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 If I could sleep forever || Tristan

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ANIMAL I HAVE BECOME

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MessageSujet: If I could sleep forever || Tristan   Mer 21 Déc - 22:58




 
 
Tristan & Lazlo
featuring

  Ils n'étaient au final que peu de choses. Des jouets pour un Gouvernement fantoche qui s'escrimait à faire en sorte que les populations soient noyées dans l'horreur qu'avaient provoqué un bain de sang. Leur sang. Le sang de dizaines de participants qui n'avaient rien demandé à personne, qui n'avaient aucun rapport les uns entre les autres, qui n'étaient pas forcément contre le système en place. C'était là, toute la délicieuse ironie des Forgiven Days. La sélection faite dans le tas, et de Résistants et d'Innocents, pour tailler dans le vif et offrir la plus belle horreur qu'ils puissent s'offrir. Et ils avaient fait fort, ces salauds. Ils avaient fait tellement fort qu'en plus de leur offrir la mort, il la leur avaient enlevée.
Se faire offrir le plaisir de mourir, là était toute la beauté cynique de cette farce macabre. Parce que les mots, parce que les gestes, ne signifiaient plus grand chose. Nonobstant de leur avoir enlevé leur dignité, de leur avoir enlevé et leur vie, et ce qui faisait d'eux des humains à part entière, ils leur avaient aussi volé leur âme.

Dans le cas de Lazlo, ils lui avaient même volé son coeur. Une blessure toujours cuisante, physique et bien réelle, à laquelle on lui avait dit avec une compassion écoeurante qu'elle prendrait un peu plus de temps que prévu pour guérir. On ne se remet pas facilement d'une peine de coeur. On s'en remet encore plus difficilement quand la fracture est bien réelle. Les sorciers guérisseurs avaient vu leur lot de blessures bien réelles, auxquelles ils ne s'étaient pas vraiment attendus en considérant que les Jeux étaient "fictifs". Mais l'étaient-ils vraiment ? Compte tenu de ce qu'ils lui avaient expliqué, ce qu'ils avaient constaté, peut-être qu'ils n'étaient pas si illusoires que ça. La magie de l'imprévu.
Dans un éclat de subtilité, les organisateurs les avaient tous parqués dans des cellules isolées de tout. Isolées tant du monde extérieur que des autres participants. Plongé dans un état de catatonie proche de l'inconscience, Lazlo n'avait pas eu la force de lever la tête du sol capitonné de tout le temps qu'il avait passé à alterner entre ses soins et sa captivité. Il avait seulement aperçu un visage sur l'écran plat encastré dans le mur. Un visage affaibli, des yeux rougis par les larmes et l'épuisement, qui avait achevé de faire dégringoler son monde, tout du moins les derniers vestiges qui en restaient encore.

Tristan.

Il n'avait été qu'un éclair, un flash aperçu du coin de l'oeil et assimilé dans un cerveau malade. Mais l'image qu'il avait eue de son ami avait été si saisissante, si choquante qu'elle resterait probablement gravée dans ses rétines jusqu'à la fin de ses jours. Parce que jamais, de tout le temps qu'il avait passé en compagnie du sorcier, jamais il ne l'avait vu aussi expressif. Jamais aussi profondément déchiré. S'il avait eu la force de se relever, Lazlo se serait battu pour aller le chercher. S'il avait eu la force de se battre, Lazlo aurait hurlé. S'il avait eu la force d'avoir de l'énergie. Mais il n'en avait plus. On la lui avait arrachée, avec tout le reste. Quand bien même, il avait puisé dans ses dernières ressources pour se relever, pour ne pas que ses forces défaillantes l'empêchent de garder son attention sur l'écran. Mais le geste avait eu raison de lui. Une violente quinte de toux l'avait cloué au sol, jusqu'à ce que le sang, son sang, recouvre le sol blanc. Et jusqu'à ce que le carmin se teinte de noir, alors que l'inconscience le happait de nouveau. Et dans cet état de semi-conscience bornée, il avait subi les rires faux de Danny Clocker. Puis avait dû attendre, de nouveau, dans cette maudite cellule de laquelle les nettoyeurs n'avaient pas réussi à rattraper le sol. Le sang qu'il avait abandonné dans la pièce avait laissé des traces brunâtres dans sa blancheur immaculée originelle. Une semi-victoire pour l'Eleveur. Au moins ces salauds garderaient une trace indélébile de son passage dans les Arènes.

Une main ferme poussait son dos alors qu'il titubait le long d'un couloir sans décoration, entraîné malgré lui jusqu'à une porte grande ouverte par laquelle s'engouffrait le vent chaud de la Nouvelle Orléans. La sorcière qui l'accompagnait, une guérisseuse du nom d'Olivia, le guidait doucement mais fermement jusqu'à la sortie. Lazlo l'aimait bien, Olivia. Non seulement parce qu'elle s'était occupée de son traitement depuis son réveil, mais aussi parce qu'elle ressemblait trait pour trait à sa sœur décédée. A moins que les drogues puissantes qu'elle lui avait administrées n'aient joué dans cette ressemblance. Profitant qu'ils ne soient pas surveillés, elle s'était arrêtée. Rapidement, elle avait fouillé dans ses poches en jetant un coup d’œil par dessus son épaule, avant de glisser quelques flacons d'une substance verdâtre dans ses mains. Ses longs doigts fins s'étaient refermés sur ceux de l'Oiseleur, alors que ses yeux de chat s'assombrissaient. La voix basse, elle lui glissa quelques mots à l'oreille.

-Bois une gorgée de cet onguent à chaque fois matin, midi et soir. Il t'aidera à cicatriser plus rapidement.
-Merci, ma Colombe.


Distraitement, perdu dans la ressemblance de la jeune femme avec Dita, Lazlo s'était permis de caresser sa joue ronde de la pulpe des doigts. Les joues d'Olivia s'étaient empourprées alors qu'elle détournait ses grands yeux de chat, se mordant la lèvre inférieure. Juste comme sa soeur. Rapidement, elle avait pressé ses doigts entre les siens avant de se reculer.

-On se reverra. En attendant, survis.

Elle lui avait lancé un dernier regard embrumé et avait détourné les talons, traversant le couloir dans le sens inverse à pas rapides. Bien trop rapides. Et Lazlo de laisser partir ce souvenir qui n'en était probablement pas un pour reprendre son cheminement vers la lumière, évoluant dans un rêve sans trop comprendre ses paroles, après avoir glissé les fioles dans la poche de son treillis.
Sa sortie fut accueillie par une bourrasque d'air chaud. Pas de photographes, pas de public, rien d'autre que le bruit du vent, reposant, contre ses oreilles. Un calme et une sérénité qui tranchaient tellement avec les évènements passés qu'ils provoquèrent un tremblement dans tout son corps. Pris d'une quinte de toux, il regard rapidement alentours pour s'assurer qu'il n'y ait aucun milicien dans les parages. Fébrilement, il attrapa l'une des fioles que lui avait données Olivia, et en but une gorgée.
La crise se calma instantanément, la douleur et la quinte de toux avec elle. Et si le goût était abominable, les effets étaient suffisamment importants pour supporter quelques minutes de supplice. Il espérait seulement qu'elle lui en ait donné suffisamment.

Il crevait d'envie de rentrer chez lui, et pourtant. Pourtant le souvenir de Tristan revint le hanter, le souvenir de ce regard charbonneux, de ce visage torturé par l'agonie tant physique que morale. L'onguent avait accentué cet état de transe dans lequel il se trouvait, un flottement agréable, légèrement éthylique, qui acheva de le décider. Il allait rester. Il allait l'attendre. Alors, la démarche hasardeuse, il alla s'asseoir sur le parapet, à côté de la sortie des artistes. Celle où personne n'allait jamais, celle de par laquelle ils étaient clairement, tous, voués à sortir. Ramenant ses jambes contre son torse, il posa son front contre ses genoux. La chaleur du soleil de la Nouvelle Orléans n'avait beau pas être la même, elle lui rappelait celle du soleil, mordant, de l'Arène. Pressant ses arcades contre ses rotules, il s'efforça de son mieux de chasser toute pensée parasite de son esprit. De faire le vide. De se concentrer sur sa respiration. L'onguent d'Olivia aidait. Beaucoup. Beaucoup trop. Il effaçait les souvenirs avec une facilité déconcertante, puissant comme la drogue, fort comme une soirée à faire la tournée des bars. Il effaçait les tourments, les maux, les douleurs. Pourvu qu'il en ait suffisamment. Parce que sous le coup d'une potion de cette intensité, et même shooté jusqu'aux yeux, l'Oiseleur se doutait bien que la retombée allait être d'autant plus violente.

Il n'avait plus aucune notion ni du temps ni de l'espace. Olivia avait bien tenté de lui expliquer combien de temps ils avaient pu passer cloîtrés dans l'enceinte du Colosseum, l'information lui était passée par-dessus l'esprit. Un concept tellement vague qu'ils pouvaient y avoir perdu quelques heures comme des mois entiers, de ce qu'il en comprenait quelque chose. La sorcière avait fini par baisser les bras, s'avouant vaincue. Dans l'état où il était, quelques jours de plus ou de moins ne changeaient finalement pas grand chose. Aussi, alors qu'il était maintenant en extérieur, il n'eut aucune notion des minutes qui pouvaient s'égrener. Les souvenirs lointains de l'Arène lui revenaient par bribes, ondulant tout autour de lui, parfois proches et bien trop réels, parfois si lointains qu'ils semblaient une illusion diffuse, comme lorsqu'on se réveille tout juste au beau milieu d'un rêve. Seule restait cette sensation de nausée, à chacune de ces images vagabondes. Avec espoir, il avait essayé de se focaliser sur l'inclinaison du soleil. Mais ses pensées étaient trop confuses pour qu'il en tire quoi que ce soit.
Et la porte de s'ouvrir et se refermer sur les visages inconnus d'autres participants. Des gens qu'il avait probablement dû croiser dans cette vie comme dans une autre. Mais pas un seul qui ne précipite son coeur au fond de son estomac. Ou alors il ne les avait pas plus vus qu'eux l'auraient aperçu, recroquevillé sur son parapet, en retrait de la sortie.

La porte de fer grinça une nouvelle fois sur une énième victime de ce système de merde. Avec espoir, le coeur battant et provoquant des saillies de douleur dans sa poitrine, Lazlo avait relevé le nez. La silhouette qui se glissa hors de l'ouverture, il la reconnaîtrait entre mille. Cette silhouette élancée, longiligne, coiffée d'une tête pleine de cheveux d'un noir corbeau. Les épaules de Tristan étaient rentrées, son port était moins droit, moins fier qu'à la normale. Et son regard semblait éteint.
Puisant dans ses propres forces, restreintes, l'Oiseleur se redressa. Son ami ne l'avait pas remarqué, clairement, en témoignait sa démarche hachée, presque automatique. Prenant son temps pour se redresser, Lazlo finit par le rejoindre en claudiquant. Il ne voulait pas le laisser seul. Il ne pouvait pas le laisser seul. Une vérité tellement vraie qu'elle occultait ses pensées, qu'elle l'empêchait de se focaliser sur ce qu'il n'arrivait, de toutes façons, pas à assimiler en ce qui le concernait. Tristan passait avant le reste. C'était inscrit dans les étoiles, dans les planètes, dans son patrimoine génétique. Aussi simple que ça. Alors, un pied devant l'autre, à son propre rythme, il s'attacha à rompre la distance. Oh, tout était déjà prévu. Il l'attraperait par le bras. Il le serrerait dans ses bras, quand bien même il était bien plus petit que son ami. Et surtout, surtout, il ne le lâcherait pas.

