygène dans ma vie, à être une accalmie, à être une oasis où je peux m’abreuver sans arrière-pensée de ressemblances inexistantes avec Lara, d’une silhouette lointaine et pourtant si proche de l’ombre de mon passé.

Je l’observe, sans pouvoir m’en empêcher. Je crois, je crois me souvenir de cette façon de bouger, je veux me souvenir de cette façon de rougir, de son sourire, de ce qu’elle est. Elle n’est pas Lara, mais peut-être qu’à force de le vouloir, le surnaturel interviendra une nouvelle fois et au lieu de me détruire, peut-être qu’il acceptera pour une fois de créer. C’est un jeu dangereux auquel je joue, c’est dans une danse mortelle que je nous conduis, mais je ne peux pas m’en empêcher, parce que je suis un papillon de nuit aveuglé par une seule petite flamme, et que tout mon être brûle de s’y consumer. « J’adorerai… » Loin de me consumer, je me sens fondre sous cette réponse, sous cette tête baissée, sous ce sourire qu’elle fait naître sur mes lèvres, sur ces années qu’elle me rend. Hors du temps. Que suis-je en train de faire ? De me créer un univers, de l’arracher à une temporalité et à une réalité désastreuse pour m’inventer un monde quarante, cinquante ans en arrière. Que suis-je en train de faire ? Je suis en train de jouer avec une amnésique, je suis en train de jouer avec ces lambeaux que l’on a jadis appelé coeur et que j’ai si longtemps ignoré posséder, je suis en train de me perdre dans un monde merveilleux, un monde fantastique, dans une parenthèse et un mirage, je suis en train de me perdre, tout simplement. Et j’adore ça. Parler de Lara, parler de ma femme, de mon fils, de tout ce que j’ai dû abandonner, de tout ce que j’ai laissé derrière moi sans en avoir eu le choix, parler de cette cicatrice putréfiée dont suintent des remords nauséabonds; parler d’un passé révolu, qui me semble si proche et qui est si lointain. J’adore la perspective de lui faire croire que peut-être, de me faire croire que peut-être

Mon prénom, russe, s’intercale entre elle et moi alors qu’on se met en mouvement, alors que ma main file dans mes cheveux pour les décoiffer, pour les perdre et perdre aussi ma nervosité. Trop proches, trop éloignés, j’ai l’impression de n’avoir plus aucune notion de distances entre elle et moi. Et les choses ne peuvent en rien s’arranger. « Ah, je l’aurais parié ! J’adore les sonorités russes… Je suis incapable de savoir pourquoi, mais je leur trouve quelques choses de… rassurant. » Elle m’offre un sourire sans assurance, je lui réponds par tout ce que j’ai de plus simple, de plus sincère. Je me mords la lèvre, avant de murmurer : « Moi aussi… moi aussi, le russe me rassure ». Sincère. Honnête. Plus franc que je ne l’ai jamais été avec mon fils, avec ma descendance. Elle a beau ne pas être Lara, elle me la rappelle malgré tout. La Russie n’est pas ma patrie de sang, elle l’est pourtant de cœur. Une mère patrie dure, une mère patrie qui m’a forgé, qui m’a détruit, qui m’a utilisé comme un outil, mais celle qui m’a tendu la main, qui m’a offert une vie, un avenir, une famille. Une Lara. Un fils. Quelques soupçons de bonheur, des pépites que je conserve avec acharnement. Mes mots me submergent, l’émotion me rend vulnérable, je lui parle de Lara, je lui parle de Roman, de mon petit trésor qui a bien trop grandi. Ca ne doit pas l’intéresser, tout ça. Après tout, elle n’est pas ma femme. Ma femme est morte. Roman aussi. « Bien sûr, que si ça m’intéresse ! Comment s’appelle-t-il ? Ton fils, c’est quoi son prénom ? » Je frissonne, le prénom de mon fils reste étranglé dans ma gorge. C’est un souffle imperceptible qui se forme, prendre inaudible. Incertain. Quelques syllabes dispersées dans l’air, allégées, volatiles comme l’amour que je porte à mon fils. Un amour constant, un amour immortel, un amour transparent. « Roman… » Je me mords la lèvre une nouvelle fois, avant de murmurer un peu plus fort, pour conclure la discussion, sur ce sujet-là, un « Mais ça fait des années que mon petit garçon est mort. » que je veux assuré. Roman est mort, tout comme Lara. Ne subsiste que son héritage, un héritage bafoué par ces américains, par la trahison de ma femme, bien compréhensible mais toujours aussi douloureuse. Un héritage nié, piétiné, ignoré. Une autre de ces douleurs auxquelles je ne veux pas penser. Je préfère retourner la discussion dans sa direction à elle.

Lui renvoyer des questions. Chercher à comprendre, chercher à savoir, chercher à me renseigner, à la connaître, chercher comme un chercheur d’or une paillette dans le limon d’une rivière, plisser les yeux à n’en plus rien voir pour dissocier des roches et des poussières ce qui peut me faire vivre. « Ahem… Je me souviens pas de ce qu’il s’est passé en détail… Mais, apparemment quelqu’un à qui je tenais, un garçon entre vingt et vingt-cinq ans, je dirais, très beau… Se faisait attaquer par des Peacekeeper et… Quelqu’un m’a assommé pour m’empêcher d’aller l’aider, je pense… » J’essaye de reconstruire son histoire, j’essaye d’empiler les unes sur les autres les cartes qu’elle me tend. Son regard détruit la construction, m’atteint en plein cœur, annihile toutes mes capacités de réflexion. « Je ne sais pas qui, ni pourquoi, mais je sais que c’était… Il y a environ trois ans. Je… J’ai quelques brides de souvenirs… Pas grand-chose, la plupart de ce que je sais, sur moi, je l’ai obtenu d’un ami que j’ai retrouvé un peu par miracle… Donc, non, je ne t’ai pas juste oublié toi… Je sais qu’apparemment, je suis censée avoir une famille avec des enfants, mais j'suis incapable de me souvenir de quoi que ce soit à propos d'eux, ni nom, ni visage... » Une pointe de jalousie me transperce, à l’idée qu’elle puisse avoir des enfants en vie, un mari en vie, un mari qui ne soit pas moi. Une flèche de jalousie répand mon sang noir et dense sur le sol, comme la preuve que je n’appartiens en rien à cette humanité, comme une sentence que je suis contraint de porter et que j’ai interdiction d’oublier. Mes lèvres répètent en silence certains mots qu’elle vient d’articuler, dans l’idée de les ancrer dans une réalité soluble. «Voilà, c’est pas énorme, mais c’est tout ce que je sais de moi. C’est pas très intéressant. Continue à me parler de toi, c’est agréable… » Je secoue la tête, en imitant ses mouvements avec un temps de retard. A mon tour, je sens l’eau se répandre sur ma main, ma main noire de crasse, une main d’assassin, si différente de sa main à elle. Je me sens sale, je me sens minable, je me sens en contraste, je me sens…

Je ne me sens pas à ma place. « C’est déjà beaucoup, c’est déjà bien. Ça m’intéresse. » J’ai l’envie irresponsable de passer mon bras autour de son épaule, j’ai l’envie déraisonnable de l’enlacer, j’ai l’envie totalement inconsciente de l’embrasser. Je me contente de chercher sa main pour lui voler sa main, chercher un contact, aussi épidermique que visuel. « Je ne sais pas quoi te dire de plus, Lara, je… J’envie ton mari, j’envie tes enfants, j’envie ton ami qui t’aider et peut avoir une place importante dans ta vie. J’envie ceux qui peuvent faire quelque chose pour t’aider à retrouver ta mémoire, j’envie… » J’envie les personnes comme toi, les personnes qui n’ont plus de passé. Je lâche sa main, je croise les bras sur ma poitrine pour mieux me renfermer sur moi-même. « Il n’y a rien à raconter de plus, tu sais, l’histoire s’est achevée lorsqu’on me l’a arrachée, lorsqu’on me les a arrachés. » Lorsqu’on m’a arraché à eux, plus précisément. II n’y a rien de plus à dire, parce qu’il n’y a rien de plus à raconter. Vraiment. « Pendant des mois, on avait parlé d’aller en vacances en Sibérie, au fond d’une forêt, coupés du monde. » A l’abri du KGB, à l’abri de ces allégeances et de ces promesses qui me liaient et qui me lient toujours. « Du coup, on avait appris à notre fils à marcher avec des raquettes, on l’avait mis sur une luge, j’essayai de lui apprendre à reconnaître les traces d’ours… mais tout ce qu’il l’intéressait, c’était de venir vers moi pour se réfugier dans mes bras… il était si petit… » J’ai un sourire songeur. Ces souvenirs sont vieux de plus de quarante ans, mais ils sont frais dans mon esprit comme s’ils ne dataient que de quelques mois, années tout au plus. « Tu vois, ce n’est pas très intéressant, tout ça. Ce… ce jeune garçon, tu saurais me le décrire ? Je pourrai t’aider à le chercher. Je veux t’aider, parce que peut être… » Peut être que je le connais. Peut être que… « J’aimerais croire au destin, j’aimerais croire que c’est moi l’homme que tu cherches. »

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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Mer 25 Jan - 16:54


Son souffle se bloque dans sa poitrine, sans être capable de savoir pourquoi, le prénom du fils d’Andreï, lui transperce le cœur. Sans plus réfléchir, lasse de ce cerveau qui lui envoie sans arrêt des signaux qu’elle ne comprend pas, des signes qui ne s’associent à aucun nouveau souvenir récupéré, elle éloigne la sensation, la plaçant sur le compte de la triste nouvelle de la mort de l’enfant. Sa voix se fait douce, caressante quand elle pose son regard, plein d’une tristesse et d’une compassion sincère pour l’homme à ses côtés. « Je suis désolée pour ton fils… C’était un beau prénom… » Elle ne sait que rajouter d’autre. Que dire à une personne qui a subi la pire des pertes envisageables. Comment survit-on à la mort d’un enfant, d’une vie jeune et pleine de tant de possibilités ? Elle a eu à gérer des cas similaires à l’association, des enfants qui s’étaient subitement sentis mis à l’écart, face à des parents incapables de gérer la perte d’un frère ou d’une sœur. Combien de fois ses collègues avaient-ils dû prendre le téléphone pour appeler des parents et leur annoncer la triste nouvelle ? Les visages de ses gens qui viennent de tout perdre ne quitteront probablement jamais sa mémoire. Ces yeux vides, ces corps rabougris par un chagrin trop lourd à porter. Et la voilà, elle, qui ne se souvient même pas du nom, du sexe, de l’âge, de ses propres enfants. Une fois de plus, la piètre mère qu’elle est, lui donne la nausée. Elle soupire et répond finalement à la question que lui a posée Andreï.

