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 we walk in the beautiful country of the denial # Laura

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SUCKER FOR PAIN

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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Jeu 28 Sep - 19:03

Le bar à ce petit quelque chose de rassurant qu’ont les établissements implantés depuis longtemps. Le bois des tables, celui du bar, sont lissés par des années de caresses de la part des habitués, des milliers de passage de chiffon nettoyant les souillures d’un repas, celles d’une bagarre peut-être, parfois, à une époque où l’alcool coulait encore à flots. Elle s’imprègne de l’odeur de la cire qui frappe ses narines avec bien plus de force qu’auparavant, elle est même capable de sentir l’odeur du parfum de la barmaid. Ses sourcils se froncent, la voilà une fois de plus ramener à sa nouvelle condition qu’elle ne maîtrise qu’à peine, qu’elle ne comprend qu’à demi-mot. Elle soupire, pose ses coudes sur la table et laisse son regard dérivé sur les murs. Ils sont recouverts de photos, ils croulent des souvenirs d’un temps meilleur, d’une période faste ou le monde ne manquait pas de s’écrouler au moindre courant d’air. La voix d’Andreï la rappelle à la soirée, au temps présent. Elle est encore surprise de ce qu’elle a fait, de l’avoir invité dans ce bar. Comme si elle n’était pas un monstre, comme si elle était libre, comme si le monde tournait encore rond sur son axe. Une fois de plus, la surprise qu’est son visage lui broie le cœur, sensation de peine qui s’entrelace avec une joie qu’elle ne devrait pas être capable de ressentir.

Elle l’écoute, se noie dans sa voix, se dit que peut-être que son mari à la même. Elle laisse ses yeux dérivés par à-coups sur son visage, ses yeux, la forme de ses sourcils, celle de ses pommettes, ses lèvres, son nez. « Je devrais t’avouer que je n’ai pas très faim non plus. Je suis surtout fatiguée de ma solitude moi aussi. » Elle lui offre un sourire, un peu triste, mais un sourire tout de même. Elle s’apprête à lui rappeler qu’il n’a pas répondu à sa première question quand il s’en charge et elle l’écoute à nouveau, son esprit trouvant une forme d’apaisement dans la voix lancinante de son partenaire. Un léger rire lui échappe. « On t’a déjà dit que tu étais drôle Andreï ? » Le prénom roule sur sa langue et elle savoure une fois de plus. « J’aime bien ton sens de l’humour. » Elle appuie son menton dans sa paume et soupire. « Je vois, tu fais ce que tout le monde fait plus ou moins ici. Tu t’offres aux plus offrants. » Elle lui sourit. « Au final, tu n’es pas si loin de mes filles que ça. » Elle hausse les épaules en grimaçant légèrement. « Elles offrent leurs charmes et se font arnaquer par des hommes peu scrupuleux, quand tu vends tes muscles et tu es sûrement payer une misère par le même genre d’individu. » Elle hausse les épaules tristement. « Je suppose que c’est comme ça que ça fonctionne, maintenant. On offre ce qu’on a, ce qu’on peut, contre pas-grand-chose. » Ses pensées dérivent quelques secondes vers la jeune femme qu’elle a fait rentrer dans le Little Darlings. Exactement, on offre ce qu’on a, tout ce qu’on a parfois, contre de quoi subsister. Cette idée la fait grincer des dents, les gens sont tellement près à tout pour de l’argent. Comme pour lui répondre, comme s’il pouvait lire dans ses pensées, Andreï amène le sujet sur la table. « C’est pour ça que moi, j’offre ce que j’ai : mon temps, ma compassion, un peu de nourriture, à ses pauvres gosses dont personne ne veut plus. »