C'était ce qu'il voulait. Ce vers quoi il allait. Avant que ses yeux ne s'agrandissent d'effroi, et que tout foute le camp.
Encore.


 



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MessageSujet: Re: If I could sleep forever || Tristan   Jeu 19 Jan - 20:53


« If I could sleep forever,
I could forget about everything»


 
 
Tristan & Lazlo
featuring

Le sentiment de défaite collait au front de Tristan comme une mauvaise fièvre. Si la dernière question de Danny Clocker lors de l'interview l'avait particulièrement piqué, il n'avait qu'à s'en prendre à lui-même, en définitive. Il n'avait pas le droit de perdre. Quel que soit le nombre de ses assaillants ou leur monstruosité, il n'avait pas la moindre excuse à avoir échoué. Jamais il n'avait droit à l'échec ! Et ce ne serait pas Josemar Breda qui lui certifierait le contraire. A cette pensée, la honte le perfora douloureusement. Les dernières images de son combat contre l'armée de squelettes défilaient en boucle dans son esprit alors qu'on l'avait reconduit à l'isolement. Les participants des jeux ne seraient libérés que lorsque chacun d'entre eux seraient passé devant les caméras une dernière fois, face au présentateur excentrique. Danny Clocker n'inspirait à Tristan que le plus pur des mépris depuis toujours mais il ne le haïssait pas. Il éprouvait rarement ce genre de sentiment extrême de toute manière car la plupart des êtres humains ne lui évoquait qu'une totale indifférence. Pourtant, il avait été choqué de sa propre réaction, touché par cet afflux soudain de colère qui était né dans son cœur lorsque Clocker avait insinué que l'idée de perdre Adriana n'avait pas été assez motivante pour lui. Fixant le mur blanc de sa cellule, Tristan trembla légèrement.

Le temps s'écoulait sans qu'il n'en prenne conscience jusqu'à ce que la porte s'ouvre et qu'on l'exhorte à sortir de la pièce. La voix de cet homme lui paru lointaine et impersonnelle, comme s'il s'agissait d'une énième illusion mais d'une qualité bien médiocre, cette fois. Au bout de plusieurs interpellations infructueuses, l'infirmier se hasarda à se rapprocher pour empoigner l'épaule du blessé et le contraindre à revenir à la réalité.
« Les interviews sont terminées, on vous libère ! »
La libération. Tristan n'était plus certain du sens de ce mot qu'il tenta de disséquer en silence, sans offrir le moindre regard à son interlocuteur. Il avait nourrit l'espoir d'être libre, en effet, lorsque les lames des squelettes animés s'étaient enfoncées dans ses chairs. Les tranchants des épées avaient été féroces, s'abattant avec violence contre ses flancs dans des gerbes de sang écarlate. Distraitement, il baissa le regard sur sa chemise, toujours d'un blanc immaculé et il prit une profonde inspiration. Il ressentait la douleur dans ses côtes mais alors qu'il passait sa main sur sa cage thoracique, il constata qu'elles étaient toujours à leur place. Elles n'étaient même pas brisées, juste contusionnées.
« Vous avez mal ? »
Cette question le fit tressaillir alors qu'il avait presque oublié la présence de l'infirmier vers qui il dirigea un regard désorienté. Il aurait dû mourir. Pourquoi ne l'était-il pas ? L'homme reprit, sans se démonter par ce silence, tout en saisissant son bras pour le faire relever et l'aider à enfiler sa veste.
« Une fois chez vous, appliquez de la glace, ça vous soulagera. Obtenez un jour ou deux d'arrêt de travail si vous le pouvez, vous êtes danseur hein ? Mieux vaut éviter pour l'instant. Et surtout, ne faites pas de sport. »

Tristan ne répondit pas, les conseils de l'infirmier ne faisant que chuter dans le gouffre de son désarroi, touchant à peine sa compréhension. Il lui semblait presque que cet homme s'exprimait dans une langue étrangère, un charabia vide de sens. Désormais, le monde extérieur lui apparaissait étrange et irréel et il ne pouvait faire autrement que remettre en question l'existence concrète de tout ce qui l'entourait. Emmené au travers des couloirs, il cru un instant d'être perdu dans un labyrinthe infini où aucune sortie n'existait. Peut-être était-ce un nouvel enfer où il avait échoué et où il serait contraint d'errer pour l'éternité, poussé par son cerbère pour une errance sans fin. Ce dernier ne cessait de parler mais Tristan ne l'entendait pas vraiment, trop plongé dans le bruit assourdissant de ses propres pensées. Pourquoi la liberté ne lui avait pas été offerte par le biais de la mort ? Pourquoi ne lui avait-on pas permis de suivre la voix d'Hélix par delà la frontière invisible qui les séparait ? Elle était là, quelque part, elle lui avait parlé, elle pourrait le refaire.

Il cessa d'avancer, glissant hors de l'étreinte de l'infirmier alors qu'il levait sa main bandée devant ses yeux. Elle avait dévoré ses doigts. Il ne savait plus si cet homme qui l'accompagnait était réel ou non mais bien peu lui importait. Fébrilement, il commença à défaire ses bandages, les laissant se dérouler sur le sol. Tout cela n'avait été qu'un jeu, un jeu stupide. Mais où en étaient le début et la fin ? Peut-être aurait-il une réponse, s'il découvrait que sous ses pansements, sa main était encore mutilée, les doigts arrachés par une mâchoire impitoyable... Tristan retint son souffle. Le bandage chuta sur le carrelage blanc. Et l'infirmier rattrapa son geste au moment où il allait se tordre les doigts.

Lorsque la porte de fer grinça, elle s'ouvrit sur un monde rayonnant de lumière. Tristan cilla, ébloui par l'éclat du soleil et s'avança le long du parapet. Lorsque les mains gantées de l'infirmier avaient effleuré sa peau, il avait reculé de trois pas. L'homme avait insisté patiemment pour le reconduire en salle de soin afin de refaire les pansements qui entouraient ses doigts brisés mais Tristan avait secoué la tête négativement. Il n'aurait pas supporté le moindre contact à cet instant. La seule chose qu'il désirait était de sortir de cet endroit, sortir de son chaos intérieur. Respirer enfin le véritable oxygène, sentir sur sa peau le vent de la réalité, apprécier sous ses semelles le sol tangible et concret du dehors. Il y était.

Ses cheveux étaient défaits, ébouriffés autour de son visage pâle, la noirceur de ses yeux dévorant son expression, comme un gouffre sans vie. Ses doigts existaient toujours, Helix n'avait pas dévoré cette offrande sanglante. Lui aussi, il existait toujours, il respirait l'air doux de cette journée automnale et le soleil de la Nouvelle-Orléans, irradiant de vie, le narguait dans un ciel d'azur. Aurait-il dû se réjouir ? Apprécier cette rédemption qu'on lui offrait comme l'avait dit Danny Clocker ? Cette chance d'échapper aux enfers et de reprendre le cours de sa vie, sans que rien ne change. Fumisteries.

Tristan ne se sentait pas en colère. Aucune rancœur ni la plus petite idée de vengeance ne le maintenait à flots ou ne le motivait à s'accrocher à cette vie. Il n'avait pas la moindre envie de perdre son temps à penser à ces méprisables bouffons des Forgiven Days car ils ne l’intéressaient en aucune sorte. Il se moquait si éperdument de tout ce que ce pauvre monde contenait ! Qu'il soit beau ou laid, paisible ou apocalyptique, glacial ou étouffant, quelle importance ? Le monde était simplement inintéressant et sans aucune sève si Hélix n'y existait pas. Il serra les poings, conscient de la douleur que ce geste engendrait pour ses doigts bleuis, mais au moins la douleur lui permettait-elle de se raccrocher à quelque chose de concret dans ce flou total où il était perdu. La nécrose reprenait ses droits et envahissait peu à peu l'entièreté de sa main, sa peau devenant mauve et presque noire. S'il avait perdu ses pouvoirs durant le temps qu'avaient duré les jeux, il les sentait à présent affleurer à nouveau en lui, en même temps que d'autres symptômes, plus troublants. Mais cela non plus ne revêtait pas la moindre importance pour lui. Il devait mourir. Passer de l'autre coté. Pourquoi vivre ? Pourquoi ?

Sa démarche robotique l'avait mené sur le bord de la grand-rue où circulaient les convoyeurs de fonds, les riches voitures des membres du siège gouvernemental, si proche de ce quartier. Tristan ne voulait plus penser. Le crocodile lui commandait de continuer à respirer mais il ne voulait plus l'écouter. Il ne parvenait plus à supporter la douleur trop lourde du vide car le néant avait un poids et il pesait des tonnes à présent. Sans qu'il soit assez lucide pour le préméditer, une impulsion morbide le traversa alors qu'il apercevait l'un de ces énormes camions des convoyeurs de fonds qui transportait les richesses des nantis. Il suffirait de faire un pas supplémentaire et son corps serait broyé, sa conscience s'éteindrait pour de bon et peut-être obtiendrait-il cette fois la damnation à laquelle il aspirait. Tristan ne prit pas le temps d'y songer. Il céda à une inspiration et se laissa tomber en avant, comme on plonge dans l'abîme, sans la moindre bribe d'hésitation. Le klaxon tonitruant du camion résonna dans la grand-rue, suivi d'un formidable hurlement de frein. Le véhicule dévia un peu de sa trajectoire alors que son conducteur se rependait en hurlements et en insultes derrière la vitre de son habitacle. Il ne s'arrêta pas. Les cheveux de Tristan furent soufflés par le mouvement d'air et il tomba au sol.

Il n'était pas mort. Une étreinte avait entouré brusquement ses épaules pour le tirer en arrière et, sous le choc de ce mouvement imprévu, il avait perdu l'équilibre. L'inconnu le maintenait toujours, il était tombé lui aussi sur le trottoir, avec Tristan entre ses bras. Il sentait son souffle contre sa nuque. Devant lui, il apercevait les traces noires des pneus sur le bitume et le camion qui s'éloignait sur la chaussée. Les yeux de Tristan étaient brouillés et il cligna des yeux, les pensées floues et chaotiques. Son cœur battait trop vite. Il se dégagea doucement, s'écartant de son sauveur pour se redresser sur ses genoux, ses mains tremblant légèrement. La faiblesse due au manque de nourriture peut-être, il avait refusé d'ingérer tout ce que ces gens du Colosseum lui avaient servi... Il ferma les yeux deux secondes avant de se retourner pour observer le visage de celui qui se tenait là, auprès de lui.

Un peu de sang tachait la barbe blonde. De longs cheveux encadraient un visage livide, aux yeux aussi bleus que le ciel au dessus d'eux. Existait-il réellement ou était-ce encore une illusion ? Tristan tendit la main pour effleurer cette joue pâle avec précaution, les yeux remplis d’incertitude. Il ne disparu pas.