Son histoire, quelle blague. Une femme d’une quarantaine d’années, qui ne se souvient que de quelques brides de sa vie et de rien ne datant de moins de 15 ans. Elle n’est rien, ni personne. Et si cette pensée pouvait avoir un côté rassurant, la pousser à reprendre une nouvelle vie, vivre de nouvelles choses, essayer de construire une nouvelle Laura. Elle se retrouve coincée dans cet entre-deux, son cerveau refusant de lui donner ce dont elle a besoin. La paix ou ses souvenirs. Elle n’est jamais en paix, constamment harceler par des souvenirs, des brides de moments passés, comme des photos floues. Elle joue avec l’eau entre ses doigts, le cœur serré. Elle tient à ses souvenirs autant qu’elle les déteste. Elle ne peut pas avancer parce qu’il y a cet homme, ce visage qui la hante, cet amour qu’elle sent vibrer en elle, ce besoin de voir ce visage, de voir ce sourire, de ressentir à nouveau cette sensation de plénitude. Elle souhaiterait l’oublier, ne pas s’en souvenir, ne jamais avoir retrouvé Lazlo et ne pas avoir les informations qu’elle lui a données. Elle souhaiterait être libre de toute attache pour pouvoir avancer, mais elle stagne dans cette situation. À moitié vivante seulement, à moitié dans le présent, constamment dans ce passé qu’elle cherche à retrouver désespérément. Elle sursaute quand la main d’Andreï attrape la sienne. Son réflexe naturel aurait été de retirer sa main le plus vite possible, mais il y a quelque chose d’attendrissant, de rassurant dans ce mouvement, presque naturel. Elle tourne sa main pour enlacer ses doigts avec les siens. Mais il la retire immédiatement cette main, chaude, enveloppante, lui manque. Ses mots font monter une culpabilité qu’elle ne devrait pas ressentir face à un étranger. Mais en est-il vraiment un après tout ? «  Je… Je ne sais pas trop quoi dire… » Elle glisse ses cheveux derrière son oreille et pour la première fois depuis son retour à la Nouvelle-Orléans, décide de ne pas réfléchir. « J’aimerais bien que tu ais une place dans ma vie… » Elle rougit violemment, baisse le nez et plonge son regard dans l’eau. «  Il y a des jours où j’aimerais ne me souvenir de rien, rien du tout. Ça aurait rendu ma vie si simple, si je ne m’étais souvenue ni de Lazlo, ni de ces brides de souvenirs tout juste bonnes à me torturer. » Sa phrase est sortie dans un chuchotement.

Elle a honte d’avoir avoué à voix haute qu’elle préférerait ne se souvenir de rien. Elle jette un regard de côtés à Andreï en l’écoutant parlé de son fils et elle imagine une version miniature d’Andreï, courir en pleurant se jeter dans les bras de son père. Et son cœur se serre, l’impression d’avoir vécu une scène similaire dans une autre vie la frappe en plein cœur, effaçant pendant quelques secondes sa culpabilité. Elle revoit ce sourire, cette incisive manquante, et un petit garçon aux cheveux noirs, qui niche son visage dans le cou d’un homme. Le souvenir la frappe de plein fouet, la large main du père qui ébouriffe les cheveux du jeune garçon, le rire du petit assourdi par le cou de son père et cette mélodie, encore et toujours la même qui hante ses souvenirs, celle qu’elle se retrouve à fredonner sans vraiment s’en rendre compte. Elle ne se souvient pas des paroles de la chanson, juste de l’air et de cette voix d’homme qui la chuchote dans son oreille. Du sentiment de calme et de tendresse qu’elle lui apporte. Les larmes lui montent aux yeux et elle sort lentement du souvenir pour poser un regard attendri sur Andreï. Elle toussote pour dégager sa gorge serrée. «  C’est un beau souvenir… » Elle essuie le dessous humide de ses yeux et lui sourit. La question qu’il lui pose la pousse une fois de plus à replonger dans ce qu’il lui reste de souvenir.

«  Ahem… Alors, il doit faire à peu de choses près ta taille, peut-être un peu plus grand, mais pas de beaucoup… Il a la même couleur d’yeux que toi… » Elle sourit en plongeant une fois de plus ses yeux dans ceux d’Andreï, de si beaux yeux… « C’est en parti ce qui m’a surpris chez toi, je pense. » Elle rougit et détourne le regard en mordillant sa lèvre inférieure. «  Il est brun, ses cheveux sont très noirs aussi, très mince et euh… Il doit avoir un peu moins de trente ans aujourd’hui… » Elle soupire et pose ses deux mains derrière elle, goutant au bonheur simple du soleil sur sa peau. « Je dirais qu’il te ressemble probablement un peu, vu que mon cerveau a voulu t’associer à lui quand je t’ai vu… » Elle ne dit rien du fait que son cerveau a d’abord voulu l’associer avec son mari avant que la dernière phrase d’Andreï ne résonne à ses oreilles. Elle inspire profondément et vire à l’écarlate avant de laisser échapper une phrase qui pourrait changer sa vie. «  Après… Avoir voulu t’associer à quelqu’un d’autre… Quelqu’un que j’aime d’une façon moins… Plus… Euh… Adulte ? » Elle plaque ses mains sur son visage mortifié d’avoir avoué à mi- mot qu’elle l’a d’abord pris pour celui qu’elle est censée aimer, avec qui elle est censée être mariée. La culpabilité la ronge, au fond d’elle-même, elle sait qu’il ne s’agit pas de son mari, trop de points dénotent, bien que la ressemblance soit frappante entre les deux hommes. Mais elle est seule depuis si longtemps et Andreï… Andreï pourrait être celui qu’elle cherche après tout… Le temps fait changer les gens, elle en est la preuve, son mari aurait pu changer aussi… Elle pourrait s’être trompé sur son nom… Non ?

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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Jeu 2 Fév - 23:22

We walk in the beautiful country of the denial

Laura & Andreï

Roman n’est pas mort. Mais mon fils, lui… les mois que j’ai pu passer, terrifié, poursuivi par cette certitude, me hantent encore lorsque je ne fais pas attention, lorsque je ferme les yeux et que j’ai le malheur d’y penser. Plus encore lorsque je vois l’adulte qu’il est devenu, dans lequel ne subsiste rien, strictement rien, de l’enfant que je tenais dans les bras, avec lequel je m’émerveillais comme jamais auparavant je n’avais pu ni su m’émerveiller. « Je suis désolée pour ton fils… C’était un beau prénom… » J’hausse les épaules, la gorge étrangement nouée. C’était un beau prénom, c’est devenu… « On apprend à faire avec… » Je ne sais pas quoi dire de plus, je préfère, et de loin, très loin, très très loin, m’intéresser à elle. A ce qu’elle est, à sa vie, à ce dont elle se souvient, à cette identité qu’elle a perdue et à cette identité qu’il me semble si facile, si simple de lui offrir, comme pour mieux fermer les yeux sur la réalité.

Tout ce qu’elle sait d’elle, résumé en quelques mots, quelques souvenirs et surtout, surtout, quelques émotions et beaucoup d’incertitudes. Ce serait un mensonge que de dire qu’une part de moi ne s’en réjouit pas, ce serait un mensonge de dire qu’une autre part de moi est incapable de compatir à ce que j’estime être une chance, une chance de tout recommencer à zéro. Je ne suis pas écrasé par des remords et des regrets, mais je ploie sous le poids des douleurs qui m’ont conditionné, je plie le genou sous la colère d’un abandon forcément, je me consume de culpabilité et de haine lorsque je vois ce qu’il reste d’une vie qui ne m’a, au fond, jamais rien donné si ce n’était pour l’enlever après. Les souvenirs brûlant de désir de Lara, ceux emplis de fierté lorsque je pense à mon fils me consument, mais malgré tout, je l’envie. J’envie son amnésie. J’envie ce que j’imagine comme un apaisement. J’envie, je crève de jalousie. Et plus que tout, finalement, j’envie celui qui est supposé partager sa vie. Je ne suis pas seul, je suis entouré de ceux de mon sang, de ceux qui partagent avec moi les eaux troubles de l’illégalité et du meurtre, mais… mais malgré tout, la solitude enroule ses doigts glacés autour de ma nuque pour mieux m’étrangler et me faire suffoquer. Et Lara… Lara, par bien des manières, serait ma salvation. Et cette femme, si… si semblable à la mienne, au prénom presque identique… j’aimerais être cette main qui glisse ses cheveux derrière son oreille, j’aimerais être cette rougeur sur ses joues, j’aimerais être son ombre et son sourire, j’aimerais être l’un de ses murmures juste pour, vraiment, retrouver celle qui me comprenait par bien des manières. «  Je… Je ne sais pas trop quoi dire… » J’hausse les épaules, plus que conscient de la stupidité de mes propos. “Il n’y a rien à dire.” Vraiment rien à dire. « J’aimerais bien que tu ais une place dans ma vie… Il y a des jours où j’aimerais ne me souvenir de rien, rien du tout. Ça aurait rendu ma vie si simple, si je ne m’étais souvenue ni de Lazlo, ni de ces bribes de souvenirs tout juste bonnes à me torturer. » Mes lèvres articulent son chuchotement avec un temps de retard, comme pour mieux les recueillir. J’ai dans ma poitrine une bouffée d’oxygène, une bouffée d’air vicié par l’égoïsme, mais une bouffée d’air malgré tout. Son chuchotement est un aveu, que je récolte, qui nourrit mon fantasme et mes illusions, qui nourrit mon déni pour mieux le faire grandir. « Je comprends » soufflent mes lèvres. « Parfois, se souvenir, savoir… ça encombre l’esprit. » Se souvenir qu’on a un fils, se souvenir qu’on avait une femme, se souvenir qu’on les a abandonnés, qu’on n’a pas eu le choix, se souvenir de ce qu’on espérait pour son gosse…  

Mes souvenirs font ma force par moment, sont une putain de faiblesses le reste du temps. Comment est-ce que je peux songer à ne pas mépriser ce qu’est devenu Roman lorsqu’hier encore, c’était un petit garçon de rien du tout qui courait de ses pas maladroits pour se jeter dans mes bras ? «  C’est un beau souvenir… » Je secoue la tête, comme pour chasser, loin, très loin ce beau souvenir. J’ai un sourire nostalgique aux lèvres à la seule évocation de mon petit, si petit garçon. Et quelque part, même si j’envie sa famille, même si je ne désire pour Laura qu’une amnésie complète pour avoir le droit de m’immiscer dans sa vie, je me surprends à avoir envie, aussi, de l’aider. J’ai perdu mon fils quelque part entre 1973 et 2015, je ne souhaite à personne un tel gouffre d’absence ; je ne souhaite à personne de disparaître brutalement de la vie de ses proches sans en avoir pris soi-même la décision.