Si sa question la surprend, elle ne la choque pas. « Non, non, ne t’excuse pas. » Elle prend quelques secondes pour y réfléchir. La serveuse arrive à cet instant et elle lui offre un sourire et un remerciement. La diversion lui offre quelques précieuses secondes supplémentaire pour réfléchir. Elle ajoute deux sucres dans sa tasse, remue avec sa cuillère avant de la poser à plat, bien droite, à côté de la coupelle. Elle souffle sur le liquide presque brûlant avant d’en avaler une gorgée. Le goût est répugnant, comme celui de chacun des aliments, mais au moins, elle a l’impression d’être encore elle-même quand elle boit du thé. Elle repose doucement la tasse dans son assiette en soupirant. « C’est une bonne question… On m’a effectivement recueilli quelque temps à New-York, juste après mon amnésie, puis un peu plus tard, pendant que je faisais route vers le Nouvelle-Orléans. » Sa gorge se serre à l’évocation de Richard et elle détourne les yeux quelques secondes. « Oui, je suppose que j’aimerais que quelqu’un fasse la même chose pour mes enfants s’ils en avaient besoin, mais, j’espère surtout qu’aucun d’entre eux n’aura besoin qu’on l’aide de la sorte. » Elle soupire et passe une main sur son visage. « Je pense que je le fais surtout parce que ça me semble normal. Parce qu’une part de moi à ce besoin viscéral de s’occuper de ceux qui sont en souffrance. » Elle soupire, consciente qu’une part de mensonge se cache dans ses paroles. Elle le fait aussi, parce qu’elle culpabilise, parce que ceux qui l’ont sauvé ont perdu leur leader à cause d’elle. Elle ramasse, à nouveau, la tasse et la porte à ses lèvres. « Quelque part, je trouve ça rassurant de me dire que malgré la pourriture ambiante, il y a encore des gens qui sont prêt à aider les autres sans poser de question, tu n’es pas d’accord ? » Elle lui sourit par-dessus le bord de son breuvage, la vapeur flottant devant ses yeux, nimbant l’image d’Andreï d’un flou pseudo-artistique, accentuant encore d’avantage la ressemblance avec son époux oublié.

Elle laisse échapper un petit rire quand il s’excuse. « Arrête un peu de t’excuser, j’aime bien tes questions. Elles ne sont pas toujours simples, ni délicates, mais elles ont le mérite de me pousser à réfléchir et j’ai l’impression que tous les gens que je retrouve depuis mon retour me croient en porcelaine. C’est… Rafraichissant d’avoir quelqu’un comme toi. » Elle rougit légèrement et s’empresse d’avaler une gorgée de thé. Elle soupire quand il propose de l’inviter à manger. Elle va devoir se forcer, faire semblant d’apprécier une nourriture au goût de cendre. Elle inspire profondément et sourit à Andreï. « Je n’ai pas très faim, tu sais… On n'est pas obligé de manger. » Pourtant, elle pince les lèvres devant le regard du Russe et craque. « Bon, d’accord, mais pas grand-chose alors ! Une salade peut-être ? » La serveuse arrive et prend rapidement leurs commandes avant de s’éclipser de nouveau. Le menton dans la paume de sa main gauche, elle regard sa nouvelle connaissance à moitié affalé sur la table et retiens l’envie de lui asséner une tape sur le bras avant de le houspiller pour qu’il se tienne droit. Quand il se redresse, elle le laisse s’exprimer. « Oui, je vois ce que tu veux dire. » Elle soupire, le cœur serré à l’idée d’un jeune Andreï, à la rue et sans un sou, sans personne pour l’aider. « Non, tu as raison, je suis assez d’accords avec toi, le monde se fout des faibles. La loi de la jungle, tout ça. Quand rien ne va, ce sont toujours les plus faibles, les plus jeunes, qui trinquent le plus. C’est pour ça que, même si mon boulot ne me rapporte presque rien, je n’en changerais pour rien au monde. Il faut des gens pour prendre soin de ceux dont plus personne ne veut. » Elle tend son autre main et attrape son avant-bras. Une fois de plus la sensation de reconnaissance la frappe de plein fouet, mais elle est une fois de plus incapable de comprendre ce qu’elle veut dire. Quand leurs regards se croisent à nouveau, Laura sent son cœur raté un battement. Elle déglutit avec difficulté. « J’aurais aimé pouvoir être là pour toi quand tu en avais besoin, moi aussi, je suis fatiguée de la solitude. »