Les yeux sombres s'embrumèrent alors qu'il posait franchement sa paume contre le visage de Lazlo. « Je t'ai fracassé le visage avec un bâton. » Sa voix lui paru désincarnée alors que ses mains palpaient doucement son visage, son front, sa tête. Il s'attendait presque à ce que ses doigts découvrent un crâne défoncé ou spongieux, comme celui des morts-vivants. Comme celui qu'il avait défiguré à force de le frapper, encore et encore, faisant disparaître les traits gracieux de Lazlo pour en faire une bouillie infâme, jusqu'à ce qu'il n'ait plus aucune identité reconnaissable. Jusqu'à ce que les larmes brouillent sa vue. Et pourtant, il était bien là, sa peau était tiède et il ne puait pas la putréfaction. Tristan ne pouvait pourtant cesser de vérifier, palpant encore son crâne, glissant ses doigts sous ses cheveux, à la recherche d'une quelconque blessure, oubliant la propre douleur qui l'élançait à chacun des mouvements de ses doigts brisés. L'horreur s'imprima pourtant sur son visage, quand la joue de Lazlo commença à se nécroser, sous son propre contact. Il recula alors brusquement, s'asseyant sur ses talons, le souffle court, les yeux marqués par l'angoisse. Il ferma les paupières pour se reprendre et sa voix monocorde s'échappa dans un murmure d'entre ses lèvres dans quelques mots décalés. « Tes cheveux et ta barbe ont poussé, garçon. » Vaguement, il songea qu'il avait envie de laisser pousser les siens, lui aussi. 

 




Spoiler:
 

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MessageSujet: Re: If I could sleep forever || Tristan   Lun 13 Fév - 0:27


La silhouette longiligne de son ami se détachait dans sa vision embrumée, un pic salvateur dans un marasme constant d'angoisses tout juste nappées de l'innocence que lui procurait la potion. D'une démarche nonchalante, ses jambes cotonneuses sous l'effet de la drogue, Lazlo s'était d'abord dirigé vers Tristan, un léger sourire aux lèvres. Toujours le même, celui qui voulait dire que tout était enfin fini. Celui qui voulait dire que malgré toute cette merde il était heureux de le retrouver, en un seul morceau. Vivant.
Puis tout s'était précipité.

Il ne comprit pas tout de suite ce qu'il se passait. Pourquoi la démarche de Tristan était aussi robotique, comment il ne l'avait pas entendu alors qu'il l'avait appelé. Peut-être sa voix, encore enrouée d'avoir trop toussé, n'avait pas été assez puissante pour arriver jusqu'à ses oreilles. Peut-être l'état second dans lequel ils se trouvaient tous les deux était trop obnubilant pour s'en détacher, pour retrouver l'ampleur des réalités auxquelles ils étaient sujets, maintenant qu'ils étaient de retour dans le monde réel. Mais son corps, lui, avait compris.
Un rush d'adrénaline. Un battement de coeur violent, atroce. Un cri qui avait gonflé dans sa poitrine avec la brutalité d'une tempête, qui n'avait pas suffi à couvrir le bruit de la circulation. Ses jambes qui avaient pris le mouvement, dans une course effrénée. Et cet espoir, ce satané espoir, de pouvoir y arriver à temps. Il avait bondi sans réfléchir. Il avait bondi sans se soucier de sa propre plaie, sans se soucier de quoi que ce soit. Tristan était bien plus grand que lui, mais était nettement plus léger. Alors il avait enroulé ses bras autour de ses épaules. Avait pressé ses genoux pliés dans le creux des siens pour lui faire perdre l'équilibre. Perdre quelques centimètres. Avait tiré le corps de son ami vers l'arrière, pesant de tout son poids sur ses épaules, avec l'espoir désespéré qu'ils ne basculent pas en avant tous les deux. Ils l'auraient pu. Lazlo aurait préféré mourir avec lui que le voir mourir seul.
Les genoux ployèrent et les secondes semblèrent des heures. Son cœur battait au ralenti mais son cerveau, bien trop gonflé d'adrénaline, analysait tout. Le camion avait dévié de sa route. Le corps de Tristan était chaud, et pourtant son contact le glaçait. Les genoux fléchis, il concentra toutes ses forces pour le tirer en arrière, le tenant fermement. Déséquilibré, il se sentit basculer en arrière. Sentit le vent porter ses cheveux, sentit le poids de Tristan se faire plus important. La gravité les appelait inéluctablement. Le sol était dur.
Mais son ami était sauf.

C'était idiot, comme sensation, mais Lazlo eut l'impression que Tristan était plus léger qu'à son souvenir. L'adrénaline avait aiguisé ses sens et lui faisait tourner la tête, son cœur pompant la drogue encore d'avantage dans tout son système. Son cœur qui martelait brutalement, violemment, dans son torse. Son cœur qui martelait continuellement contre sa plaie, insufflant une douleur d'abord confuse, lointaine. Jusqu'à ce qu'elle croisse. Jusqu'à ce qu'elle devienne insupportable. Par réflexe, il aurait gardé Tristan contre lui, le plus longtemps possible. Mais la plaie était trop fraîche, trop fragile, pour le lui permettre. Alors il l'avait lâché. Alors il avait roulé sur le côté, sentant l'orage éclater. Un orage de toux, de salive et de sang, qui s'éparpillèrent en gouttelettes humides sur le trottoir de pavés gris. Ses ongles crispés sur le sol rugueux raclaient la matière, la douleur émanant de la pulpe de ses doigts ne suffisant qu'à peine à délocaliser le mal qui rongeait ses poumons et son cœur. Jusqu'à ce que l'adrénaline ne commence à s'effacer de son système, jusqu'à ce que le remède reprenne progressivement son empire sur ses sens, jusqu'à ce que ces derniers recommencent faiblement à s'éteindre un à un. Jusqu'à ce que l'agonie dévorante que provoquait cette maudite toux trouve une forme d'absolution, et lui accorde une once de repos. Quand bien même la douleur, elle, restait toujours bien trop présente.
Mais Tristan, lui, était bien vivant. Puisant dans ses forces pour se retourner, il voulut s'en assurer. Vérifier que même s'ils n'étaient plus en contact, son ami était toujours là. S'assurer qu'il n'ait pas l'idée saugrenue de remonter sur ses guiboles pour revenir faire la bise à un camion qui ne pourrait pas s'arrêter à temps. Parce que dans l'état où il se trouvait, la douleur lui tournant la tête, Lazlo serait incapable de l'aider.

Mais les yeux en amande de Tristan étaient toujours là, le fixant avec confusion. Mais le visage fin, presque féminin, de son ami, était toujours là, non loin du sien, trahissant cette stupéfaction qu'ils partageaient tous les deux. Ses joues étaient creusées. Son teint nettement plus pâle. Mais la main qu'il posa sur celle du blond, elle, était toujours aussi chaude. Reprenant difficilement son souffle, Lazlo ferma les yeux un bref instant, se reposant contre les doigts arachnéens de son ami. La brève rupture avec la lumière extérieure provoqua un cognement douloureux dans son crâne. Le goût métallique du sang emplissait sa bouche, sa gorge. Encore tremblant, il essuya ses lèvres du revers de la main. Avant de déclarer dans un souffle, un sourire fantomatique aux lèvres :

-Comme si... ça suffisait pour m'abattre !

S'il n'était qu'un soupir, son ton se voulait rassurant. Tout est fini, maintenant, Tristan. C'est fini, ça n'a jamais été, en vrai. C'était une énorme blague, la plus grosse putain de blague de ta vie. Mais c'est fini, maintenant. J'suis bien vivant, et toi aussi. C'est tout ce qui compte. Tout ce qui compte. Une réalité, aussi pure que l'air qu'ils tentaient de respirer. Une réalité avec laquelle il faudrait qu'ils fassent. Le soulagement d'entendre la voix de Tristan, quand bien même c'était pour parler de l'Arène, pouvait se lire dans le regard qu'il déposait au creux des yeux sombres de son ami. Tout est fini.
Le brun n'avait jamais été quelqu'un de très expansif, dans ses sentiments. Lazlo le savait pertinemment. Tristan évoluait entre deux eaux, sans jamais avoir réellement sa place, sans jamais vouloir la revendiquer. Un bateau oscillant entre deux rives, glissant sur une mer d'huile, noire comme la nuit. Mais qui ne touchait jamais le rivage. Qui ne rentrait jamais au port. Alors sentir ses mains parcourir sa peau, palpant son visage comme s'il était atteint de cécité, c'était rare. Aussi le laissa-t-il faire. Parce qu'il y avait de la détresse dans ses gestes. Parce qu'il y avait une douleur si intense dans chacun de ses mouvements, chacune de ses expressions, qu'il avait peur que Tristan se brise si jamais il se dérobait ne serait-ce qu'une seconde. Le souvenir de ses yeux sombres embrumés de larmes se transposait sur son visage. Il le laissa fourrager dans ses cheveux, le laissa chercher ses réponses, sans le lâcher une seule fois du regard.

-Pas de cicatrice, rien de rien, chef !

Comme si l'humour pouvait arrêter l'inspection. D'autant que l'Oiseleur commençait à sentir sa peau s'engourdir au passage des doigts de son ami. Une sensation désagréable s'il en était, comme si sa peau devenait de parchemin, comme si elle s'endurcissait pour finalement craqueler. Une brûlure froide. Et les yeux en amandes qui s'agrandirent d'effroi devant lui. Et Tristan qui opérait un mouvement de recul brusque, qui le relâchait comme si le contact l'électrisait. Que lui arrivait-il ? Avait-il trouvé une cicatrice, quelque chose qui le conforte encore dans l'illusion qu'ils avaient subie ? Pourtant il n'avait pas été blessé à la tête, dans son Arène. L'interrogeant du regard, il n'eut pas le temps de rassembler ses forces pour lui demander la raison de son retrait. La voix de Tristan, sombre et lointaine, lui rappelait à son tour qu'ils étaient dans ce monde par trop réel où ils étaient tous les deux prostrés sur un trottoir pavé de béton, bien trop près d'une route.

Des paroles lointaines et décalées. A l'image de tout ce qui pouvait les traverser en ce moment. Prenant appui d'une main, Lazlo finit par se hisser sur ses jambes, avant d'épousseter la poussière de ses vêtements. Il n'était pas mort. Et Tristan n'était pas un homme de sable. Mais les paroles de son ami n'en étaient pas moins paradoxales. Forçant un sourire, il répondit doucement :

-Et t'as toujours une tête de bébé, vieux.

Une tête d'enfant pleine de siècles de survie. Une tête et un corps jeunes, bien plus jeunes que lui, qui pourtant commençait à accuser le poids des années. Cela faisait longtemps qu'ils s'étaient perdus de vue. Mais, à chaque fois, quelque chose avait indéniablement changé chez l'un comme chez l'autre. Un klaxon résonna derrière eux et une voiture sembla dévier de sa trajectoire pour les éviter, poussant Lazlo à attraper une des longues mains fines de son ami pour le tirer un peu plus vers lui. Juste un pas. Juste pour leur sécurité. Juste pour s'assurer à son tour que Tristan ne soit pas une illusion, pour s'assurer surtout qu'il soit pleinement présent dans ce plan d'existence. Un besoin de se rassurer lui-même, une détresse qui finit par éclater toute entière, trop envahissante pour une seule personne. Sans lui laisser le temps de protester, il l'attrapait à nouveau dans ses bras. Après tout, il s'était promis quelques minutes plus tôt de ne pas le lâcher.