«  Ahem… Alors, il doit faire à peu de choses près ta taille, peut-être un peu plus grand, mais pas de beaucoup… Il a la même couleur d’yeux que toi… » Un battement de coeur se transforme en coup de marteau. « C’est en parti ce qui m’a surpris chez toi, je pense. Il est brun, ses cheveux sont très noirs aussi, très mince et euh… Il doit avoir un peu moins de trente ans aujourd’hui… » Une image se forme dans mon esprit, une image que je repousse sans plus tard. Qu’est-ce que cette femme pourrait bien vouloir à mon petit-fils ? « Je dirais qu’il te ressemble probablement un peu, vu que mon cerveau a voulu t’associer à lui quand je t’ai vu… » Je puise dans tout ce que le KGB a pu m’inculquer de force en dissimulation pour ne rien laisser paraître. Roman nous a confondus, à la lumière de la nuit, Mikkel et moi. Mon petit-fils, si semblable, si digne de mon sang, le digne fils de son père, le digne petit-fils de son grand père, le Ievseï dans ses traits, dans son attitude, dans ses vices et ses torts. J’inspire à l’instant où elle rougit une nouvelle fois. Qu’a-t-elle à voir avec Mikkel ? Une inquiétude, sourde, brûlante, trace son chemin dans mes pensées à coup de hasard et de coïncidence voire d’un destin écoeurant, qui saccagent plus efficacement que toutes les machettes du monde les liens de mes certitudes, de mes illusions. Des certitudes et des illusions qu’elle répart au moment où je m’apprête à articuler le prénom de mon fils, dans un aveu tardif.  «  Après… Avoir voulu t’associer à quelqu’un d’autre… Quelqu’un que j’aime d’une façon moins… Plus… Euh… Adulte ? » Et cet aveu salvateur que je guettai. Adulte. J’ai un petit sourire aux lèvres. Il en faut peu, pour le faire éclore, ce sourire. Un sourire taquin, vibrant de soulagement, vibrant d’égoïsme et d’égocentrisme. « Vraiment ? » Un sourire aventurier, un sourire un peu insolent, un sourire qui espère, un sourire… auquel je ne devrais même pas me permettre de penser si j’avais un tant soit peu de conscience et de moralité.

Dommage, je les ai mangées au petit-déjeuner il y a longtemps. « Rien ne t’empêche de… rien ne t’empêche de le faire. Je veux dire… » Je détourne le regard en me concentrant sur mes ongles sales, sur cette cicatrice au bras, vieux fragment d’une blessure non résorbée avant que je devienne un animal, simple filet clair perdu sur mon épiderme bronzé. « Tu sais, je… s’il y a une chose dont je suis sûr, c’est qu’il faut que t’ailles de l’avant. C’est un conseil, hein, juste un conseil, mais… un truc tout con : si tu avances en regardant en arrière, tu risques de te prendre un arbre. Ou pire : de louper le jeune gars que tu m’as décrit. Ce qui serait con, non ? » Je me mords la lèvre, dans une nonchalance immature, avant de me recroqueviller, en me tenant à l’écart, une main se glissant dans mes cheveux pour les ébouriffer, dans ma nuque pour la masser et la décrisper. Avant de me recroqueviller dans mon esprit, de me rouler en boule dans mon déni et de me cacher sous une couverture de fantasme illusoire. « Tu as déjà envisagé la possibilité que tu pourrais… ne jamais... te souvenir ? Retrouver ta vie d'avant ? »

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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Lun 13 Fév - 0:00


Parfois, se souvenir, savoir… Ça encombre l’esprit. La phrase résonne si fort contre les parois de son crâne, s’écrase contre la couche épaisse, gluante, étouffante de sa culpabilité. Elle a l’impression de se noyer dans son crâne, d’étouffer sous le poids de ses pensées, d’être ligotée par la violence des sentiments qu’elle ressent. Sa nouvelle condition, cette incapacité à comprendre ce qu’elle est, lui donne l’impression de n’être qu’à côté d’elle-même. De ne plus avoir pied dans ce qui semble être sa vie maintenant. Elle ne sait pas comment gérer sa colère et encore moins cette solitude qui semble transformée le monde autour d’elle en une grande boite vide. Une grande boite vide dans laquelle elle hurle, hurle à en perdre la voix, mais où personne ne répond. Et Andreï… Andreï lui donne l’impression, vague certes, mais présente néanmoins, d’avoir trouvé quelqu’un possédant la clé ouvrant sa boite. Il ressemble à un courant d’air frais, une brise marine, qui ne demande rien et qui se contente de l’aider à respirer. La comparaison manque de la faire rire tout haut, un rire jaune et froid, tant sa culpabilité la rattrape à chaque fois qu’une pensée positive l’assaille. Il ne peut pas être celui qu’elle cherche. Ce serait trop facile de toute façon. Elle parle, explique ce dont elle se souvient avant de se cacher, honteuse.

Elle ne sait pas comment vivre avec elle-même. Elle ne sait plus comment gérer ses sautes d’humeur. Soulagement, honte, culpabilité, joie, espoir, honte encore et culpabilité toujours. Elle a l’impression d’être une balle rebondissant dans une boite en métal. Elle avale sa salive, écarte les doigts, frotte ses yeux et relève la tête. Juste à temps pour capter le sourire d’Andreï. Et ce sourire lui coupe le souffle. Un halètement de surprise lui échappe et elle crispe le poing sur le tissu doux de son gilet. Ses yeux incapables de dévier de ce sourire. Elle esquisse un sourire gêné et baisse la tête. « Ahem… Désolée… » Elle secoue la tête et laisse échapper un rire grave, un peu gêné. Elle se sent comme une adolescente un peu niaise qui tomberait sur son coup de cœur du moment. « Oh mon dieu, c’est vraiment gênant ! » Elle rit encore, cachant sa gêne comme elle peut. La phrase suivante lui fait relever la tête et Laura glisse ses doigts dans ses cheveux, dans un geste réflexe. « Oh… » Elle mord sa lèvre inférieure, ne sachant pas comment réagir à ce qui semble clairement être une proposition. « Je… J’en ai envie… Et en même temps, je me sens… Mal ? Si tu vois ce que je veux dire, de le faire. » Elle est mortifiée. Clairement, la situation n’est pas saine. Ses pensées dérivent quelques secondes sur la sensation étrange qu’elle a sentie quand Andreï lui a pris la main quelques minutes plus tôt. Elle ne sait pas vraiment comment l’expliquer, mais c’est une sensation de… Reconnaissance. Elle a eu l’impression de trouver quelque chose d’elle en lui et que ce "quelque chose" existait en elle, en retour. Les paroles d’Andreï, la forcent à voir en face ce qu’elle refuse d’assumer depuis qu’elle est revenu en ville. Oui, elle devrait avancer, chercher des réponses plus sérieusement. Mais comment ? Comment trouver ses proches ? Comment se comporter avec eux ? Comment ne pas les mettre en danger avec ce qu’elle est devenue pendant ses quatre années ?

Elle soupire et frotte son front du bout des doigts. « Je sais… J’en ai conscience. » Elle appuie ses paumes sur la pierre fraiche et se penche un peu en arrière, la tête tournée vers la cime des arbres et les quelques raies de lumières qui s’échouent sur son visage. « Je sais oui… Mais j’ai peur, je crois. Je crois que j’ai peur, d’avoir tant changé qu’ils ne me reconnaîtraient pas. Ou alors que ce soit moi qui ne les reconnais pas. J’ai autant peur d’avancer que de rester sur place… » Elle souffle et ouvre les yeux, papillonnant des paupières pour chasser la sensation piquante du soleil. « J’ai… Beaucoup changé, depuis ma disparition. » Tu parles d’un euphémisme. Non, seulement, elle avait changé, parce qu’elle avait tué, avait dû vivre dans la peur pendant des mois et des mois, mais sa nature elle-même avait changé. Elle était devenue une sorte de monstre assoiffé d’énergie vitale, qui pouvait tuer quelqu’un sans même s’en rendre compte. "Quand on aime quelqu’un, on l’aime entièrement. C’est ça le contrat." Elle ne se souvenait plus d’où elle avait entendu ça, mais c’était bien plus simple à dire qu’à faire. Qui pourrait aimer une créature aussi repoussante que ce qu’elle était devenue ? Comment quelqu’un l’ayant aimé pour ce qu’elle était avant, pourrait aimer ce qu’elle était devenue ? « J’ai peur d’avoir tellement changé. D’être tellement différentes, qu’ils se retrouveraient devant une personne qu’ils ne connaissent pas. Je veux dire, comment mes enfants pourraient encore penser à moi comme une mère, si la femme que je suis n’est plus celle qu’ils ont connue ? Comment est-ce que je pourrais reprendre mon rôle de mère quand, je suis incapable de me souvenir de leurs couleurs préférées, des aliments qu’ils détestent, de quel genre de câlin je leur faisais quand ils avaient un cauchemar ? » Elle soupire une fois de plus, incapable de croiser le regard d’Andreï. « Je suis désolée de parler de ça… Avec ton fils… Mais c’est vraiment ce qui me fait peur… »

Elle regarde la paume de sa main, cruellement vide, et ses yeux dérivent sur celle d’Andreï, sur son avant-bras nu, sur la ligne blanche qui court sur sa peau et avant même d’avoir eu le temps d’y réfléchir, ses doigts se retrouvent posés sur la petite ligne blanche. Sans retirer ses doigts, elle relève la tête et plante ses yeux dans le regard clair de l’homme qui lui fait face. « Oui… » Sa voix n’est qu’un souffle, coincé dans sa gorge serrée. « Oui, bien sûr, mais je préfère continuer à chercher encore… Je ne sais pas si… Je ne sais pas si, je serais un jour capable d’arrêter de chercher en fait. » Elle recule, retirant ses doigts du bras d’Andreï à contre cœur, avant de reprendre sa position précédente. « Ce serait, surement plus simple d’arrêter… Mais, je ne suis pas prête à abandonner ses trois enfants qui ont perdu leur mère. » Elle tourne la tête vers lui avait un sourire triste avant de changer le sujet, de le ramener vers un terrain moins douloureux pour elle. « Cette cicatrice. » Elle la montre d’un geste de la tête. « Comment tu te l’es faite ? Raconte-moi !» Plus encore que ce besoin de s’éloigner d’un sujet douloureux, c’est une vraie curiosité qui l’habite quand elle lui demande. Elle a envie d’apprendre à le connaitre, lui qui semble si bien disposé à l’aider dans sa course aux souvenirs. Elle lui lance un petit sourire railleur. « Ne me dis pas que tu es un grand maladroit et que tu t’es coupé en faisant la cuisine, je ne te croirais pas ! »
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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Ven 3 Mar - 23:34

We walk in the beautiful country of the denial

Laura & Andreï

Mes regards sur elle ne sont pas uniquement curieux, ils sont remplis d’un espoir qui n’a pas lieu d’être. Peuplés d’une attente corrosive. Encombrés de souvenirs, aussi, tout comme mon esprit et tout comme le sien de toute évidence. Les regards que je pose sur elle n’ont rien d’innocents, rien de candides, et pourtant ils sont empreints d’une pudeur à laquelle on était en droit de ne pas s’attendre de ma part. Il y a de la douceur dans mes yeux lorsqu’ils la caressent, alors même que je sais, au fond de moi, qu’elle n’est pas ma femme. Qu’elle n’a rien de ma femme. Elle n’a pas le sourire de Lara, elle n’a pas les fossettes de Lara, elle n’a pas son accent russe, elle n’a pas ce tic qui la poussait à froncer exagérément les sourcils. Ce n’est pas Lara. Et pourtant, mon regard le hurle à sa manière. S’empare de chaque mot qu’elle prononce pour en chercher un sens caché. Mon regard s’attriste qu’elle me compare à son fils, gonfle d’espoir lorsqu’elle m’avoue avoir dans un premier temps cherché à m’associer à une toute autre personne. Je contemple notre différence, entre moi, certain de mon déni et de cette illusion que je laisse retomber sur nous et elle, pataugeant dans des doutes et des semi-certitudes, se débattant dans des bribes de souvenirs pour les arranger comme je le lui conseille, quand je sais pertinemment que le rendu n’aura rien à voir avec ce qu’il est supposé être. Je la trompe, d’une certaine manière, je la manipule, je la guide sur un sentier que moi seul connais, lui tendant la main, lui tenant la main, la cajolant pour qu’elle fixe mes yeux, uniquement mes yeux et qu’elle ne cherche pas à regarder où elle pose ses pieds. Je suis faible, je suis lâche, je suis désespéré mais plus que tout, plus que tout, je suis seul, terriblement seul.