La serveuse revient, leurs plats dans les mains et Laura jette un regard amer à sa salade. Elle inspire profondément et pique une feuille avant de la mâcher rapidement et de l’avaler en retenant une grimace. La phrase lui échappe sans qu’elle ne puisse rien y faire. « Mon dieu, qu’est-ce que je ne donnerai pas pour une bouteille de vodka, la maintenant. » Elle pose une main devant sa bouche, les yeux écarquillés. « Hm… Je suis désolée, je… Je n’ai pas bu d’alcool depuis si longtemps que j’en ai presque oublié le goût. » Oh, le joli mensonge. Elle s’était enivrée plus que de raison avec Ange quelques semaines plus tôt, tout au plus. Ses joues se parent d’une jolie teinte de rouge et elle s’empresse d’avaler quelques feuilles de salade en plus. « Je… » Elle se penche en avant et chuchote. « Je ne peux pas m’empêcher de trouver cette prohibition bien stupide. N’ont-ils donc rien retenu des années vingt ? Ils ne se souviennent plus des marchés noirs qui vendaient de l’alcool malgré l’interdiction ? » Elle se redresse les joues écarlates. Elle vient clairement de tenir des propos passables d’emprisonnement ou pire, d’un passage par leur arène horrible, mais elle ne peut s’empêcher d’avoir confiance en Andreï.


[HRP] Vraiment désolée pour ma lenteur, chou ! J'espère que tout te vas, hésite pas me dire s'il y a quoique ce soit ♥️ ![/HRP]

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Everybody loves the things you do From the way you talk to the way you move. Everybody here is watching you, cause you feel like home. You're like a dream come true. But if by chance you're here alone, Can I have a moment before I go? Cause I've been by myself all night long hoping you're someone I used to know ×


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MessageSujet: Re: we walk in the beautiful country of the denial # Laura   Mer 18 Oct - 0:17

We walk in the beautiful country of the denial

Laura & Andreï

« Je devrais t’avouer que je n’ai pas très faim non plus. Je suis surtout fatiguée de ma solitude moi aussi. » « Et bien nous souffrons de la même chose… » Je lui souris. Simplement. C’est mal. Naturellement que c’est mal. C’est mal de ma part de badiner comme ça, c’est accessoirement mal de ma part d’insister, de me laisser prendre au jeu d’une illusion, d’un vague sentiment de reconnaissance. C’est mal de me laisser entraîner dans une danse au milieu de mes démons, au milieu de mes désirs, de mes pulsions, sans même faire ne serait-ce qu’un seul petit effort pour me retenir. Nous ne devrions pas nous retrouver dans ce bar et pourtant nous y sommes. Nous ne devrions certainement pas frayer ensemble, et pourtant, je lui lance un sourire complice en m’installant. Nous n’avons rien à faire à côté, tout me le prouve, tout absolument tout me l’affirme, et pourtant… et pourtant je refuse de tenir compte de tout bon sens. Je préfère suivre mes envies, évoluer au gré de mes désirs. Ecouter les soupirs de mes démons et partir à la poursuite d’un simple écho. Courir, courir pour l’attraper, courir pour l’enlacer, courir pour l’écouter, un sourire, un si simple sourire aux lèvres. J’ai envie d’écouter Laura, j’ai envie d’écouter Lara. Je n’ai pas envie de lui parler de meurtre, de sang, de trahison et d’escroquerie, je n’ai pas envie de lui parler de la facilité avec laquelle je lui planterais très certainement un couteau dans la gorge si j’apprenais que quelques billets étaient agités au-dessus de sa tête en récompense. Je n’ai pas envie de lui souffler à la gueule l’haleine chargée de pourriture qui s’échappe de moi, cette chair en décomposition que cache mon sourire et mon énergie, cette puissance malsaine que couvent chacun de mes gestes. Ce que je fais dans la vie ? Je ne veux pas répondre à cette question. Je veux juste me plonger à corps perdu dans l’illusion d’un havre de paix, dans une discussion légère et bucolique, évoquant une promenade dans un champ à cueillir des pissenlits et à se rouler dans l’herbe. Je ne veux pas répondre à cette question, mais je ne perds pas mon sourire pour autant. Il s’accentue, même, en un rire qui reprend le sien. « On t’a déjà dit que tu étais drôle Andreï ? J’aime bien ton sens de l’humour. » J’hausse les épaules, savourant d’un regard mon prénom prononcé par ses lèvres fascinantes. « Peut-être, je ne sais plus. » Sûrement. Ou pas. Je ne sais vraiment plus. Suis-je drôle ou juste atypique, en voilà une drôle de question, justement. Dans tous les cas, « En général, on dit plutôt que je suis con, mais j’imagine que dans certains contextes, ça se recoupe. » Voilà, ça me semble être une bonne conclusion.