-Putain, Kay.

Il avait failli le perdre. Vraiment, cette fois-ci. Il ne se serait pas réveillé dans une pièce glaciale en crachant sang et eau. On ne lui aurait pas annoncé avec un sourire joyeux que tout n'était qu'une grosse blague. Il avait vraiment failli perdre son ami, et son coeur battait de nouveau violemment dans sa poitrine. Et la réalisation venait de le frapper en plein visage comme un fouet, alors qu'il resserrait son étreinte. Alors qu'il pouvait sentir le souffle de son ami dans ses cheveux, qu'il pouvait sentir ses muscles raides, raides comme ce foutu sol sur lequel ils venaient de tomber. Mais il n'allait pas le lâcher. Il en était incapable.

-J'sais pas ce qu'ils t'ont fait, les tordus en chef... Mais c'est fini maintenant... C'est fini. Tout est fini.

Le répéter, pour mieux y croire. Le répéter pour s'en convaincre, pour ne pas sombrer. Ne pas sombrer alors qu'il se raccrochait à Tristan pour ne pas avoir la sensation de se noyer alors que la cruelle vérité l'attirait vers le fond, pour ne pas se laisser emporter par le tourbillon de ses propres pensées. Ils étaient deux naufragés, ils étaient le radeau l'un de l'autre. Mais ils ne se noieraient pas. Quand bien même la chaleur rassurante de son ami l'aidait enfin à respirer.
Il finit par le relâcher, se rappelant de sa réaction de recul paradoxale que Tristan avait eue. Fourra ses mains dans les poches de son treillis, frottant la surface polie des quelques fioles d'onguent que lui avait données Dita-Olivia. Cherchant le regard de son ami, il reprit la parole.

-La Volière est plus proche que chez toi. Viens. J'te filerai des fringues, j'm'en fous. Mais j'te laisse pas seul. Hors de question.

Il n'y avait pas d'humour dans sa voix, pas cette fois-ci. Il y avait de l'inquiétude. Il y avait une force pressante qui se ressentait malgré son souffle court, malgré la douleur que chaque parole provoquait dans toute sa poitrine. Mais il n'y avait pas une once d'humour. Car l'heure était grave. Et qu'au final il ne laissait pas le choix à son ami. Non seulement il refusait de le laisser seul. Mais avoir Tristan à ses côtés était aussi une assurance qu'il ne fasse pas lui-même une connerie.
Parce qu'il ne se faisait absolument pas confiance. Une détresse réelle qui se lisait dans son regard par trop expressif.
Sans lui laisser le temps de répliquer, il avait glissé une main dans son dos. Un geste aussi rassurant que ferme, un geste qui lui permettait aussi de ne pas s'effondrer, à nouveau. Parce que sa tête tournait. Parce que ses jambes étaient si molles qu'elles menaçaient encore de se dérober sous son corps. Parce qu'il n'osait pas dire à son ami qu'il avait besoin de lui, et espérait qu'il se souvienne qu'ils n'étaient au final que deux fétus de paille sous une tempête, comptant l'un sur l'autre pour ne pas plier.

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MessageSujet: Re: If I could sleep forever || Tristan   Ven 10 Mar - 19:28


« I don't mind. Mind don't have a mind »

Lazlo & Tristan
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Peu importe.
Sous le voile de ses paupières, l'ombre de ses yeux s'agitait nerveusement. Tout le reste de son corps restait immobile, assis sur ses talons comme il l'était, les genoux posés contre le dallage froid. Tristan avait vu la joue de Lazlo se transformer à son contact. Rapidement, sa peau avait perdu ses couleurs pour virer à un noir violacé, ses veines gonflées transparaissaient comme des ruisseaux sous le derme fragile, menaçant de le fendre. Le vent joua un instant dans les cheveux noirs comme l'aile d'un corbeau. Il faisait doux mais il frissonna. Lentement, Tristan inspira une goulée d'air, ses épaules se soulevèrent dans un infime vacillement et il expira, se déchargeant de l'angoisse qui pesait sur son cœur dans un long souffle silencieux. Lorsque ses yeux s'ouvrirent à nouveau, le visage de Lazlo lui faisait toujours face et sa peau, bien qu'extrêmement pâle, ne comportait plus la moindre trace de damnation. Pas de nécrose, pas de meurtrissure, pas de gangrène dans sa chair. La souffrance s'imprégnait néanmoins dans son regard lumineux, comme si des éclats de verre blessaient le voile satiné de ses yeux.

« Tu souffres.»

Peu importe.
Des murmures bourdonnaient autour de lui, faibles et indistincts. Le front de Tristan se plissa légèrement. Le souvenir de la dernière fois qu'il avait vu Lazlo était encore bien trop frais dans sa mémoire, il n'arrivait pas à s'en détacher, il ne parvenait pas à arracher de son esprit cette vision choquante du crane défoncé. Et son cœur palpitait douloureusement, bien trop fort, bien trop vite, de la même manière qu'il l'avait fait au moment du massacre. Au moment où il avait tabassé Lazlo à mort, frappant avec rage, encore et encore, détruisant son visage sous ses coups. Le regard sombre se posa sur les lèvres encore tachées de sang du survivant. Des lèvres trop pâles qui avaient prononcé des mots légers, d'une voix faible mais bien vivante, des mots qui rendirent subitement l'espoir à Tristan. Peut-être Lazlo était-il immortel. Il suivit des yeux le mouvement de ces lèvres qui s'étiraient doucement en un mince sourire. Ses mots surpassaient les chuchotements qui résonnaient toujours dans l'esprit de Tristan, s’affaiblissant de plus en plus pour se muer un infime bruissement. Peu importe, peu importe, peu importe, peu importe, peu imp.

Avait-il réellement le visage d'un bébé ?
« C'est une bonne chose... je crois.»
Il avait redressé la tête pour suivre des yeux le visage souriant qui se posait encore sur lui quand Lazlo se redressait. Sa voix agissait comme un baume particulièrement doux qui inspira une ébauche de sourire léger sur le visage du damné. Il ignorait à quoi il ressemblait aujourd'hui, deux années s'étaient écoulées sans qu'il n'ait pu apercevoir autre chose dans les miroirs que le reflet d'un monstre repoussant. Mais ce n'était pas ce que son ami voyait lorsqu'il le regardait. Il le voyait pareil qu'il était depuis près de deux siècles, sans que le moindre changement n'ait entaché ses traits, figés dans une jeunesse immuable. Doucement, Tristan se redressa à son tour, enfouissant par réflexe sa main aux doigts brisés sous les pans de sa veste. Il ne savait plus s'il était jeune ou vieux. Il ne savait pas non plus s'il était prêt à changer physiquement, parfois, les changements l'effrayaient démesurément. Il ne savait plus grand chose actuellement, il se sentait confus et désorienté. Derrière lui, des bruits désagréables résonnèrent, se mélangeant aux chuintements volatiles des chants dans sa tête, et Tristan se crispa, sans bouger pour autant. Le camion ne l'avait pas renversé.

Prends la fuite. Lazlo l'avait empoigné et attiré vers lui. Prends la fuite. Lazlo attrapait encore sa main à l'instant. Prends la fuite. Tristan se laissait emporter, avançant d'un pas, ses prunelles sombres vacillaient dans l'encre de ses yeux, braquées sur les billes azurées. Prends la fuite.

Il se raidit en sentant l'étreinte l'emporter, ses bras oscillant le long de son corps, ses poings crispés à s'en faire mal. Pourtant le visage du garçon aux long cheveux s'échoua dans le creux de son épaule et Tristan ferma les yeux aussi fort qu'il put, le cœur battant à tout rompre. Avec précaution, sa joue se posa doucement contre la tête blonde et il s'acharna à se concentrer sur sa respiration, chaque bouffée lui apportant l'odeur de Lazlo et le rappel de sa vie, dans sa chaleur et les vibrations que provoquaient les battements de son cœur. Ses bras ballants se redressèrent lentement dans l'ébauche d'un mouvement qui n'alla pas jusqu'à son terme. Il resta là pendant plusieurs poignées de secondes, les bras écartés autour du corps du vivant sans se résoudre à les refermer sur lui, comme s'il se contentait d'embrasser l'aura invisible qui l'entourait. Les paroles de Lazlo voltigeaient dans sa conscience tourmentée, sans qu'il ne puisse lui-même prononcer le moindre mot. Sa manière de l'appeler le fit frémir, tant il avait cru ce prénom déjà emporté dans les ténèbres de l'oubli... Kay. Kayiman. Un prénom qui provenait d'une autre époque, d'un autre monde. Un prénom que seuls ses rares amis utilisaient. Un prénom qu'Helix lui avait offert. Mais elle était morte. Tristan pensait qu'ils étaient tous morts, tout ceux à qui il tenait sans la moindre exception. Et pourtant Lazlo était là, remplissant le silence à sa place par des mots qui se détachèrent en syllabes presque ésotériques. C'est.fi.ni.Tout.est.fi.ni. Et dans la voix et dans les gestes de son ami, l'instinct surnaturel détecta les fragrances de vérité pure, cette sincérité qui vibrait partout à la fois dans les moindres particules de son être.

Lazlo recula, Tristan resta sur place. Il n'y avait plus de camion dans la rue.

« La Volière ? » Il répéta ce mot avec une vague méfiance, accrochant le regard de Lazlo de ses prunelles tourmentées. Le garçon semblait effrayé, fatigué ou peut-être triste. Un mélange d'émotions qui s’imprégnaient dans son regard et que Tristan n'était pas certain d'analyser correctement. Il ne désirait pas rejoindre ce genre d'enfer, un lieu infesté de volatiles dont la simple évocation le remplissait d'un malaise indéfinissable. Le regard ombrageux ploya avec incertitude, la main aux doigts noircis et corrompus par la nécrose, toujours camouflée dans les pans de sa veste. En baissant les yeux, il aperçu les gouttelettes carmines qui constellaient le trottoir de pavés gris. Des traces de sang fraîches, crachées par un blessé dont la paume chaleureuse se posait à présent contre son dos. Lazlo ne savait rien. Il ne l'avait plus fréquenté depuis un très long moment, il ignorait tout du chaos qui rongeait son âme. En cet instant, Tristan doutait absolument de tout, y compris de son existence concrète. De celle de Lazlo. Il redressa vers lui un regard égaré et scruta encore une fois les yeux de celui qui se présentait comme un ami.