Et cet ersatz de souvenir est une bouffée de dioxygène, prompte à m’intoxiquer, à me faire perdre tout sens des réalités et surtout à m’alléger l’esprit. Je suis seul, terriblement seul, et par le concours d’une ressemblance fortuite et anecdotique entre cette femme et Lara, je trouve là une solution pour apaiser, l’espace de quelques heures pudiques, cette solitude qui m’étreint malgré la présence de Roman, malgré l’existence de Mikkel, de Colin, de Lizzie. Une solitude de plus en plus forte, de plus en plus marquée, qui s’imprime de plus en plus dans ma chair comme une gravure faite au fer rouge par le plus sadique des tatoueurs, le plus minutieux des artistes. Une solitude que je cherche par-dessus tout à combler. Allant jusqu’à lui dire qu’au final, rien ne l’empêche de m’associer de manière plus adulte à cette personne qu’elle aime de manière plus adulte aussi. Je lui souris, avec cette espièglerie qui me caractérise, cette insolence qui brille dans les deux pupilles. « Oh mon dieu, c’est vraiment gênant ! » Son rire agresse ma solitude, caresse mon âme, caresse mon corps et le fait sien, occupe le vide qui m’étreignait. Son rire est un cataplasme brûlant qu’elle applique avec douceur sur mes meurtrissures, sur le deuil que je n’ai pas fait. Son rire est une nuit étoilée, son rire est un soir d’été, son rire est l’odeur des mélèzes sibériens, son rire, finalement, n’est rien d’autre qu’attendrissant. Ça n’a rien de gênant, bien au contraire. Et ça ne fait que me pousser davantage à détourner le regard, à fixer mes ongles, mes doigts, mes bras et mes cicatrices, à perdre mon regard partout mais surtout ailleurs que sur elle.

Aller de l’avant. Ma voix est un murmure lorsqu’elle reprend, peine à se réaffirmer. L’espoir, aussi malsain qu’il puisse être, est ravivé en mon sein. L’espoir qu’elle comprenne. L’espoir, l’espoir encore. L’espoir de voir ma solitude disparaître, l’espoir qu’elle accomplisse un miracle. L’espoir… « Oh… Je… J’en ai envie… Et en même temps, je me sens… Mal ? Si tu vois ce que je veux dire, de le faire. » L’espoir déçu. L’espoir brisé. Celui qui envoie des éclats dans la poitrine, qui la lacère jusqu’à en mettre mes poumons à vif, les abreuver d’oxygène, les asphyxier. « Non. » Je ne veux pas être aussi sec mais non, je ne vois pas ce qu’elle veut dire. En revanche, je sais qu’elle a raison, mais ça… c’est une toute autre histoire. Je refuse de la regarder, je me recroqueville dans une déception et dans un espoir que je maintiens en vie malgré tout, comme pour le réveiller en zombie, comme pour lui donner une seconde chance, une seconde chance pervertie par la mort, mais une seconde chance malgré tout. Malgré tout. Je n’ai aucune éthique, aucune morale, je n’ai aucune qualité, je n’ai aucune valeur, je n’ai que moi, que moi, mon sang, ce gouffre entre ma famille et moi, ma femme qui me manque. Je n’ai que moi. Je ne pense qu’à moi. « Je sais… J’en ai conscience. Je sais oui… Mais j’ai peur, je crois. Je crois que j’ai peur, d’avoir tant changé qu’ils ne me reconnaîtraient pas. Ou alors que ce soit moi qui ne les reconnais pas. J’ai autant peur d’avancer que de rester sur place… J’ai… beaucoup changé, depuis ma disparition. » Un frisson me parcourt sous ses propos, bien trop proches de ce que je vis pour que j’y sois indifférent. Peur d’avoir trop changé, peur de ne pas reconnaître, peur… Je n’ai pas eu peur à un seul instant que quiconque ne me reconnaisse pas et peut-être que j’aurais dû. Peut-être, aussi, aurait-il mieux fallu que Roman ne me confonde pas avec Mikkel, qu’il ne me traîne pas jusqu’à chez lui. Peut-être l’aurait-il mieux fallu, autant pour lui que pour ses gosses. Mais sans ça…

Sans ça, j’aurais été seul. Encore plus que maintenant. Seul. Je suis égoïste, je suis égocentrique, je suis peut-être même lâche. Mais j’ai beau envier l’amnésie de Laura, je me rends brutalement compte que je ne l’aurais pas supporté. Pas seul. Je n’ai jamais été seul depuis mes neuf ans. Je n’ai pas été seul depuis qu’on m’a récupéré, qu’on m’a ramené à Moscou, depuis qu’on m’a mis dans les pattes d’Anya – ou qu’on a mis Anya dans mes pattes. Pas à un seul instant j’ai été seul. Et là… J’écoute encore Laura mais ses mots, ses phrases, j’ai l’impression que c’est moi qui les prononce. « J’ai peur d’avoir tellement changé. D’être tellement différentes, qu’ils se retrouveraient devant une personne qu’ils ne connaissent pas. Je veux dire, comment mes enfants pourraient encore penser à moi comme une mère, si la femme que je suis n’est plus celle qu’ils ont connue ? Comment est-ce que je pourrais reprendre mon rôle de mère quand, je suis incapable de me souvenir de leurs couleurs préférées, des aliments qu’ils détestent, de quel genre de câlin je leur faisais quand ils avaient un cauchemar. Je suis désolée de parler de ça… Avec ton fils… Mais c’est vraiment ce qui me fait peur… » J’ai l’impression que c’est ce que j’aurais pu dire si j’étais revenu de cette mission aux Etats-Unis, si j’avais retrouvé ma femme, mon fils, après des années d’absence. J’ai l’impression que ce qu’elle vit, c’est en partie un futur qu’on m’a volé, encore un. « Je comprends. » Que pourrais-je dire d’autre ? « Je me réveille parfois en sursaut à me demander si Roman aurait gardé cette fascination pour le orange, à l’âge adulte. S’il aurait appris à manger ses navets qu’il s’obstinait à vider sur le sol. Je me retrouve, parfois, à me fixer dans la glace et à me demander si j’aurais été un bon père à chaque étape de sa vie. » Ma sincérité me déroute et pourtant… pourtant, elle trouve sa place dans nos confidences et dans cette discussion, comme si elle avait toujours appartenu à cette parenthèse dans le temps. Roman est un inconnu, un étranger ; mon Roman est mort et c’est son fantôme qui me hante, comme pour me maudire de ne pas avoir su résister à Georg, de ne pas avoir su m’affranchir de mon âme vendue au KGB pour disparaître et élever mon fils. Des regrets que je n’ai jamais osé éprouver, sachant que quoique je fasse, quoique je tente, Georg m’aurait toujours retrouvé.  

Mes yeux sont à nouveau rivés sur un point indéterminé, mais un point bien distinct de Laura. Pour en pas avoir à la regarder. Pour ne surtout pas avoir à la regarder. A-t-elle déjà envisagé la possibilité qu’elle pourrait ne jamais retrouver la mémoire ? « Oui… » Naturellement. « Oui, bien sûr, mais je préfère continuer à chercher encore… Je ne sais pas si… Je ne sais pas si, je serais un jour capable d’arrêter de chercher en fait. » Je veux la retenir lorsqu’elle retire ses doigts de mon bras mais mon mouvement est stoppé en plein vol par ses yeux contre lesquels je me heurte brutalement. Des yeux si semblables que je m’y perds. Des yeux en tout point semblables à Lara que je comprends que ce sont mes souvenirs qui se plient, désormais, à mes désirs pour mieux coller à la réalité. « Ce serait, surement plus simple d’arrêter… Mais, je ne suis pas prête à abandonner ses trois enfants qui ont perdu leur mère. » Je cille, la gorge nouée et la bouche asséchée. « Je comprends » m’entends-je répété, une nouvelle fois. Je comprends, je comprends bien, je comprends trop bien. Sans être capable de comprendre pour autant. Pas à un seul instant je n’avais songé à Roman et Lara lorsque je m’étais réveillé d’un long songe de rat, il y a maintenant plus de trois ans. Je comprends mais je mens. Comment pourrais-je comprendre qu’elle soit incapable d’abandonner ses trois enfants, quand moi j’ai abandonné le mien ? Quand moi, j’ai été abandonné par mon père ? Par ma mère ? Par Anya ? Quand ma vie n’est qu’une succession d’abandons, que j’ai subis ou que j’ai provoqués ? Comment puis-je lui dire que je comprends ce qu’elle dit lorsqu’il s’avère que j’y suis en réalité presque imperméable ? Mon cœur veut comprendre, ma raison veut comprendre, mais Andreï, lui, ne peut qu’observer. Il n’arrive, finalement, qu’à penser à une chose. J’en ai envie et en même temps je me sens mal de le faire. Pourquoi ? Je suis à deux doigts de lui poser la question. Tout comme je suis à deux doigts de lui demander si seuls ses trois enfants lui importent ou si leur père aussi, elle se refuse à l’abandonner. Seule sa question m’en empêche.