« Je vois, tu fais ce que tout le monde fait plus ou moins ici. Tu t’offres aux plus offrants. » Je fronce les sourcils, repassant ma réponse en pensée pour voir comment elle en est venue à cette conclusion si… juste. M’offrir aux plus offrants, c’est ni plus, ni moins, que ce que j’ai fait. Sauf que les plus offrants, ce sont le plus souvent ceux qui veulent voir le sang couler ou la peur crier, sans pour autant se salir les mains. « Au final, tu n’es pas si loin de mes filles que ça. » Elle hausse les épaules, mon sourire à moi faiblit. Vacille. Se fait soupir. « Et c’est mal ? » Et est-ce que c’est mal ? « Elles offrent leurs charmes et se font arnaquer par des hommes peu scrupuleux, quand tu vends tes muscles et tu es sûrement payer une misère par le même genre d’individu. Je suppose que c’est comme ça que ça fonctionne, maintenant. On offre ce qu’on a, ce qu’on peut, contre pas-grand-chose. » Je fronce davantage les sourcils, laissant ainsi paraître ma réflexion. Ma circonspection face à ses conclusions, face à l’enchaînement de ses pensées. Je tue, je tabasse, j’escroque, je travaille contre du fric. Des sommes exubérantes pour les premiers types de contrat, des misères pour les derniers. Plus je me plonge dans l’amoralité, plus je feuillette de billets à la fin. Je fixe Laura. Cherche en elle un jugement. Un dégoût. Ou pire encore : de la compassion. Mes yeux la considèrent sans rien trouver, mes mots reviennent sans y penser, comme un instinct ancré et encré dans mon esprit au fer rouge. Des années à apprendre l’art du dialogue. Des années et surtout, oui, surtout, de l’instinct. Je relance la discussion, je veux en savoir plus, c’est mon nouvel objectif. Serait-elle dégoûtée d’apprendre la réalité de mon travail ? La question ne se pose pas. Et pourtant… Je veux avoir son avis. Lara détestait mon travail, détestait mon implication au sein du KGB, détestait me voir revenir avec du sang sur le corps et sur l’âme, mais aucun trouble dans le regard. Tu ne devrais pas tuer aussi facilement, Andreï. La douceur, c’est Lara qui me l’a apprise. La gentillesse, c’est elle qui me la fait découvrir. Et la bonté… Laura lui ressemble bien trop sur ce point. Ce qu’elle a fait avec la môme, Lara l’aurait fait, d’une certaine manière. Roman aussi. Pas moi. Je ne sais pas, moi. Lara me regarderait avec du reproche. Roman me hait. Et Laura… Laura ? « C’est pour ça que moi, j’offre ce que j’ai : mon temps, ma compassion, un peu de nourriture, à ses pauvres gosses dont personne ne veut plus. » Je la fixe, encore. Est-ce que Laura me haïrait pour ce gouffre qui nous sépare, pour cette générosité et cette bonté qui l’habitent et qui fuient mon être comme la santé fuit le corps d’un lépreux ? Pour cette franchise abrupte et agressive qui est mienne et qui la heurte sans la moindre délicatesse ?