« Kayiman n'existe plus. » Sa voix désincarnée émergeait de ses pensées ankylosées. Il hésita un instant avant de hocher doucement la tête. Sans doute était-ce une mauvaise idée, il était conscient des risques qu'il encourrait mais s'il aurait été clairement plus sage de demeurer seul, il ne le ferait pas. Pas cette fois. Peut-être était-il temps de changer, peut-être était-il temps de bousculer les habitudes, peut-être était-il temps d'emprunter un autre chemin. Ses réflexes l'amenaient systématiquement à choisir la voie de la solitude et du retrait, érigeant des murs entre lui et le reste du monde en refusant le moindre contact en dehors du domaine professionnel. Cela ne le dérangeait pas, il n'éprouvait aucun manque en particulier. Du moins le croyait-il. Pourtant, l'envie de suivre Lazlo dépassait largement tout le reste. Les décisions de Tristan étaient toujours réfléchies et assumées. Il céda donc sans tarder à son appétence, se libérant de ses craintes en s'abandonnant au plaisir immédiat. Celui de se remplir les yeux, l'âme et le cœur de la vie chatoyante qui brillait dans les yeux de Lazlo. Il n'avait pas de cicatrice, rien de rien. « Partons d'ici. »

Un pas, deux pas. Tristan avança sur le trottoir. L'ombre du Colloseum formait un arc de cercle devant eux mais s'ils continuaient à avancer, ils marcheraient bientôt dans la lumière. Son visage était lisse alors qu'il fixait le bout de la rue. Il se retourna vers Lazlo, cherchant son regard et redressa lentement son bras valide vers la main qu'il venait d'abandonner. Cette main posée contre son dos comme pour le soutenir, comme pour s'y appuyer. Sans prononcer le moindre mot, il l'entoura de ses doigts et les referma sur les siens. Peu importe. Je m'en fous si je suis vieux. Ça ne me dérange pas. Déranger. Je n'ai pas d'esprit. Dégage. Loin, loin de ta maison. Tu as peur. Peur, peur d'un fantôme. Rien n'avait de sens dans ces murmures dont il percevait parfois quelques bribes. Il y répondait en pensées. Il ne savait plus quels étaient les siennes et quels étaient celles que lui apportaient le vent. La main de Lazlo dans la sienne, il avança, le regard voilé, d'une démarche posée et silencieuse. La peau de Tristan avait beau être en contact avec celle d'un autre, il maîtrisait les effets de la nécrose, ne la laissant pas opérer. La sensibilité de sa paume lui permettait de ressentir les pulsations cardiaques de l'humain qu'il emmenait le long de l'avenue, sans se soucier de ce qui se passait autour d'eux. Lazlo était vivant.

Elle a dit. Elle a dit. Elle a dit. Elle a dit. Elle a dit. Elle a dit. Elle a dit. Elle a dit... bien. Le fantôme.

Le soleil était haut dans le ciel. Tristan aurait pu marcher jusqu'au sud de la Nouvelle Orléans sans ressentir de fatigue particulière mais Lazlo voulait rentrer chez lui, alors il l'y emmènerait. Autour d'eux, certains passants les dévisageaient à leur passage, comme s'ils reconnaissaient des fantômes, aux visages rendus célèbres. Tristan n'y prenait pas garde, pas plus qu'il n'entendait les commentaires troublés des quidams qui prononçaient leurs prénoms. Sans doute leurs mains jointes éveillaient-elles certaines interrogations mais aucune sorte de malaise ne transparaissait sur le visage du danseur. Il s'avançait, le front haut et presque arrogant dans son indifférence, comme il le faisait sur la scène du Masquerade, avec souplesse et nonchalance. A ceci près que son regard était moins vif, plus assombri et terne dans sa torpeur. Et que son bras gauche demeurait obstinément serré contre lui même, dans une posture défensive. Les pièges étaient partout. Le sol pouvait à tout moment céder sous leurs pas. Et les monstres aux visages du passé risquaient de surgir de tous les points d'ombre. En passant devant une boutique commerçante, la vitrine refléta leurs images. Pendant un bref instant, on aperçu le reflet d'un jeune homme blond au visage d'ange qui marchait la main dans la main avec une créature défigurée aux traits inhumains.

Tristan rentra sa tête dans ses épaules par réflexe, son visage baissé dans son col. Le métro n'était pas loin. Il murmura. « Crois-tu vraiment que... tout est fini ? » La vie. La vie. « Je resterai avec toi. Je ne veux pas te voir mort. Je déteste ça. » Il inspira et expira. Son regard brilla un peu alors qu'il lui lançait une œillade vive, chargée d'une anxiété qu'il réprimait avec fébrilité. « Tristan est mon véritable prénom. »

Spoiler:
 


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MessageSujet: Re: If I could sleep forever || Tristan   Jeu 20 Avr - 1:13


Kayiman n'existe plus. S'il n'était pas sûr d'en saisir toute la portée, les paroles résonnèrent étrangement aux oreilles de Lazlo. Factuelles. Détachées. D'une froideur égale à l'étrangeté de ce que la voix paradoxalement juvénile de Kayiman exprimait. Kayiman qui n'existait plus, mais qui était pourtant devant lui, bien vivant. Un énième rescapé, lui aussi, des délires mortifères d'un système corrompu. Kayiman était vivant tout en étant mort. Après tout, le concept n'était pas si étrange. Car après l'Enfer qu'ils venaient de traverser, après avoir été si proches de la mort qu'ils l'avaient ressentie dans chaque cellule de leur corps, est-ce que c'était si faux que de se considérer plus morts que vivants ? La vie, elle aussi, était un concept désormais. Ils respiraient. Ils se déplaçaient. Ils souriaient. Mais le couperet était déjà tombé, dans ce maudit édifice consacré à la souffrance humaine. Ils étaient morts. Que Kayiman se considère comme tel n'était finalement pas si étonnant.
Ou peut-être Lazlo était-il bien trop sous l'emprise de la potion curative pour vraiment considérer ses paroles comme une hérésie. Pourtant, il avait froncé les sourcils, ne comprenant pas vraiment d'où elles venaient. Qu'à cela ne tienne. Son ami était toujours là, devant lui. Il était toujours vibrant de vie, il était toujours chaud quand il l'avait serré dans ses bras. Alors peu importait, au final, qu'il ne comprenne rien. Tant que son ami était vivant, il l'était un peu, lui aussi. Une vie par procuration, en attendant mieux. C'était un bon deal en ce qui concernait l'Oiseleur.

Il était faible. Il était éreinté. Mais il n'aurait accepté aucune pitié de la part de son ami. Parce que maintenant que le plus dur était passé, il n'avait pas envie qu'on le regarde avec une forme de compassion feinte au fond du regard. C'était peut-être mieux au final qu'il soit tombé sur le brun. Kayiman était une créature lointaine, surprenante, une créature éthérée qui n'avait que faire des basses considérations humaines. Un être de pouvoirs et de magie, capables des plus belles choses, mais surtout assez lointain de la compassion pour la rendre pesante. S'il savait qu'il avait besoin d'aide, Lazlo ne la demanderait pas. Il se le refusait, ardemment. Parce que Kayiman était dans un plan de douleur bien plus grave que le sien. Merde, il avait failli se foutre en l'air devant ses yeux, c'était vraiment pas une paille, ça ! Alors Lazlo savait. Il savait qu'il n'avait ni le droit ni même la place de lui demander de l'aide. De toutes façons il ne l'aurait jamais fait, quelles que soient les situations. C'était le bien-être de son ami qui importait, bien plus que le sien. Bien plus que cette vie légèrement vacillante qui était la sienne.
Il n'en fut pas moins surpris par le geste. Par la sensation de cette main fraîche, mais pourtant douce, qui s'était enroulée autour de la sienne. Une main dont la peau se réchauffait progressivement au contact de la sienne, alors que le blond, médusé, levait un regard perplexe sur son ami. L'expression implacable de Kayiman n'appelait aucune discussion. Ni de sa part, ni de qui que ce soit d'autre. Le port altier, droit, il avait ouvert la route, ses doigts fermement enroulés autour des siens. Et le coeur de Lazlo avait loupé un battement en se rendant compte que la décision était sans appel. Avant de se réchauffer doucement, suffisamment pour qu'un faible sourire creuse ses lèvres charnues, alors qu'il emmêlait ses doigts aux siens.
Il n'avait pas besoin de demander d'aide. Tout comme Kayiman existait toujours, encore un peu, dans ce geste inattendu et pourtant si agréable.

Ils progressèrent en silence, le soleil léchant leurs visages au moins autant que le regard dubitatif des badauds. Un adolescent qui entraînait un hippie barbu en le tenant par la main, ce n'était pas une image qui était très courante dans la Nouvelle Orléans. Encore moins en ces temps d'obscurantisme, de prohibition et de terreur. Par réflexe, Lazlo avait entré sa tête dans ses épaules. Pour se protéger. Mais de quoi, exactement ? Des murmures qu'il entendait sur leur passage, des murmures aux allures de jugement, qui avaient tous la même substance. Ils étaient deux cadavres ambulants, en plus d'être des icônes. Ils étaient des survivants, tout en ayant été tués. Ils étaient des parjures, ayant été refoulés aux portes du Paradis, de l'Enfer et du Purgatoire réunis, et recrachés sur la Terre par les portes du Colosseum. Ils étaient tellement et si peu, en réalité. Une vérité qui écrasait Lazlo, par son immensité. Par sa cruauté. En les attrapant dans la rue, en les sélectionnant et en les forçant à la mort, le Gouvernement les avait condamnés à une mort fictive. Aux yeux du peuple. Aux yeux du monde. Aux yeux de leurs pairs.
Son coeur s'emballait, le silence devenu obsédant. Les regards devenus poignards. Il peinait à suivre la cadence chaloupée de son compagnon, son souffle se raréfiait, son coeur battait trop vite, trop fort. Trop douloureusement. Sa mère, sa pauvre mère avait dû suivre les Arènes. Accrochée à son fauteuil, elle avait dû voir son fils en proie aux créatures de sable. Pire, elle l'aurait certainement vu mourir, lui aussi. Comme sa fille. Comme son gendre. Comme tous ceux qu'elle avait toujours aimés dans sa vie, si fort qu'elle avait dû sentir son propre coeur s'arracher en même temps que ce lui de son fils. Les prémisses d'une quinte de toux, d'une crise de panique, alors qu'il serrait ses doigts autour de ceux de Kayiman. Alors qu'il ralentissait le pas, en s'efforçant de calmer sa respiration.

Il fut reconnaissant à son ami quand il finit par s'arrêter. Il n'aurait lui-même pas pu continuer, à ce rythme. Le bruit sourd de la circulation, alentour, s'effaçait progressivement, écrasé par le sifflement qui s'emparait de ses oreilles. Comme à chaque crise. Comme il y avait des années, quand il n'était qu'un enfant emporté par un trop plein d'émotions. Mais il ne demanderait pas d'aide. Il était adulte, maintenant, il savait se contenir. Et Kayiman, en face de lui, était bien plus mal que lui.
Une impression, une conviction qui lui permit de se calmer. De ne rien trahir de sa faiblesse passagère, tout du moins dans son comportement. Parce que son teint affreusement pâle, les cernes sous ses yeux ou son souffle trop court, ne leurraient personne. Se remettant doucement, il remarqua que l'éternel adolescent n'avait pas l'air dans un bien meilleur état que le sien. Qu'il s'était légèrement tassé, ramassé sur lui-même. Avait-il lui aussi eu un coup de vide ? Doucement, Lazlo pressa ses doigts contre entre les siens. Le métro n'était pas loin. Treme n'était pas si loin non plus. Bientôt ils pourraient se terrer dans sa tanière, loin du monde, loin des regards, loin de tout ce qui pouvait les blesser, les heurter, ou les tuer une nouvelle fois. Bientôt, il pourrait griffonner quelques mots sur un bout de papier, à la hâte, et s'assurer que sa mère était toujours vivante, elle aussi. Qu'elle avait survécu, tout comme lui. Tout comme eux.