« Cette cicatrice. Comment tu te l’es faite ? Raconte-moi ! Ne me dis pas que tu es un grand maladroit et que tu t’es coupé en faisant la cuisine, je ne te croirais pas ! » J’ai un sourire, en total contraste avec ce que je peux penser. Un contraste qui disparaît dans un haussement d’épaules. Ma cicatrice ? Je hausse une seconde fois les épaules. « J’ai trébuché sur un ours. » Oui, tout à fait, trébuché. « Longue histoire. Et pour l’entendre, il faudra que tu paies plus qu’un petit sourire, d’ailleurs. » C’est à mon tour de sourire. « Mais comme je suis gentil, je vais te laisser réfléchir à mon paiement et te raconter l’histoire. On verra combien tu penses qu’elle mérite. J’avais dix-sept ans, je m’étais paumé dans la forêt, pour un stage de survie… du genre boyscout, tu vois ? » C’est un mensonge, bien sûr. Stage de survie imposé par ma formation, on nous avait balancé au milieu d’une forêt, Anya et moi, alors qu’on venait tout juste de faire connaissance, avec pour mission de rallier Moscou. Et uniquement un sac à dos contenant le minimum pour équipement. Inutile de dire qu’on avait vite trouvé le moyen de se réchauffer tous les deux ni qu’on n’avait pas fait les malins devant un ours brun. « J’étais en train de pisser, tu vois, et d’un coup, j’entends un putain de grognement derrière moi... » J’ai un sourire en me remémorant la scène, comme un peu plus tôt lorsque le rire d’un petit Roman éclatait à mes oreilles. « Bah du coup, tu vois, j’ai tout remballé et je me suis retourné… et putain, heureusement que je venais de vider ma vessie ! La bête était énorme… » Mes bras embrassent l’espace, inutilement, pour tenter de communiquer la taille du mastodonte. « Premier réflexe lorsque tu te retrouves face à un ours que tu as emmerdé sans même savoir comment ? Tu lèves les bras pour te protéger, et tu te couches. Fissa. Je n’ai même pas eu le temps de faire ça qu’il m’a dégagé sur le côté… heureusement que l’autre qui était avec moi avait des balls, parce qu’elle a allumé une fusée de détresse pour lui balancer dans les yeux et l’aveugler et on s’est barré. Elle, moi et mon bras cassé. » Je lui montre mon bras. En dehors de l’activité organisé par les boyscouts, l’ensemble est vrai. Et elle peut me croire comme s’imaginer que je mytho, il n’en reste que…

Ca me fait mal de repenser à Anastasia maintenant, surtout lorsqu’on voit ce qu’il s’est passé après.  La solitude m’étreint à nouveau, brutalement. M’étouffe et me pousse à rajouter, sur le ton de la plaisanterie, un « Enfin voilà… ça mérite… un câlin ? » alors que tout en moi ne fait que hurler Embrasse-moi. Pour ne pas être seul, l’espace de quelques secondes.

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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Sam 13 Mai - 19:22


Le sourire d’Andreï la réchauffe, transperce les barrières de sa solitude, de son esprit fatigué d’être seul. Elle baisse la tête, se cache un peu derrière ses cheveux avec l’impression d’avoir à nouveau vingt ans. Andreï est jeune, pas plus de 35 ans, l’idée qu’elle puisse plaire à un homme de dix ans son cadet la flatte. Comme il est surprenant de voir que malgré la peur qui l’habitude face à sa nouvelle nature, la culpabilité qui ne lui laisse aucun répit et la tristesse, qui semble tout avaler autour d’elle, la simple idée qu’un jeune homme soit capable de la trouver attirante réchauffe son cœur. La vanité n’est pas une jolie chose cela dit, et bien que les perches tendues par Andreï soit agréable et qu’elle lui donne le sourire, elle n’est toujours pas sûre d’être capable d’avancer sans plus se soucier de ce qu’elle a perdu. La voix d’Andreï claque, brise la quiétude du moment et Laura fronce les sourcils. Elle penche la tête, ses yeux perçants de mère braqués sur Andreï. Comment ça non ? Comment est-ce qu’il ne peut pas comprendre ? C’est stupide ! Certes, son comportement n’est pas très intelligent, ni très sain, mais maintenant qu’elle sait qu’elle a réellement un mari et des enfants, l’idée de les abandonner lui semble loin d’être simple à envisager. Certes, Andreï est jeune et beau et il lui rappelle cruellement les images de son mari qu’elle garde en tête, mais de là à se jeter dans les bras du premier venu, ce n’est tout simplement ce qu’elle est. Mais après tout, qu’est-ce qu’elle est ? Elle ne sait même plus. Heureusement, Andreï semble être un peu plus compréhensif que ce qu’elle avait cru comprendre. Une fois de plus, l’évocation de son fils meurt trop jeune lui sert le cœur. Pauvre petit enfant. Pauvre Andreï. Elle penche la tête sur le côté. « Je suis sûre que oui… La façon dont tu parles de ton fils, suffit à savoir qu’il comptait plus que tout à tes yeux. J’ai du mal à voir comment quelqu’un qui aimait autant son enfant pourrais avoir été un mauvais père. » Elle secoue la tête, un sourire étirant ses lèvres. « J’ai quelques brides de souvenirs qui reviennent parfois…. Comme le fait que je sais que ma fille adore les chaussettes pleines de couleurs. Enfin… Avant que je disparaisse, elle leur vouait un vrai culte... Ou que mon plus jeune tombait souvent malade et qu’il adorait que je lui prépare de la crème anglaise quand il était malade. » Elle sourit, heureuse de pouvoir se rappeler des choses précises, bien qu’elles soient complètement futiles. Sa fille n’aime probablement plus les chaussettes. Elle doit plutôt chercher comment réussir ses examens de fin d’année. Quant à son fils… Il doit la faire lui-même, la crème anglaise. Elle soupire et frotte son pouce dans sa paume pour se donner autre chose sur quoi se concentrer, afin d’éviter de fondre en larmes.

Elle est heureuse qu’il change de sujet et accepte de répondre à sa question. Le sourire qui étire ses lèvres n’atteint pas ses yeux néanmoins et elle se doute qu’il est probablement plongé dans des souvenirs lui aussi. Elle ne peut s’empêcher d’éclater de rire et de lui jeter un regard incrédule quand il commence son histoire. « Un ours ? Sérieusement ? Tu me prends vraiment pour la première des andouilles pour penser que je vais avaler ça ! » La petite pique qu’il lui lance juste derrière la fait rougir jusqu’à la racine des cheveux et lui coupe l’herbe sous le pied. Elle toussote pour se donner une contenance et lâche un gloussement tout sauf digne. « On verra, on verra, raconte et j’y réfléchirais. » Elle s’appuie en arrière, les mains posées sur le bord de la fontaine et plante ses yeux sur le visage du jeune homme, bien consciente qu’elle n’arrivera de toute façon à s’en détacher. La scène se déroule dans son esprit et elle rit à plus d’une reprise. Le sourire qui étire les lèvres d’Andreï lui réchauffe le cœur, et son langage coloré lui fait froncer les sourcils. Mon dieu, où a-t-il appris à parler comme ça ? Elle secoue la tête, un vrai charretier, il ferrait probablement rougir Lazlo qui n’est déjà pas un exemple en matière de langage. Quand il lui tend à nouveau, son bras, elle se rapproche et frotte ses mains l’une contre l’autre, pour faire tomber les grains de sable collé à ses paumes. Elle attrape son avant-bras et fixe la cicatrice de plus près avant de l’effleurer à nouveau du bout des doigts. Elle a du mal à croire son histoire, un ours, une super-pote super courageuse qui fait fuir le monstre à coup de fusée de détresse, ça fait un peu beaucoup à avaler. Elle plante ses yeux dans les siens et remarque la tristesse qui semble sur le point de le dévorer. Elle fronce les sourcils. Il semble au bord du gouffre.

Elle a rarement eu l’occasion de voir un tel regard. Il a soudain l’air bien plus vieux que sa trentaine, bien plus fatiguée aussi. Elle soupire. « Bon, on va dire que je te crois, même si j’continue à me demander quel genre de camp de scouts envoie ses colons faire les fous dans une forêt pleine d’ours ! » Elle ne lâche pas son bras. « Certes, c’est un peu… Gros ? Mais, tu m’as tout l’air d’être le genre de personne suffisamment malchanceux pour qu’une histoire pareille te tombe dessus. » Elle lui adresse un sourire lumineux. « Et pour te récompenser de cette belle histoire, tu as droit à deux récompenses ! » Elle détache sa main droite de l’avant-bras du Russe, pour lui montrer deux doigts. « La première. » Elle se tait et rapidement, avant qu’elle n’ait le temps d’y réfléchir et de changer d’avis, dépose un baiser léger sur la cicatrice. Elle se redresse, les joues roses. « Un bisou-guéri-tout, avec des pouvoirs magiques dignes d’Harry Potter, au moins ! » Elle détourne le regard, un peu gênée, par son geste, par ce qu’il implique et par ce qu’elle a ressenti en l’effectuant. L’odeur de la peau d’Andreï, l’a perturbée. Il sent bon, mais il y a une sorte d’arrière odeur qui lui rappelle quelque chose sans qu’elle arrive à mettre le doigt dessus. Elle soupire. « Et comme ton histoire m’a fait rire, tu as le droit à ton câlin. » Elle se rapproche lentement de lui, et une fois que sa jambe effleure celle du jeune homme, elle le sert dans ses bras. Elle passe un bras, autour de son ventre, l’autre au-dessus de ses épaules et pose sa tête contre son cou. La position n’est pas très confortable, mais elle trouve néanmoins l’étreinte agréable. La dernière personne à l’avoir serré dans ses bras est Lazlo et elle le considère presque plus comme un enfant que comme un vrai adulte. Elle inspire profondément et une fois de plus l’odeur qu’elle n’arrive pas à reconnaitre titille son cerveau. Presque à contre-cœur, elle se détache de lui, sans pour autant se décaler. Leurs jambes restent l’une à côté de l’autre et, subitement gênée à nouveau, elle laisse son regard courir sur le parc, s’éloigner le plus loin possible de sa situation actuelle. Elle soupire et se racle la gorge.

La lumière commence à décliner, mais elle n’a pas envie de quitter Andreï. Elle sait bien qu’elle aura beaucoup de mal à le retrouver s'il s’en va et elle n’a pas envie de ne pas revoir le jeune russe. Pourtant, elle se redresse un peu, pose les mains à plat sur ses cuisses. « Je… » Elle se reprend. « Il commence à faire nuit… » Elle s’arrête, elle n’a pas envie de dire qu’elle va devoir y aller. Elle n’a pas non plus envie de lui proposer de l’accompagner chez elle. Elle soupire et fronce les sourcils. « Ça… Te dirait d’aller boire un verre quelque part ? » Elle se pince la peau entre le pouce et l’index, elle se sent vraiment comme une adolescente écervelée. « Je veux dire… Il n’est pas très tard et je n’ai rien de prévu… Donc… Si jamais ça t’intéresse, on pourrait essayer de trouver un endroit. Je ne connais pas trop les bars dans le quartier, mais je suis sûre qu’en cherchant un peu, on peut toujours trouver un endroit où on pourra manger un morceau et un boire un petit verre.m » Elle hausse les épaules atrocement mal à l’aise. Elle se demande pourquoi ? Pourquoi est-ce qu’elle veut aller faire quelque chose d’illégal avec un homme qu’elle ne connait qu’à peine ? Pourquoi elle se sent incapable de le laisser, partir et devenir un souvenir sympathique d’une après-midi ensoleillée à la Nouvelle-Orléans ? Pourquoi est-ce qu’elle veut l’entendre lui raconter d’autres souvenirs, d’autres histoires abracadabrantes sur sa vie, sur ce camp de scouts qui fait n’importe quoi, sur Roman, sur sa femme qu’il a perdue ? Elle n’a pas envie d’être seule et triste ce soir. Elle a envie de rester près d’Andreï, près de son sourire chaleureux, de son rire un peu rauque et de son visage qui ressemble tellement à celui de son mari. Elle a envie de rester avec lui au moins encore un peu.