Je ne connais la douceur que dans le meurtre, la caresse que dans l’étranglement ; l’affection que dans des nuits volées avec des cibles ou dans la violence avec des personnes qui me payent ou que je paye. Lara m’a appris à être humain, Roman a fait de moi un humain, mais le KGB m’a retransformé en monstre, et désormais, j’en suis à nouveau un. Et je me tiens raide, à distance de tout ça. Lara est inaccessible. Laura est inaccessible. « Non, non, ne t’excuse pas. » Et même mes excuses, elle n’en veut pas. Sourire, diversion. Remerciement, temporisation. Je dissèque ses réactions, me rends compte que son silence crée en moi une anxiété croissante. Un liquide brûlant a été déposé devant nous, je n’y touche pas. Je garde les yeux rivés sur Laura. « C’est une bonne question… On m’a effectivement recueilli quelque temps à New-York, juste après mon amnésie, puis un peu plus tard, pendant que je faisais route vers le Nouvelle-Orléans. » Je cligne des yeux, chacun de ses mots s’imprime dans ma mémoire. « Oui, je suppose que j’aimerais que quelqu’un fasse la même chose pour mes enfants s’ils en avaient besoin, mais, j’espère surtout qu’aucun d’entre eux n’aura besoin qu’on l’aide de la sorte. » Je reste silencieux, mes doigts viennent sur brûler autour de la tasse, dans une indifférence marquée pour la douleur. Juste pour me maintenir dans le monde réel, juste pour m’empêcher de m’immerger en elle, dans ses souvenirs qu’elle évoque. « Je pense que je le fais surtout parce que ça me semble normal. Parce qu’une part de moi à ce besoin viscéral de s’occuper de ceux qui sont en souffrance. Quelque part, je trouve ça rassurant de me dire que malgré la pourriture ambiante, il y a encore des gens qui sont prêt à aider les autres sans poser de question, tu n’es pas d’accord ? » Je me mords la lèvre, surpris par cette question. Si je suis d’accord ? Je ne sais pas. Je fais partie de la pourriture ambiante.

J’ai été la victime de la pourriture ambiante et j’en suis devenu une partie intégrante. Je ne veux pas répondre. Je veux juste… J’ignore ce que je veux : je prends une inspiration, m’éloigne un peu du sujet pour aborder la question de la nourriture, un terrain sans trop de risque en théorie. La vie est si belle en théorie. « Arrête un peu de t’excuser, j’aime bien tes questions. Elles ne sont pas toujours simples, ni délicates, mais elles ont le mérite de me pousser à réfléchir et j’ai l’impression que tous les gens que je retrouve depuis mon retour me croient en porcelaine. C’est… Rafraichissant d’avoir quelqu’un comme toi. Je n’ai pas très faim, tu sais… On n'est pas obligé de manger. » J’ai un sourcil interrogateur. Allez, Laura, pour un radin comme moi, proposer de payer et se faire remballer, c’est pire que tout. C’est même vexant. C’est… « Bon, d’accord, mais pas grand-chose alors ! Une salade peut-être ? » Ah ben voilà quand tu veux. Je lève la main, conscient que par une salade, je gagne encore quelques dizaines de minutes de précieuse compagnie. Quelques minutes que je compte bien rembourser par quelques mots supplémentaires. Et confessions. Aveux. Avachis sur la table, je ne sais même pas ce que je commande auprès de la serveuse – le plat du jour ? – parce que toute mon attention n’est définitivement qu’en direction de Lara. Laura. J’ai été victime de la pourriture, j’en suis une moi-même. Je suis né de la pourriture la plus abjecte qu’il soit. Je suis né dans le meurtre et le sang de l’innocence de ma mère. Ce n’est pas que je sois incapable de croire qu’il y a encore des gens prêts à aider les autres. C’est que je sais que ces gens-là, en général, sont les premiers à crever. Et que j’y suis pas innocent. « Oui, je vois ce que tu veux dire. Non, tu as raison, je suis assez d’accord avec toi, le monde se fout des faibles. La loi de la jungle, tout ça. Quand rien ne va, ce sont toujours les plus faibles, les plus jeunes, qui trinquent le plus. C’est pour ça que, même si mon boulot ne me rapporte presque rien, je n’en changerais pour rien au monde. Il faut des gens pour prendre soin de ceux dont plus personne ne veut. » Je frémis sous le contact qu’elle impose. Laisse mon bras immobile. « J’aurais aimé pouvoir être là pour toi quand tu en avais besoin, moi aussi, je suis fatiguée de la solitude. » J’ouvre la bouche, le retour de la serveuse m’oblige à me la fermer.