La belle prestance de Kayiman, si belle, si rassurante, s'était affaissée. Comme un château de cartes qui ploierait sous une bourrasque d'un vent par trop capricieux. Levant un regard inquiet sur les traits fins de son ami, Lazlo s'était rapproché. Avait saisi ses paroles, faibles, au creux de son oreille. Et avait hoché doucement la tête en pressant d'avantage la main arachnéenne dans la sienne, avant de répondre, d'un ton rassurant :

-J'en suis certain, ouais. C'est terminé, les Arènes. Les Illusions. Toutes ces conneries.

Sa voix était cassée, brisée, oblitérée. Son souffle si court qu'il sifflait. Mais l'idée était toujours là. Bien brillante dans le regard céruléen de l'Oiseleur, un regard d'une pleine confiance qu'il planta dans les iris sombres de l'éternel adolescent. Certes, ils connaîtraient sûrement d'autres galères. Parce que le monde était ainsi fait. Mais en ce qui les concernait, à présent, tout était terminé. Ils auraient enfin le répit qu'ils méritaient, pour un temps. Une trêve fragile accordée par un destin par trop malhonnête.
Sa gravité fut transcendée par un sourire, faible mais radieux, alors que Kayiman acceptait enfin sa proposition. Hochant lentement la tête, il posa sa main libre sur l'épaule du garçon. La serra doucement entre ses doigts.

-J'suis bien vivant. Et j'compte pas crever de sitôt. D'autant que c'est réciproque, j'ai absolument pas envie de te voir mort, donc c'est un plutôt bon compromis, tout ça.

Il ne devrait pas parler autant, il le savait. Sa voix était trop trouble, et ses poumons trop fragile. Mais il ne se voyait pas ne pas rassurer le brun. Plutôt crever, justement. Devant la fragilité de son ami, il n'y avait pas à tortiller plus longtemps. Surtout alors qu'il venait de lui confier quelque chose d'important. Un secret si profond, si intime, que Lazlo ne l'avait jamais su jusqu'à présent. Une preuve de confiance si profonde que l'Oiseleur se sentit traversé par une vague de chaleur, irradiant de son coeur fragile dans chacun de ses membres engourdis. Qui raviva son sourire, quand bien même il lui était douloureux. D'une voix douce, il hocha une nouvelle fois la tête, lentement, étreint d'une profonde gratitude.

-Tristan... C'est un beau prénom. Il te va aussi bien que Kayiman.

Et c'était vrai. Les deux identités du jeune homme lui allaient aussi bien l'une que l'autre. Kayiman, le crocodile, avec cette attitude froide et détachée du reste du monde. Un prénom fort, pour une personnalité toute aussi forte, malgré les apparences. Et maintenant Tristan, le chevalier au dragon. La fable arthurienne résonnait dans chaque aspect qu'il connaissait de son ami, jusqu'à son histoire avec Helix. Deux prénoms qui allaient comme un gant, à Tristan, le bien nommé.
Et c'était ça. Lazlo aurait aimé pouvoir lui concéder un secret aussi gros, remettre encore plus sa confiance entre ses longs doigts pâles, mais il n'en était pas capable. Parce qu'il n'y avait pas de secret plus fort, en ce qui le concernait, qui soit aussi important que l'identité de son ami. Alors il lui accordait sa gratitude, profonde, entière. Alors qu'il pressa une nouvelle fois son épaule entre ses doigts, en répétant doucement le prénom de son ami, une nouvelle fois, dans un souffle. Pour mieux en saisir la beauté. Pour mieux se l'approprier, aussi. Avant de se fendre d'un nouveau sourire, radieux, malgré les circonstances.

-Enchanté, Tristan. Moi c'est Lazlo !

Et c'était ça. Inutile de s'attarder sur la question. Inutile de lui poser un million de questions, sur la raison même qui l'avait poussé à ne pas le lui révéler plus tôt. A l'image de son origine, le dénommé Tristan avait toujours été une énigme. Une fable, un récit épique, qui se déliait progressivement, qui nageait dans les contradictions. Mais il était son ami, et c'était la seule chose dont Lazlo avait besoin d'être réellement sûr.
Il resta proche de lui un instant avant de finalement le relâcher. Jetant un regard circulaire, il finit par s'arrêter sur la bouche de métro. Les badauds commençaient à s'attrouper tout autour d'eux, et, s'ils se voulaient discrets, ils ne l'étaient pas. Leurs messes basses étaient pesantes. Un doigt accusateur s'était pointé sur l'étrange duo, accompagné d'une question portée par la voix flutée d'une gamine. "Papa, ils sont pas sensés être morts, ces deux messieurs ?" Lazlo prit les explications embarrassées du père pour un signal. Celui de se tirer au plus vite, dans les entrailles de la Terre, afin de rejoindre son usine sous les nuages.

-Tirons-nous, ils m'épuisent, tous ces cons.

Ce fut à son tour de mener la danse, alors qu'il entraînait le brun à sa suite vers les escaliers de la bouche de métro. L'inquisition qui se ressentait dans chacun des regards autour d'eux était trop pressante, si pressante qu'elle avait ravivé ce sifflement obsédant au creux de ses oreilles. Un sifflement qui absorbait progressivement les sons alentours, alors qu'il se gonflait en un crescendo désagréable. Alors que le monde tournait toujours plus, la panique grondant progressivement en lui. Autant se tirer. Filer le plus vite possible. Les escaliers dévalés, il louvoya à travers les couloirs jusqu'à sentir l'air glacé du tunnel lui lécher la peau. Calmer le sifflement, et tous les maux qui allaient avec.
Comme pour les sauver, un train les attendait, ses portes ouvertes comme les bras de la Providence. Sans attendre plus longtemps, sans se soucier de son coeur qui s'emballait ou de sa respiration sifflante, la main de Tristan toujours nichée dans la sienne, il accéléra le pas. Sauta dans le métro, Tristan à sa suite, et ne relâcha la pression que lorsque les portes se refermèrent derrière eux.
Ne relâcha son souffle, qu'il avait retenu, qu'une fois qu'ils étaient saufs. Avisant la rame, il repéra deux sièges suffisamment éloignés du reste de la populace. Un léger signe de la main pour que son ami le suive, alors qu'il se faufilait jusqu'à eux. Jusqu'à ce qu'il s'y effondre, ses jambes prêtes à céder sous son poids depuis bien trop longtemps déjà.

Il se sentait épuisé. A bout de forces. A bout de souffle. Souffle qu'il n'arrivait pas à reprendre, pas suffisamment, pas de façon assez satisfaisante. Sans laisser le choix à son ami, il s'installa contre lui. Posa sa joue contre son épaule, trouvant une certaine force dans ce contact pourtant si anodin. Si simple.

-Tout est fini. Tout est fini pour l'horreur, mais... le reste du monde va encore être fixé sur ces conneries... pendant un moment...

Portant une main affaiblie à sa bouche, il contint difficilement une nouvelle quinte de toux, légère, qu'il avait retenue beaucoup trop longtemps. Une quinte de toux qui racla sa gorge, ses poumons. Qui lui arracha quelques fractions de chairs, de peau, au passage. La potion que lui avait filée Olivia avait beau être puissante, elle avait bien insisté sur un repos hypothétique. Il comprenait à présent parfaitement pourquoi. Bien qu'au fond, il se demandât pourquoi elle l'avait laissé sortir dans un état pareil. N'avaient-ils pas eu pour règle de soigner les blessés jusqu'au bout, les sorciers guérisseurs ? Il était sûr d'avoir entendu ça, lorsqu'il se faisait traiter. Peut-être l'avait-il rêvé.
Sa main clairsemée de gouttelettes de sang retomba lourdement sur le siège à côté de lui. Il était à bout de forces, mais ils n'étaient pas encore rendus. Au terme d'un effort colossal, il essuya les quelques gouttes qui perlaient autour de ses lèvres, avant de murmurer doucement :

-On descend à Treme. On file chez moi. Et après je propose qu'on hiberne jusqu'à l'année prochaine.

C'était une douce utopie. Si douce qu'elle le poussa à se blottir d'avantage contre Tristan, à la recherche de sa chaleur, prêt à l'engloutir toute entière s'il le pouvait. La fatigue, l'épuisement, la douleur, lui donnaient froid. Il tuerait pour être déjà chez lui.

-Putain, ce que je donnerais pas pour chopper les connards qui ont eu cette idée de merde d'Arènes...

Sa voix était pâteuse et ses paupières s'alourdissaient. Luttant contre l'engourdissement, il s'efforça de bouger un peu. Juste un peu. Juste ce qu'il fallait d'activité pour ne pas s'endormir tout de suite, bercé par le balancement du métro, ou la chaleur de son compagnon. Ils avaient encore une bonne vingtaine de minutes avant d'être arrivés à destination. Un long trajet, certes, mais déjà nettement plus court que celui nécessaire pour atteindre l'autre bout de la ville pour accéder au bayou. D'une voix lointaine, son esprit tout aussi lointain, il demanda doucement :

-C'est comment, à ton avis, le Paradis ?

Tristan venait d'une époque où la foi était importante. Où elle régnait, empirique, sur la vie des gens. Et s'il savait de l'aveu même de son ami qu'il n'y croyait pas lui-même, il avait besoin de savoir. D'entendre quelque chose de poétique. Quelque chose de beau. Une fable, à l'image de Tristan. Une fable, pour oublier les horreurs de la vie actuelle.
Une fable, qu'il n'entendit qu'à moitié alors qu'il s'assoupissait finalement, porté par la voix juvénile de son compagnon, et le ronronnement régulier du métro.


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MessageSujet: Re: If I could sleep forever || Tristan   Mer 26 Avr - 19:31


« I don't mind. Mind don't have a mind »

Lazlo & Tristan
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« J'ai détesté ce prénom pendant longtemps... Peu importe. »

Dégage.
Il ne partirait pas. Le visage baissé dans le col de sa veste, Tristan regardait ses pieds,  bien fixés sur le trottoir, et attendit. Le sol ne semblait pas prêt à se dérober sous lui, les pavés paraissaient tout à fait concrets et solides. A ses cotés, il percevait le bruit trop court d'une respiration douloureuse et la main de Lazlo qui s'accrochait à la sienne, une main qu'il se contentait de soutenir fermement. Auprès d'eux, la vitrine de ce magasin reflétaient toujours leurs silhouettes, impitoyablement. Tristan aurait aimé s'en écarter mais le corps trop faible de Lazlo ne pouvait plus suivre sa cadence, il pouvait sentir son pouls battre contre ses doigts, il pouvait percevoir les battements effrénés de ce cœur trop fragile. Lazlo avait besoin de repos. Dans la vitre, le reflet renvoyait la stature inquiétante d'une créature sans visage, à la chair absente et aux contours diaphanes. Ce qui lui servait de gueule semblait sur le point d'engloutir sa proie, l'innocent au sourire pâle qui étreignait son bourreau avec candeur. Cette voix éreintée portait toujours les accents de la vérité, autant que l'instinct maudit soit capable de le ressentir. Tristan redressa le visage et affronta son reflet en silence. Les rayons de soleil faisaient briller la chevelure blonde. Ils se réverbéraient également dans la vitre, troublant son image décomposée. En dépit de sa lassitude, la voix de Lazlo demeurait légère et aussi lumineuse que le chaud soleil. Qu'ils se trouvent dans la réalité ou dans un monde illusoire, il ne voulait pas voir son ami mourir. Les émotions se mélangeaient dans son esprit. Il était pourtant sûr de cela : il détestait, il détestait, il détestait voir Lazlo mourir. Il ne voulait pas revoir cela encore une fois. Il ne voulait pas revoir son crâne se faire défoncer par les coups de matraque, son visage broyé, ses yeux arrachés et son sang qui ... Enchanté, Tristan. Moi c'est Lazlo !