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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Jeu 1 Juin - 1:43

We walk in the beautiful country of the denial

Laura & Andreï

Non. La déception assèche ma voix, la franchise dépasse une hypocrisie dont je ne suis, de toute façon, pas particulièrement l’adepte, mon non précède toute réflexion. L’espoir déçu, la désillusion soutiennent la déception dans son oeuvre de destruction, mon regard est incapable de s’excuser. Parce que non, je ne comprends pas pourquoi elle se sent mal. Non, je ne comprends pas pourquoi elle s’enchaîne à des souvenirs lacunaires pour se brider, se retenir, s’enfermer dans la camisole d’une loyauté potentiellement dévouée à des cadavres enterrés depuis longtemps. Ou des personnes qui l’ont enterrée, elle, depuis longtemps. Parce qu’elle s’attend à quoi, en même temps ? A de la patience du côté de ceux qui l’ont perdu ? Connerie. Lara ne m’a pas attendu. Lara ne m’a pas attendu pour se marier avec un ricain, pour me trahir jusque dans mes convictions, pour trahir tout ce en quoi je croyais. Alors pourquoi est-ce que le mari de Laura l’attendrait, des années après sa disparition ? L’amertume noircit mes pensées, la déception m’étouffe et je me recroqueville en détournant le regard. La déception est âcre, acide, la déception est de la poudre soufflée au visage. Je n’ai peut-être aucune éthique, aucune morale, mais bordel, bordel, pourquoi est-ce qu’elle est fidèle à une ombre et une silhouette, hein ? Pourquoi est-ce qu’ils sont tous fidèles, pourquoi suis-je le seul à me repaître dans mon arrogance, dans mon égocentrisme, dans ma malhonnêteté, pourquoi ? Pourquoi, de prime abord, est-ce qu’on m’a réintégré à une famille qui ne veut pas de moi, qui ne veut plus de moi ? J’ai conscience que mon regard se durcit, j’ai conscience que notre discussion perd en naïveté, perd en innocence, j’ai conscience que cette discussion perd en candeur à chaque seconde un peu plus, mais j’étouffe, j’étouffe dans mes pensées alors que Laura me confirme, une phrase après l’autre, le gouffre qui me sépare d’elle.

Qui me sépare d’eux. Ce gouffre qui fait de moi un monstre, et d’eux chacun à leur façon des êtres humains à part entière, pas des abominations auxquelles on a arraché de leur poitrine ce qui aurait dû leur permettre de vivre en société. J’ai beau essayer de me rattacher à de maigres souvenirs, mon je comprends est un éclat d’hypocrisie dans ma gorge, pour mieux la lacérer et me faire payer mes illusions. Roman. Je suis sincère, mais je ne suis pas dupe pour autant. Si je me demande sans cesse si j’aurais pu être un bon père, je sais que la réponse est non. Jamais. Il n’y a qu’à voir la tendresse de Laura pour comprendre ce que je ne suis pas. « Je suis sûre que oui… La façon dont tu parles de ton fils, suffit à savoir qu’il comptait plus que tout à tes yeux. » Je déglutis dans un haussement d’épaule. « J’ai du mal à voir comment quelqu’un qui aimait autant son enfant pourrais avoir été un mauvais père. » C’est bien simple : il suffit de me regarder. Elle n’a pas tort : j’aimais Roman plus que tout. Il était ma revanche sur la vie, il était ma revanche sur mon passé, ma revanche sur mon avenir. Et il n’est à présent que le reflet de ma propre décadence. Un échec. Un espoir mort-né. Un espoir tué alors qu’il n’avait pas encore perdu les rondeurs de l’enfance. Le sourire de Laura en éveille un sur mes lèvres, un sourire peux convaincu. « J’ai quelques brides de souvenirs qui reviennent parfois…. Comme le fait que je sais que ma fille adore les chaussettes pleines de couleurs. Enfin… Avant que je disparaisse, elle leur vouait un vrai culte... Ou que mon plus jeune tombait souvent malade et qu’il adorait que je lui prépare de la crème anglaise quand il était malade. » Mes pieds se posent sur le rebord de notre siège de fortune, ramènent mes genoux au niveau de ma poitrine pour que j’y pose mon menton. Des chaussettes de couleur… J’ai un sourire, bien plus convaincu, à ce souvenir. « Ma meilleure amie adorait ce genre de chaussettes, aussi. » On s’en fiche, mais puisqu’on en est aux souvenirs, Anastasia s’impose brièvement, ne s’attarde pas pour mieux m’éviter de trop y penser.

Je préfère changer de sujet. Je préfère saisir une occasion au vol, à l’instant où elle commence à s’intéresser à la longue cicatrice – une parmi tant d’autres, d’ailleurs – qui lacère mon bras. Fracture mal soignée, un souvenir d’une rencontre avec un ours. Je ne voulais pas repenser à Anya, mais la voilà au cœur de l’histoire. Elle, l’ours, et moi et mes dix-sept ans. « Un ours ? Sérieusement ? Tu me prends vraiment pour la première des andouilles pour penser que je vais avaler ça ! » J’éclate de rire, un rire peut-être un peu forcé. « J’te jure ! » Et puisque je lui jure, autant faire un deal, je lui promets une histoire, elle me promet un paiement. « On verra, on verra, raconte et j’y réfléchirais. » Parfait. La diversion est complète, autant pour mon esprit que pour le sien, je me replonge dans des souvenirs si lointains qu’ils ne sont plus chargés de regrets ou de rancœur, juste de nostalgie. Anastasia, moi, la forêt, l’ours. Et la cicatrice, au final, pour en revenir au point de départ, pour en revenir à ce qui a lancé cette partie de la discussion. La boucle est bouclé, la diversion a fonctionné, j’ai à nouveau un réel sourire aux lèvres, un sourire empreint de mélancolie malgré tout. Pas de rancœur, pas de regrets, mais cette solitude qui m’empoigne le cœur – ou ce qu’il en reste – pour le réduire en charpie. Un câlin, c’est tout ce que je réclame, un câlin, c’est tout ce que le gosse en moi ose demander, dans une supplique, alors que l’homme désire bien plus, alors que l’homme ne fait que crever d’envie de se sentir vivant, même juste l’ombre d’un instant.

Le soupir de Laura hurle toute la pitié que je dois susciter à cet instant. Une pitié qui m’écoeure mais que je n’arrive même pas à rejeter. Je donnerai tout, absolument tout, pour cesser de me sentir seul. Et c’est triste. Si… triste. J’en regretterais presque de m’être laissé happer par cette silhouette atemporelle, par cette illusion que j’ai renforcée à la seule force de ma volonté, par cet écho que je maintiens en vie dans un déni complètement malsain. « Bon, on va dire que je te crois, même si j’continue à me demander quel genre de camp de scouts envoie ses colons faire les fous dans une forêt pleine d’ours ! » Je lui lance un regard qui se veut espiègle. Qui est empêtré dans la léthargie fatiguée qui m’a pris au dépourvu. « Une colo très nature, très authentique, voilà tout… » Très très authentique, très très nature. « Certes, c’est un peu… Gros ? Mais, tu m’as tout l’air d’être le genre de personne suffisamment malchanceux pour qu’une histoire pareille te tombe dessus. » Son sourire me réchauffe le cœur, jette une allumette dans un brasier asséché. « Et pour te récompenser de cette belle histoire, tu as droit à deux récompenses ! » « Deux ? » « La première. Un bisou-guéri-tout, avec des pouvoirs magiques dignes d’Harry Potter, au moins ! » Je ne comprends pas la référence, mais le geste, lui, j’en saisis toute la portée. Je lui ai fait penser à son fils. Et son contact a raffermi sur mes lèvres un sourire, en voyant quelle mère extraordinaire elle doit être. Une mère comme Lara, dynamique, authentique, exceptionnelle tout simplement. Le genre de mère qui se fait demander à quoi le père peut bien servir, dans l’affaire. Mais si la première récompense évoquait ma ressemblance avec le fils, si on suit la logique, la deuxième… « Et comme ton histoire m’a fait rire, tu as le droit à ton câlin. » La deuxième récompense est bien plus à mon goût que la première, son étreinte davantage encore et je me rends compte que je n’ai pas besoin de plus. Sa tête trouve sa place dans ma nuque, mon bras remonte le long du sien pour serrer son épaule. Rien besoin de plus, juste de contact humain. Rien besoin de plus, juste de la certitude d’exister, juste la certitude de… d’être en vie. Finalement, je ne cherche réellement rien de plus que ça.

Rien de plus que ce contact qui me laisse inespérement hésitant sur la conduite à tenir. Nos jambes s’effleurent, je n’ose retirer la mienne tout de suite. Déjà elle s’écarte, ma main se crispe, hésite à aller chercher celle de Lara. De Laura. Et mon murmure, un « Merci… » russe se perd dans son soupir, dans son raclement de gorge. Elle se redresse, je m’avachis, pour mieux étendre mes jambes. « Je… » J’ai envie de répondre un moi aussi lourd d’un sous-entend indescriptible, mais mon regard a mieux à faire : il se perd devant nous, dans l’obscurité croissante et le temps qui a filé sans prévenir. « Il commence à faire nuit… » Mes yeux dérivent dans sa direction. « Apparemment » Beaucoup de mots, tout à l’heure, et maintenant beaucoup de silences. Beaucoup trop de silences. Elle veut partir, à n’en pas douter. Et ça me fait mal, parce que j’ai envie qu’elle m’enlace à nouveau, parce que j’ai envie qu’elle continue à me sourire, parce que j’ai envie, finalement, qu’elle continue à me regarder. Parce qu’aussi stupide que cela puisse être, j’ai envie de me perdre dans ses yeux, j’ai envie de me perdre dans sa gentillesse, j’ai envie de lui laisser la chance de me faire oublier qui je suis. Ce que je suis. Aussi ridicule, aussi pathétique, aussi malsain que cela puisse paraître, j’ai envie de croire cette image qu’elle a de moi. L’image d’un père qui, finalement, aurait pu être autre chose qu’un mauvais père. L’image d’un père qui aimait son fils plus que tout. D’un père qui a perdu son fils, pas qui l’a abandonné. L’image d’un père, ou d’un mec paumé, ou d’un veuf. Pas celle d’un monstre, d’un assassin, d’un tueur à gages, d’un mort vivant. J’étouffe un soupir, j’attends son mouvement de départ. J’étouffe un soupir à l’instant où elle libère le sien.

« Ça… Te dirait d’aller boire un verre quelque part ? » Mes yeux se précipitent à la rencontre des siens. « Je veux dire… Il n’est pas très tard et je n’ai rien de prévu… Donc… Si jamais ça t’intéresse, on pourrait essayer de trouver un endroit. Je ne connais pas trop les bars dans le quartier, mais je suis sûre qu’en cherchant un peu, on peut toujours trouver un endroit où on pourra manger un morceau et un boire un petit verre. » Mon sourire fleurit, encore. A nouveau, même, plutôt. « Tu sais, j’ai rien de prévu. Et comme j’ai beaucoup parlé, gagné deux chouettes cadeaux et tout… ça ne me donne pas envie de partir du tout. » Parce que tant que je gagne, je joue. Je me lève, lui tends une main pour l’inviter à me suivre. Je ne connais pas vraiment de bar fréquentable – surtout pour boire de l’eau, merci bien – mais tout contact est bon à prendre. « Je suis sûr aussi. Manger un morceau, boire un petit verre… et tu pourras m’expliquer, aussi… pourquoi tu es si persuadée que j’aurais pu faire un bon père. Parce que toi, honnêtement, je sais que tu dois être une mère exceptionnelle. » Les mots s’articulent d’eux-mêmes. « Je pense pas qu’il suffise d’aimer son gosse pour gérer. Toi, tu dois les aimer, mais en plus de ça, tu es douce, empathique, généreuse, amoureuse… » Amoureuse. Pourquoi est-ce que je me retrouve à lui dire ça ? Parce que je dois bien dire que le temps qu’elle passe avec moi, est un temps précieux. Parce que c’est ce que j’aimerais pouvoir redire à Lara, au moins une fois dans ma vie. « J’espère vraiment que quelqu’un t’attend. » Et comprends, par là, qu’il est fort probable que personne ne t’attende. « Parce que tu ne mérites pas d’être abandonnée » Parce qu’au final, tu vas te retrouver seule. « Tu mérites pas qu’on t’abandonne, Lara. » Tu ne mérites pas que je t’abandonne.