Me donne un bon prétexte pour me taire et laisser mes mots hanter mon regard le temps d’une poignée de seconde. L’odeur du plat m’écœure, j’hésite à le repousser sans y toucher, je me force à me saisir d’une fourchette pour la faire tourner entre mes doigts. Nouveau prétexte pour gagner du temps, alors que la Russie, alors que mes vingt ans, alors que mes douze ans, alors que mes huit ans me menacent et me guettent dans l’ombre. « Mon dieu, qu’est-ce que je ne donnerai pas pour une bouteille de vodka, là maintenant. Hm… Je suis désolée, je… Je n’ai pas bu d’alcool depuis si longtemps que j’en ai presque oublié le goût. Je… Je ne peux pas m’empêcher de trouver cette prohibition bien stupide. N’ont-ils donc rien retenu des années vingt ? Ils ne se souviennent plus des marchés noirs qui vendaient de l’alcool malgré l’interdiction ? » Mes doigts pianotent sur le bord de la table dans un geste nerveux, tandis que la fourchette voltige entre les phalanges de mon autre main. La vodka. Son chuchotement m’a fait l’effet d’une complicité qui n’existe pourtant pas entre nous. Mais qui se crée. Et que je maintiens, que j’attrape, que j’agrippe comme un enfant désespéré ferme les yeux pour s’immerger encore un peu dans son rêve qui lui échappe déjà pour le forcer à regarder en face le cauchemar de son existence. Je cligne des yeux. « Je pense qu’ils jouent là-dessus. Qu’y-a-t-il de plus enrichissant pour un Gouvernement en faillite qu’un marché noir qui va vendre à des prix prohibitifs des denrées soudainement convoitées parce qu’interdites ? » J’hausse les épaules. Merde alors, c’est presque intelligent comme connerie. « Quoiqu’il en soit, vodka, bon choix. Et putain d’merde, je cracherai pas dessus non plus. Juste dans le verre de mon voisin. » Ou pas. Quoique. Si, en fait. Juste pour le faire chier. Mes doigts cessent de torturer la fourchette, la glissent dans ce qui semble être un mélange de légumes – eurk – et sautillent en direction du bras de Laura.

Mes mots retenus un peu plus tôt me hantent encore. Se font pressants. S’imposent. Je prends mon inspiration. « Tu sais. D’une certaine manière, tu as déjà été là quand j’avais besoin qu’on m’apprenne à me comporter comme un mec bien. » Je cligne des yeux, hésite. « Enfin… Lara était là. Tu l’aurais appréciée. Elle était comme toi. Et Roman, j’suis sûr qu’il aurait été comme ça aussi. Un mec bien. Une personne bien. Le genre de mec à aider les mômes perdus, tout ça. » Et ouais. Il est comme ça, d’ailleurs. Je crois. C’est pour ça que je ne le comprends pas. C’est pour ça que je suis plus proche de Mikkel, plus proche de ses travers qui m’évoquent les miens. « Moi, j’suis pas un mec bien, Laura, tu sais. J’suis de ces gens qui ont beau essayé, ils sont pourris depuis leur naissance. » Et ce n’est peut-être pas la première fois de la soirée, mais ma sincérité me lacère la poitrine. « Tu crois au destin, Lara ? » Je crois, moi, que je lui ai déjà posé la question. « Moi, je crois en la fatalité. Genre… quand ton père est un pourri, et qui t’a donné la vie dans la violence et la perversion, tu peux pas être un mec bien. T’es voué à être qu’un pourri. A absorber la vie des autres pour donner l’impression d’être lumineux. J’suis pas un mec bien, Laura. J’suis… genre une Lune qui se cherche des soleils pour se donner l’impression de briller. Mais en fait, j’suis juste un astre froid. De la pierre. Sans rien d’autre que de la caillasse dans la poitrine. » Je retire ma main, ramène mes bras sur ma poitrine, m’avachis davantage. Joue avec la bouffe dans mon assiette. Ne sais pas pourquoi j’ai dit tout ça. Personne, pas même Lara, n’a jamais su quoique ce soit de mon enfance ou même de ma conception. Et voilà que je balance tout à cette femme à la bonté bien trop grande pour que sa survie ne soit plausible. Je crois qu’une part de moi a vraiment envie de la découvrir bien moins parfaite qu’elle n’y paraît, de découvrir l’anguille sous roche, de découvrir que tout ce qu’elle a affiché n’a été qu’un monceau de connerie ou d’hypocrisie. Pour avoir une bonne raison de l’éliminer, peut-être. Pour cesser d’être le moustique attiré par le sang, comme un besoin réellement maladif d’aller y puiser de quoi vivre.

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