Dégage, dégage, dégage, dégage.

« Je sais. Lazlo le norvégien. Je suis enchanté également de te rencontrer. »

Le ton pince-sans-rire, l'un de ses sourcil s'arqua légèrement. Autour d'eux, des voix s'élevaient sans que Tristan ne s'en offusque mais s'il ignorait les regards qui s'arrêtaient sur eux jusque là, il commençait à être difficile d'en faire abstraction. Les spectateurs étaient décomplexés, encouragés au voyeurisme par le gouvernement, ils ne se gênaient pas pour dévisager ceux qui n'étaient pour eux que des bêtes de foire. Au lieu de les dépasser et de continuer leur chemin, certains s'étaient arrêtés pour continuer à les observer. Bientôt, peut-être essaieraient-ils de les toucher. Confusément, Tristan espéra que l'un d'eux s'y risque. Son regard noir se braqua sans la moindre bienveillance sur celui de la petite fille, toute proche. Le sourire qu'il lui offrit s'étira comme celui d'un prédateur vorace et silencieux. Il capta ses émotions, manipulant son esprit fragile alors qu'elle se figeait sur place, ses grands yeux écarquillés. Elle n'écouta pas les explications de son empoté de paternel, son petit corps se mit à trembler, ses joues potelées s'empourprèrent violemment. Ce fut à cet instant que Tristan se laissa emporter par Lazlo, dans une démarche souple pour se dépêcher vers l'entrée du métro. Derrière eux, un père désemparé essayait de calmer la crise de colère de sa fille qui se roulait au sol en hurlant, sous les regards médusés des passants.

Le sourire éthéré de Tristan s'évapora peu à peu. Ses pensées naviguaient dans le rien alors qu'ils se faisaient engloutir par les profondeurs du métro. Ses mouvements étaient fluides, son visage hermétique, sa main toujours froide contre la paume de son ami. Dans un même élan, ils bondirent lestement dans le train qui les emporteraient rapidement au loin. Cet endroit était laid et puant. Tristan n'aimait guère la promiscuité de ces lieux, pas plus que sa vulgarité ni toutes ces odeurs corporelles bassement médiocres. Ses sourcils se froncèrent de dégoût mais il se résolu à se frayer un passage, frôlant les corps le moins possible, jusqu'à rejoindre les sièges choisis par Lazlo. Observant celui-ci s'y effondrer, il s'installa à ses cotés posément, le dos droit, l'une de ses mains posée contre sa cuisse, l'autre dissimulée entre les pans de sa veste. La présence de Lazlo contre son épaule le fit tressaillir très légèrement. Il baissa son visage vers lui, en silence. Son regard s'arrêta sur la main tachée de sang. Le bruit du métro ne couvrait pas la toux si rauque qui blessait le corps souffrant, blotti contre lui. Tristan ferma les yeux quelques secondes.

Possède. Désire. Dévisage. Des visages. Dé-visage. Le sang.

Dans sa tête, des mots résonnaient avec plus de force et son front se plissa. Il sentait encore les regards des passagers, à l'autre bout du wagon, qui s'attardaient sur eux mais quand Tristan rouvrit les yeux pour les rencontrer, les têtes se détournèrent avec une vague gêne. « Le reste du monde peut bien aller se faire foutre. » Cette grossièreté, bien que prononcée calmement, n'était pas la sienne. Tristan en fut lui-même troublé et cilla légèrement. Il avait envie de tuer tous ces gens, de faire un carnage dans ce métro et de se repaître du spectacle sanglant, mais la présence et les mots de Lazlo l'arrachèrent à ces macabres pensées. Les pulsions qui l'habitaient étaient passablement dérangeantes car ces envies lui paraissaient extérieures à lui-même, dans un certain sens. Le désordre de son esprit le troublait et il frotta son visage dans un geste las. Peut-être devrait-il repousser ce garçon, refuser son contact ou pire, lui inspirer le plus vif effroi. Quelque chose au fond de son âme lui commandait de glacer le sang de Lazlo, de le priver de la chaleur qu'il recherchait en se lovant contre lui, de manipuler ce sang qui s'échappait de ses poumons blessés. Ces pensées cruelles infligèrent à Tristan une sensation de vertige fulgurante. Il resta silencieux encore un moment, sans répondre à ses commentaires. Ils avaient tout deux collaboré à l'enfer des arènes, dans le passé. Ils avaient coopéré à la douleur et à la mort. N'était-ce pas un juste retour des choses qu'ils soient confrontés à leur tour à ce même châtiment ? Tristan n'en voulait à personne sinon à lui-même. Il s'était montré trop faible, il aurait dû vaincre. Et c'était impardonnable. A la question de Lazlo, il tourna son regard vers lui. Les paupières du blond ployaient déjà.

Je m'en fous. Je m'en fous. Je m'en fous. Je m'en fous.

« Proposition acceptée. » Murmura-t-il enfin, en réponse à la voix fatiguée. Celle du spectre disparut peu à peu pour se perdre dans le ronflement du métro alors qu'il choisissait délibérément de ne pas l'écouter. Pas cette fois. Tristan redressa doucement son bras pour entourer le corps du survivant d'une enveloppe chaleureuse. Il pencha la tête vers lui et lui offrit des mots murmurés pour lui seul, du ton léger d'un conteur, articulant les mots pour leur donner forme et couleur et dessiner les rêves sous les paupières de l'assoupi. «Ainsi sera le paradis des justes. Le loup et l'agneau paîtront ensemble, le lion, comme le bœuf, mangera de la paille, et le serpent aura la poussière pour nourriture. Il ne se fera ni tort ni dommage sur toute ma montagne sainte, dit l'Éternel.  Alors s'ouvriront les yeux des aveugles, s'ouvriront les oreilles des sourds ; alors le boiteux sautera comme un cerf, et la langue du muet éclatera de joie. Car des eaux jailliront dans le désert, et des ruisseaux dans la solitude. Dieu lui-même sera avec eux. Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu. » La respiration de Lazlo devenait plus régulière et Tristan sentit son corps se décontracter contre lui, devenant plus lourd sous l'appel du sommeil.

Les récits bibliques étaient encore intacts dans sa mémoire, même après autant d'années, et il fut lui-même surpris de les avoir gardé aussi précisément. Il marqua quelques secondes de pause avant de poursuivre, sur le même ton aérien, lui offrant cette fois une réponse plus personnelle. « J'ignore si la Bible dit vrai, garçon, je n'ai vu de mes yeux que l'enfer et ses plaines dévastées. Mais de mon point de vue, le seul paradis est l'endroit où se trouvent ceux que nous aimons. Ce que l'on nomme l'enfer était le mien. Peut-être un jour, lorsque tu seras éveillé, je te décrirai les mille nuances dans les teintes du ciel qui nous aidaient à délimiter le cours du temps. Ou ce voile de toxines qui flottaient dans l'air et le rendaient lourd et brumeux. Cette propagation anormale de la lumière qui créait des turbulences dans l'atmosphère, ces parties sombres et ces autres si lumineuses qui donnaient une impression de brouillard brillant. Je te raconterai notre quête, dans les montagnes rouges, lorsque nous sommes partis à la recherche du palais de Satan, par delà les marais toxiques et les ruisseaux empoisonnés... » La voix de Tristan n'était plus qu'un souffle. Mais Lazlo dormait et l'ancien mage baignait dans les souvenirs de son passé, sa joue posée contre la tête blonde.

Tristan restait attentif au défilement des stations. Au bout d'une vingtaine de minutes, il vit s'inscrire Treme contre le mur du quai où ils venaient de s'arrêter et caressa la joue de Lazlo pour le réveiller. Il se redressa doucement, l'attirant à lui, alors que les gens se dépêchaient déjà vers les sorties. Emportés par le tourbillon des passagers qui descendaient et montaient à la fois, personne ne se souciait de les bousculer. La douleur de ses doigts brisés l'élançait sourdement mais ne l'empêchait guère de soutenir Lazlo. Il envisagea de le porter mais sa côte fêlée nuisait à sa vaillance et Tristan se contenta de lui offrir son bras sur lequel s'appuyer, jusqu'à ce qu'il émerge des brumes du sommeil. Une fois en dehors du train, le flot des passagers se rua vers les escaliers d'où descendait un courant d'air vivifiant. Au vu de la faiblesse de Lazlo, cette escalade supplémentaire semblait périlleuse, d'autant que cette rangée de marches était assez haute. Tristan prit une minute pour estimer sa propre résistance et analyser l'état de son corps avec objectivité. Lazlo était plus petit que lui et n'était pas bien gros, il ne devait pas peser plus de 65 kilos, approximativement. Cette rapide évaluation lui fut suffisante.

Sans plus attendre, il arrima les bras de Lazlo autour de ses épaules et accrocha ses cuisses pour le soulever sur son dos. Que les gens les dévisagent lui importait peu. Il gravit les escaliers, sans paraître en souffrir, concentré sur son objectif : le haut des marches et cette portion de ciel bleu qui apparaissait déjà, au sommet. L'aventure n'était pas terminée. Tant qu'il y aurait des épreuves, il se battrait encore. Il ne s'avouerait jamais vaincu. Néanmoins, il avait omis de se nourrir, refusant toute forme de nourriture proposée par les guérisseurs à son réveil et la faiblesse se faisait ressentir dans ses jambes. Ils étaient arrivés presque au sommet lorsque Tristan se sentit chanceler en arrière. Soutenant sa charge d'une main, il fut contraint de s'accrocher à la rampe d'escalier, l’agrippant ainsi de ses doigts blessés pour se rattraper. La douleur le fit blêmir et il happa l'air. Plus que quelques marches. Cette fois, il s'agissait d'un combat entre cet escalier et lui. Se mordant l'intérieur de la joue, il les gravit rageusement jusqu'à ce qu'enfin, ils regagnent la surface et la rue, jonchée de déchets.

Les doigts brisés avaient emprunté une couleur d'un noir bleuté et mauve par endroits. Mais la nécrose s'était étendue à sa paume et le début de son poignet, transformant sa peau claire en parchemin veineux et mortifère. Une fois Lazlo reposé sur le sol, Tristan rangea sa main dans les plis de sa veste. Il regarda autour de lui avec prudence avant de se tourner vers son ami, l'auscultant d'un regard neutre. « Allons chez toi. » Il aurait pu lui confier qu'il ignorait le chemin pour s'y rendre mais il n'ajouta rien de plus, laissant le soin à Lazlo de désigner la direction. Tristan n'oubliait pas le nom inquiétant attribué au logis de son compagnon : la volière. Il n'osait imaginer à quoi pouvait ressembler un tel lieu mais il se garda bien de poser la question à son ami. Néanmoins, il s'était engagé à conduire le blessé en lieu sûr et il ne reviendrait jamais sur sa décision. Les joues émaciées de Lazlo étaient toujours aussi pâles et des cernes creuses trop sombres soulignaient ses yeux si clairs. Avec regret, il songea qu'il aurait pu l'aider s'il avait conservé ses pouvoirs de sorcier. Il cilla légèrement à cette pensée, songeant que peut-être, son ami s'étonnait qu'il ne tente pas de le soigner, que peut-être il le jugeait indifférent à son sort, comme l'avaient été ces guérisseurs, le libérant dans cet état déplorable. Néanmoins, il ne servait à rien de se justifier sur de simples présomptions. Tristan inclina la tête de coté dans un murmure léger.