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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Mer 5 Juil - 20:09


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La chaleur du corps d’Andreï contre le sien, son odeur, la douceur de l’étreinte de sa main sur son épaule. Elle inspire longuement, le nez enfoui contre sa nuque, ses bras enserrant le corps mince de son nouvel ami. Les cheveux d’Andreï effleurent sa joue sont comme une caresse délicate. Il y a trop longtemps, beaucoup trop longtemps que personne ne l’a touchée. Lazlo, ayant une place à part bien entendu. Elle se redresse à contre-cœur, la chaleur du corps du Russe lui manquant presque instantanément. Elle a beau ne pas comprendre le mot qu’il dit en russe, la douceur qui en transparait lui laisse penser qu’il s’agit d’un remerciement. Les sonorités slaves lui réchauffent le cœur, comme un souvenir tendre qui caresserait les plaies de sa mémoire défectueuse. Elle pose un regard attendri sur Andreï, il a l’air seul, se rend-elle compte. Profondément seul, peut-être autant qu’elle. Elle n’a pas envie de le laisser seul, n’a pas envie de partir non plus, mais l’ambiance a évolué, la pénombre déposant sur leur conversation un voile d’intimité. Alors, elle babille dis des banalités, parle de la nuit qui tombe. Quand il répond, son souffle se perd un peu dans sa poitrine. La ressemblance avec son souvenir est presque douloureuse dans la faible luminosité. Elle efface les points de différence, renforçant les similarités au passage. Ses yeux brillent d’un éclat plus fort, les rides légères s’approfondissent. Elle tord ses doigts tandis qu’elle lui propose d’aller prendre un verre, persuadé de prendre à la fois, la meilleure et la pire décision possible. Elle l’observe en silence, et inspire rapidement quand ses yeux retrouvent les siens. Sainte-Mère de Dieu, il a vraiment les yeux de ses souvenirs.

La réponse positive qu’il lui offre la ragaillardie, elle est heureuse de savoir qu’elle n’est pas la seule à ne pas vouloir rentrer à la maison. Elle baisse la tête et laisse échapper un rire léger. « Tant mieux dans ce cas, parce que nous sommes d’eux et j’aimerais bien y gagner quelque chose moi aussi. » Elle lui sourit, l’air détendu. Il y a trop longtemps qu’elle n’a pas ri, trop longtemps qu’elle ne s’est pas sentie légère. Elle a perdu le droit d’être heureuse quand elle a ôté la vie à Richard, mais ce soir, elle n’a pas envie d’y penser et son égoïsme l’étonne. Quand il se redresse et lui tend la main, elle hésite quelques secondes avant de se décider à la prendre. Elle glisse ses doigts entre ceux d’Andreï, apprécie la chaleur de sa paume, les callosités au bout de ses doigts, la poigne ferme qu’il referme autour des siens. Elle sourit en jetant un regard à leurs deux mains, surprise de trouver un réconfort aussi fort dans un geste aussi anodin. Quand il commence à parler à nouveau, elle redresse la tête, surprise par ses mots. Ses joues rougissent rapidement sous les compliments et elle baisse à nouveau la tête. « Woah… » Elle glousse, gênée. « Euh… Merci… Je ne suis pas persuadée que tu aies raison… J’ai quand même oublié mes enfants, ce qui fait probablement de moi la pire mère des cinq dernières années… » Elle secoue la tête. « J’avais toutes ses qualités fut un temps, enfin, je crois… Je ne sais pas si c’est toujours le cas, cela dit… » Un monstre. Une femme ayant tué sans autre but que celui d’assouvir une faim dévorante, est-ce qu’une telle créature méritait d’être une mère ? Avait-elle encore le droit de vouloir retrouver ses enfants ? Elle soupire et relève la tête, ses yeux plongeant dans ceux d’Andreï. « Tu ne me connais pas, c’est probablement pour ça que tu penses tout ce bien de moi… Mais j’espère, au fond, que tu as raison, j’espère que j’ai été une bonne mère avant de tout oublier. » Elle réfléchit quelques minutes. Effectivement, elle ne sait rien d’Andreï, comment pourrait-elle savoir qu’il ferait un bon père ? « Je sais que tu serais un bon père parce qu’aimer ses gosses, c’est le plus important. Une fois que tu as l’amour, tu gères comme tu peux. » Elle laisse échapper un rire, ne sachant pas trop d’où elle tient cette pseudo-sagesse sur le sujet. « S'il y avait un mode d’emploi, ce serait quand même bien plus simple, mais on est laissé sans informations et on apprend tous sur le tas. Tant que tu es près à faire des affaires, tu deviens un bon parent… C’est mon grand âge qui me l’a appris ! »

 Elle fait mine de s’éventer, mettant en avant le fait qu’elle est effectivement plus vieille qu’Andreï. Elle ne sait pas braiment, pourquoi elle fait ça. Peut-être qu’il est plus simple que lui rappeler qu’elle est plus âgée. Peut-être qu’en lui rappelant leur différence d’âge, il mettra de lui-même fin à ce petit jeu de flirt qu’elle n’est pas sûre d’assumer totalement. Quand ses yeux se posent à nouveau sur Andreï, elle retient son souffle. Il y a tellement de choses qu’elle a envie de faire ce soir, tellement de choses qu’elle ne se permettra pas. Parce qu’il est jeune, qu’elle porte trop de casseroles, parce que le sentiment de perte qu’elle ressent à l’encontre de ses enfants et de son mari est encore trop fort. Elle ne relève pas quand il l’appelle Lara, parce qu’il ressemble à un souvenir quand il lui parle comme ça. Elle déglutit. « Merci Andreï… » Avec difficulté, elle détourne les yeux pour ne pas se perdre dans les prunelles de son ami d’un soir. « Elle avait beaucoup de chance… Ton épouse… Lara, elle était vraiment chanceuse d’avoir quelqu’un comme toi dans sa vie. » Elle repousse une mèche derrière son oreille, tandis qu’il continue à marcher lentement, dans un Storyville qui se réveille lentement. La nuit prenant ses droits, les prostitués, les dealeurs, les criminels, petits et grands, sortent tous de leurs tanières et prenne possession d’un quartier qu’il leur appartient. « Tu l’aimais de tout ton cœur ça se voit… Je suppose que s'ils avaient survécu, vous formeriez une famille merveilleuse… Tu ne crois pas ?» Une part d’elle est presque heureuse qu’Andreï ait perdu femme et enfant, parce que si ça n’avait pas été le cas, jamais ils ne seraient tombés l’un sur l’autre. Jamais, elle n’aurait marché dans les rues de la Nouvelle-Orléans, main dans la main avec lui.

Les lumières du Little Darlings luisent dans le noir et elle hésite à y entrer. Elle connaît le bar, sait qu’il sert de l’alcool, mais qu’il propose plus encore des filles. Elle hésite quelques minutes à lui proposer d’y entrer, avant de changer d’avis, il y a un petit bar un peu plus loin, qui leur servira à manger et de l’alcool, mais qui ne fait pas partie des réseaux de proxénétisme. Elle tire un peu sur le bras d’Andreï quand elle l’entraîne vers une petite ruelle dans laquelle elle croise une jeune femme. Elle fronce les sourcils, lâche la main d’Andreï et s’approche doucement de la gamine. Il s’agit d’une des putes du LD, elle claque sa langue en se rendant compte qu’elle est blessée. Une rapide conversation, chuchotée à demi-mot, les mains de Laura encadrant délicatement le visage ravagé par les larmes de la jeune femme, lui apprend que c’est un ivrogne, pas un des clients, qu’il l’a amoché, alors du plat de la main, Laura frappe sur la porte en fer qui donne sur la ruelle et laisse la jeune femme rentrée dans le bar enfumé. Sa main reste posée sur la hanche de la jeune femme, dans l’encadrement de la porte tandis qu’elle prend un ton assuré. « Elle est blessée. Occupez-vous-en. » Elle fronce les sourcils et pousse doucement la jeune fille dans le bar avec un sourire tendre. Elle ne connaît pas celui qui est en charge des filles, mais elle a entendu dire qu’il faisait bien son boulot. Elle reprend conscience de la présence d’Andreï quand la lourde porte claque. « Désolée. » Elle secoue la tête et lui explique. « Je travaille dans une association, on s’occupe des gamins et des gamines perdues, comme celle-là. » Elle fait un mouvement de tête vers la porte. « Alors, ça m’arrive souvent de me laisser un peu entraîner quand je croise des jeunes. » Elle lui offre une grimace d’excuse avant de reprendre sa main, dans un geste presque trop naturel. Elle retrouve avec délice la paume chaude d’Andreï. « Il y a un bar à 500 mètres, par là. » Elle indique la direction et reprend sa marche. Le silence s’installe, pas vraiment gênant, entre eux. Elle pose une fois de plus ses yeux sur lui, quand ils arrivent devant l’établissement susnommé et elle lui demande en ouvrant la porte. « Tu fais quoi toi d’ailleurs ? Dans la vie, je veux dire. » Elle s’installe à une table, lâchant la main d’Andreï à contre-cœur, avant de poser les siennes à plat sur la table et de commander un thé. Tant qu’il n’aura pas répondu à sa question, elle préfère s’abstenir de commander quoique ce soit pouvant l’amener à finir en taule. « Tu as faim ? » Et dans sa tête la question prend une autre tournure. Elle a faim, certes, mais pas de nourriture non.

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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Mer 26 Juil - 21:00

We walk in the beautiful country of the denial

Laura & Andreï

La chaleur du corps d’une femme. Son odeur. Sa silhouette, contre la mienne. Sa main, perdue dans la mienne. Ses yeux, perdus dans les miens. Son souffle, volant mes expirations, m’asphyxiant, m’étouffant, m’enivrant. Je prends une bouffée d’oxygène lorsque sa tête se perd dans ma nuque, lorsque ses bras m’enserrent. Lorsque je m’imprègne sans attendre de sa présence. Je n’ai besoin de rien de plus, j’ai besoin de davantage. J’ai besoin de ce genre de contact pour me sentir en vie. J’ai besoin de me sentir homme, j’ai besoin de me sentir humain, j’ai besoin de sentir à nouveau contre moi un cœur battre à vive allure, pour me souvenir que dans ma poitrine, un cœur bat également. S’affole également. Le russe se fait caresse entre mes lèvres, le russe, ses sonorités glacées, rudes et coupantes, se fait confession et reconnaissance dans un simple mot murmuré, glissé dans le creux de son oreille, juste avant qu’elle ne se redresse. Qu’elle ne m’échappe. Qu’elle laisse un vide, un vide qu’occupe instantanément le silence. Et le temps. Un temps qui s’écoule, un temps qui s’étire, un temps qui s’effrite entre mes doigts, s’enfuit, se perd… la nuit approche, elle va partir. Je le sens. Je ne peux que le sentir. Je ne peux que l’admettre. Je… aller boire un verre quelque part, la surprise me trahit dans le regard chargé d’espoir que je lui offre instantanément. Ses fossettes, ses rides, ses yeux, son attitude… C’est Lara, sans l’être, c’est ma femme, sans l’être, c’est une femme, juste une femme, juste une innocente, juste une inconnue, juste une présence. J’ai un petit rire devant le ridicule de la situation, devant mes doigts qui fourmillent d’envie de caresser ses cheveux, devant mes yeux qui la caressent bien malgré moi avec chaleur, avec bienveillance. Ce qui ne m’empêche pas de répondre par l’affirmative, sur le ton de la plaisanterie. Deux cadeaux, c’est toujours mieux qu’un. Deux cadeaux, c’est toujours pas assez que trois. « Tant mieux dans ce cas, parce que nous sommes deux et j’aimerais bien y gagner quelque chose moi aussi. » Un clin d’œil, je me redresse, lui tends la main. « Intéressant ça, Madame est exigeante. » Joueur. Je suis seul, désespérément seul, mais je suis aussi joueur. Prompt à tendre des mains, prompt à me saisir des opportunités, prompt à poser des questions, à espérer, à sourire, à être malheureusement sympathique. Elevé pour ce genre de mission, formé pour faire tomber les défenses, s’immiscer dans la vie, dans l’intimité des gens. Dressé pour glisser mes doigts dans la main d’une femme, pour sentir la chaleur de ses doigts dans ma paume, le contact de sa fragilité et de sa force, lui transmettre les miennes. Partager.

Complimenter. Avec sincérité. Et lucidité. Une lucidité qui disparaît sous ma respiration, sous la rougeur qui monte à mes joues comme elle ne l’a pas fait depuis des années. Sous la pression de son sourire, de son étonnement. Une femme douce, généreuse, empathique, amoureuse. Une mère aimante et exemplaire, là où je ne suis qu’un père avorté. En fantôme nocif. Un spectre coincé entre la vie qu’il a menée et celle qu’il aurait dû avoir. « Woah… Euh… Merci… Je ne suis pas persuadée que tu aies raison… J’ai quand même oublié mes enfants, ce qui fait probablement de moi la pire mère des cinq dernières années… » Je secoue la tête, elle reprend avant que je ne parvienne à l’interrompre. « J’avais toutes ses qualités fut un temps, enfin, je crois… Je ne sais pas si c’est toujours le cas, cela dit… » Mes sourcils se froncent et cette fois, je profite d’une respiration pour m’y glisser. « Pas plus que l’absence, l’amnésie ne transforme une personne en un monstre, Laura. » Et son prénom s’articule bien, pour une fois, entre mes lèvres. Comme en contraste avec le reste. Comme en contraste avec les yeux que je pose sur elle. Lara.

Ce n’est pas elle. Et pourtant… « Tu ne me connais pas, c’est probablement pour ça que tu penses tout ce bien de moi… Mais j’espère, au fond, que tu as raison, j’espère que j’ai été une bonne mère avant de tout oublier. » Elle réfléchit, je me retiens de lui répéter ce que tout mon être lui hurle. « Je sais que tu serais un bon père parce qu’aimer ses gosses, c’est le plus important. Une fois que tu as l’amour, tu gères comme tu peux. S'il y avait un mode d’emploi, ce serait quand même bien plus simple, mais on est laissé sans informations et on apprend tous sur le tas. Tant que tu es prêt à faire des efforts, tu deviens un bon parent… C’est mon grand âge qui me l’a appris ! » Je me crispe. Ferme les yeux un instant. « Peut-être. » J’en doute. Parce que son grand-âge n’est pas grand-chose comparé au mien. Parce que… je ne veux pas l’imaginer avoir raison. Et apprendre donc que si j’ai échoué avec Roman, c’était parce que je ne l’aimais pas assez. Que si j’ai échoué avec Lara, c’était parce que je ne l’aimais pas assez. Que si je ne suis qu’un monstre, c’est parce que contrairement à ce que j’ai osé croire il y a plus de quarante-cinq ans, je ne serai jamais autre chose.

« Merci Andreï… Elle avait beaucoup de chance… Ton épouse… Lara, elle était vraiment chanceuse d’avoir quelqu’un comme toi dans sa vie. » Mon visage lutte pour ne pas se refermer instantanément. « J’en doute. » Ma voix se fait sèche, je le regrette aussitôt. Main dans la main, pourtant, on marche dans les rues de la Nouvelle-Orléans : nos voix ne s’accordent pas à nos pas. Nos mots ne s’accordent pas à nos gestes. Nos silences ne s’accordent pas à nos pensées. Et j’aimerais, pourtant, que ce soit le cas. « Tu l’aimais de tout ton cœur ça se voit… Je suppose que s'ils avaient survécu, vous formeriez une famille merveilleuse… Tu ne crois pas ?» Je ferme les yeux, encore une fois, serre la main de Laura pour mieux la laisser me guider l’une de ces quelques fractions de secondes qui m’enferment dans l’obscurité mais me permettent, aussi, de me retrouver avec moi-même. « Je l’aimais de tout mon cœur, mais ça n’a pas été assez, de toute évidence. » J’hausse les épaules, dans une nonchalance affectée. Artificielle. Et je rouvre les yeux sur les lumières du Little Darling. Et retrouve le silence.

Pendant quelques secondes. Un regard pour le bar, je me demande si elle compte vraiment nous emmener là, mais elle me prend au dépourvu. Comme elle le fait constamment depuis les premières minutes qui ont vu nos regards se croiser. Elle m’échappe, tire mon bras vers une ruelle, m’entraîne, me lâche, trouve une gamine que je considère d’un regard. Gamine, frêle, malmenée. Blessée. Ravagée. Un écho féminin de ce que j’étais à huit ans en fuguant. De ce que j’étais à dix ans en errant. De ce que j’étais à douze ans, perdu, affamé, trouvé par l’armée russe. Je reste tétanisé dans mon coin, incapable de parler, incapable d’agir. Juste capable d’observer Laura me montrer une fois de plus à quel point elle ressemble à ma femme, à un ange gardien qui m’a sauvé la vie et que continue de sauver la vie d’autres personnes. Je reste tétanisé parce que j’ai peur de, par un simple mouvement, tout réduire à néant. Salir ce que je touche, souiller ce que je frôle. « Désolée. » « De quoi ? » « Je travaille dans une association, on s’occupe des gamins et des gamines perdues, comme celle-là. Alors, ça m’arrive souvent de me laisser un peu entraîner quand je croise des jeunes. » Ma main lui appartient, une nouvelle fois, alors que je garde le silence. « Il y a un bar à 500 mètres, par là. » Je me laisse faire. Elle s’occupe de gamins perdus. Elle fait partie d’une association, le principe même du bénévolat, de l’altruiste. De tout ce qui ne me ressemble pas. Ma main dépose sur la sienne la cendre de ma monstruosité. De la poussière, de la crasse qui imprègne la pureté d’un vêtement blanc. De longues traces noires, grises, sales. Je suis un monstre. Et elle, elle n’en est pas une. Quoiqu’elle puisse dire. Quoiqu’elle puisse penser d’elle-même. Même transformée en la même chose que moi, elle ne serait pas monstrueuse, c’est dire…

« Tu fais quoi toi d’ailleurs ? Dans la vie, je veux dire. Tu as faim ? » Nous sommes assis dans le bar dont elle parlait, j’ai les yeux qui dérivent sur les murs, sur les lumières tremblotantes, en accord avec le quartier peu recommandable par bien des aspects. Ce que je fais dans la vie ? « Pas vraiment. Juste faim de présence, de discussion, de rencontre… » Bon d’accord, je triche, je réponds à la deuxième question avant la première, pour la simple raison que j’ignore si je dois lui mentir ou lui dire la vérité. Mon gabarit parle pour moi, mes cicatrices aussi, mes réflexes aussi… je passe inaperçu. Tout comme j’ai été formé pour plaire, pour charmer, j’ai été formé pour disparaître dans une foule, me mêler à des groupes, m’adapter, me fondre dans la masse et devenir invisible en renvoyant aux gens l’image de ce qu’ils s’attendent à voir. Il me suffit d’un chapeau, d’un vêtement, et je deviens un haut gradé de l’armée français, je deviens un paysan, je deviens un médecin, un artisan, un artiste, un assassin. Et donc… « Je fais pas grand-chose. Je veux dire… que pourrait bien faire un ingénieur en physique nucléaire dans un tel concept, hein ? Pas que j’en sois un mais bon, tu vois l’idée… » Esquiver la question : un art. « On va dire que je loue mon corps, que je loue mes muscles là où y’a besoin. J’suis costaud, les gens chipotent pas… je rends service là où je peux contre de quoi manger, de quoi m’habiller, tu vois l’genre. » C’est beau comme un tueur à gages et mercenaire peut se transformer en bon samaritain si on sait présenter les choses. Je m’avachis sur mon siège, comme à mon habitude. « Rien de bien époustouflant mais bon. On fait c’qu’on peut, hein ? » Un regard sur le côté, une hésitation. « C’est bien ce que tu as fait, avec la petite, tout à l’heure. » J’ignore si je le pense réellement. Je crois. J’espère. « Tu fais ça parce que ça te semble normal, ou parce que c’est ce que tu aimerais que les gens fassent pour tes mômes ? Parce que c’est ce que quelqu’un a fait avec toi ? » Je me mords la lèvre. « Désolé, c’est extrêmement indiscret de ma part. Tu veux manger quoi ? Je t’invite, je dois avoir… » Je sors un portefeuille de ma poche – amusant, ce n’est pas le mien – et y trouve quelques billets froissés. « Ca devrait suffire, non ? » Qu’est-ce que je disais déjà ? Je me redresse, mes bras sont croisés sur la table, et mon menton est posé dessus. « Je demande juste ça parce que… cette môme, j’ai été dans sa situation quand j’étais gosse. J’ai l’impression que le monde n’a rien appris. Quand tout s’effondre, les gens deviennent pour la plupart des charognards et les plus faibles sont évincés sans attendre. Les gens sont des profiteurs pour la plupart. C’est un cercle vicieux. » Et je fais partie de ces gens, bien sûr. Elle n’a juste pas besoin de le savoir. « Au final, soit les gens se serrent les coudes, soit ils sont plus seuls que jamais. » Je lève un regard dans sa direction. « Pour être honnête, j’en ai marre d’être seul. »

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