« Pourras-tu marcher jusque là ? »


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MessageSujet: Re: If I could sleep forever || Tristan   Jeu 1 Juin - 0:48


Le reste du monde peut bien aller se faire foutre. Kay... Tristan ne s'était pas rendu compte d'à quel point ses paroles, l'intonation de sa voix, la froideur de ces mots, avaient fait écho en Lazlo. Le monde pouvait bien aller se faire foutre, oui, avec violence. Avec éclat. Avec la rage qu'ont ceux qui survivent, avec la violence d'une bonne bombe, avec l'aplomb et le culot des peuples révoltés. Il pouvait aller se faire foutre en long, en large et en travers. Mais s'il approuvait ces quelques mots de toutes les cellules de son corps maigrelet, Lazlo n'en fut pas moins troublé par une telle violence. Une violence qui contrastait avec Kayiman, tel qu'il l'avait toujours connu, paisible et mesuré. Des mots qui ne lui ressemblaient pas, comme s'ils avaient été dits par quelqu'un d'autre. Mais c'était bien Kay, qu'il avait à côté de lui. Le même visage lunaire percé de deux amandes sombres, bien trop âgées par rapport à leur écrin humanoïde, quand bien même ce dernier commençait à les rattraper doucement. Si l'éloignement pouvait rendre des êtres étrangers l'un à l'autre, Lazlo savait, lui, qu'au fond ils n'avaient pas tant changé que ça. Kay était Tristan. Tristan était Kay. La seule vérité inéluctable à laquelle il était encore capable de se raccrocher, après tout le bordel des Arènes.

Bercé par le ronronnement paisible de la voix de son ami, il avait rapidement sombré. Des images s'étaient emmêlées pêle-mêle devant ses yeux, rythmées par les fluctuations d'intonation, par les secousses du métro et les rayons blafards des lumières souterraines. Des tableaux pleins de couleurs, de rires et de chansons, des scènes un peu surannées où les anges dansaient avec les démons, où le monde était un peu moins moche. Un peu moins dur. Les images s'enchaînaient, se chevauchaient, s'emmêlaient avec une vitesse toujours plus intense, jusqu'à ne plus former qu'un embrouillamini de sons et de formes chatoyantes qu'il ne parvenait plus à distinguer les unes des autres. Jusqu'à ce que les tons ocres refassent surface pour noyer toutes les autres couleurs. Que l'Arène se redessine dans leur masse floutée, insaisissable, bien trop concrète. Le souvenir qui renouait avec l'onirique. La silhouette de sable qui se formait en tourbillons lents, naissant du sol sans qu'il ne puisse lutter contre elle.
Ce fut une caresse, fraîche, sur sa joue, une caresse d'une douceur inouïe, qui chassa les prémisses de son cauchemar. Posant un regard hagard sur son compagnon, encore brumeux de douleur comme de sommeil, l'Oiseleur mit quelques bonnes minutes avant de comprendre qu'ils étaient arrivés à bon port. L'effort pour se redresser lui arracher une nouvelle quinte de toux. Violente. Dévastatrice. La main portée sur sa bouche, cachant sa gêne comme ses poumons qui menaçaient de se faire la malle, il suivit le mouvement en automate jusqu'à la sortie, cramponné au bras de son ami. Ses jambes étaient trop faibles. Trop flageolantes. Il trébuchait sur ses propres pieds, déstabilisé par le flot de personnes qui les dépassait sans la moindre considération. Pas que le bain de foule soit une gêne, au fond. Bien au contraire, c'était exactement ce que Lazlo avait espéré en avisant le métro pour rentrer chez lui. Mais leur cadence frénétique était bien trop importante pour qu'il tienne le rythme. Et à un regard, du coin de l'oeil, à Tristan, il remarqua qu'il en était de même pour ce dernier.
A sa grande surprise, toutefois, ce ne fut pas une pause qu'ils marquèrent en arrivant au niveau de l'escalier menant à la sortie. Sans qu'il n'ait le temps de protester, il sentit le monde s'éloigner de ses pieds. Tristan, l'air impassible, le soulevait avec une force insoupçonnable au vu de sa carrure fine. Outre l'indignation qu'il éprouvait de se faire entretenir de la sorte sans avoir son mot à dire, il ressentit une profonde gratitude vis à vis de son ami. Parce qu'il était là, toujours là. Malgré la violence de ses mots. La violence de ses sentiments. La violence de ses idées noires, il était toujours là, jusqu'à le prendre sur son dos sans lui laisser l'occasion de broncher. Feignant la résignation, le blond enroula ses bras autour des épaules de son aîné, laissant échapper un soupir de soulagement. Sans le poids de son propre corps, ou l'appel de la gravité, le besoin de cracher ses poumons et sa propre faiblesse physique se faisaient nettement moins ressentir. Un élément dont il était persuadé que Tristan avait évalué pour lui imposer son aide. Une qualité d'observation qu'il avait toujours admirée chez son ami, la preuve immuable que si l'Arène ou la vie les avait changés, ce n'était pas fondamentalement. Alors Lazlo avait posé son visage au creux du cou de Tristan. Avait écouté son coeur accélérer sous l'effort, son souffle se raccourcir, avait senti ses muscles se raidir tout comme ses mains se rafraîchir sous ses cuisses. Certains passants se retournaient devant la scène, se demandant à quoi ils pouvaient bien jouer. S'ils avaient envie de se faire repérer par la Milice sous un motif obscur teinté d'indécence. Mais après ce que le Gouvernement leur avait fait, à tous les deux, ils n'en étaient finalement plus à ça près.
Ou peut-être que c'était là qu'elle était, en vérité, la violence. Dans chacun des gestes de Tristan. Dans son attitude butée, alors que Lazlo sentait bien ses muscles commencer à trembler progressivement sous l'effort. Mais son ami ne disait rien. Son ami serrait les dents, avec une vigueur renouvelée. La hargne de la survie. Celle de prouver à un monde trop abscons qu'ils y avaient encore leur place. Et que si elle leur avait été volée, ils se battraient, Tristan se battrait pour la récupérer. Juste pour un peu de ciel bleu. Juste pour sentir la chaleur des rayons du soleil, dehors, lécher leur visage une nouvelle fois. En guise d'encouragement, le blond avait serré son étreinte autour des épaules de son compagnon. Avait déposé ses lèvres, furtivement, contre la peau au creux de son cou, afin de lui donner tout son soutien. Toute sa gratitude.

Arrivés en haut des marches, il retrouva la terre ferme, non sans une once de regret. Pourtant, même s'il était épuisé, il n'en adressa pas moins un sourire rayonnant à Tristan. Avant de repérer cette étrange mascarade qu'il jouait avec sa main. Le geste avait été suffisamment furtif pour qu'il ne le voit pas et, s'il n'était pas en train de relever les yeux vers lui pour lui sourire, Lazlo ne l'aurait certainement pas remarqué. Mais, malgré la rapidité et ses propres sens à l'agonie, il l'avait entraperçue, sa main. Il les avait vues, les stries violacées au bout de ses doigts, cette teinte noirâtre sur la pulpe de ses doigts, tranchant avec la blancheur diaphane qu'il avait toujours connue à sa peau. S'il avait arqué un sourcil, prêt à le questionner, il n'en fit rien. Le geste était trop rapide. Trop subtil. Tristan n'avait pas fait que cacher sa blessure. Il avait eu besoin de croire que Lazlo ne la verrait pas. Et comme ils n'avaient aucune raison de se faire plus de mal que nécessaire, l'Oiseleur prit son parti. Il ne lui poserait pas de questions. Pas tout de suite, du moins.

-Ouais, allons chez moi.

Se redressant, il prit quelques goulées d'air, les yeux fermés sous le soleil qui leur léchait à présent le visage. Son corps épuisé, contrit et endolori, n'appelait qu'à un peu de repos, du calme et du silence. Mais ils devaient se mettre en branle pour pouvoir arriver à un tel état de stase. Alors il acquiesça lentement à la question de son ami.

-Si on se prend pas trop pour des flèches et qu'on prend notre temps, ça devrait le faire. Disons qu'on va pas être des bolides de course, toi et moi, vu notre état. Par chance la Volière est pas super loin, on devrait ni crever de chaud, ni crever tout court !

Un sourire mutin s'était étiré sur son visage fatigué, alors qu'il s'efforçait de rassembler toutes ses forces pour ne serait-ce que se convaincre que la route se ferait sans encombres. Qu'ils auraient la force d'aller jusqu'à la Volière pour s'y enfermer, et n'en plus jamais sortir. Une perspective qui avait son charme, somme toute. Parce que comme ça, il pourrait garder un oeil sur le grand brun qui l'accompagnait, sans fournir une quantité astronomique d'efforts. Et aussi parce qu'au fond, il était hors de question qu'il le laisse recommencer le type de geste qui avait fait manquer un battement à son coeur meurtri. Hors de question de le laisser là. Hors de question de le laisser comme ça.
Alors Lazlo fit ce qu'il savait le mieux faire. Avancer. Un pied devant l'autre, lentement mais sûrement, sachant bien que leur équilibre à tous les deux n'était pas infaillible. Sachant bien qu'il n'avait qu'à tendre le bras pour l'enrouler autour de la taille fine de Tristan, pour le soutenir et se soutenir au passage. Ce qu'il fit. Un geste anodin, presque enfantin. Un geste qui venait du fond des tripes, du fond du coeur, alors qu'il retrouvait sa chaleur, son contact, et cette force tranquille, invisible, qui le poussait à se tenir toujours aussi droit en toutes circonstances. Même quand il était tordu de douleur, à l'intérieur.
Ils progressèrent ainsi en silence, bras dessous bras dessus, pendant quelques dizaines de mètres. Lazlo accélérait la cadence sans même s'en rendre compte, à mesure qu'ils approchaient de chez lui. L'appel de son foyer, ce besoin viscéral de trouver un abri lui collait à la peau. Une cachette. Sa voix s'éleva dans l'air, brisant leur silence confortable, sur une pensée qui lui traversait tout juste l'esprit :

-Tu crois qu'on est morts, en vrai ? J'veux dire, vraiment morts. Genre Jésus, la Résurrection, ce genre de trucs. Putain je repars sur mes conneries mystiques, t'occupes pas de moi.

Etaient-ils des Messies ? Dans un retournement idiot de circonstances, ils pouvaient se considérer comme tels. Ils avaient vécu le martyre, étaient revenus d'entre les morts après leur chemin de croix. Les gens se retournaient sur leur chemin, comme s'ils étaient des êtres d'un autre monde, d'une autre époque, dotés de pouvoirs sans précédent. Doté d'un seul et unique pouvoir : ils avaient survécu là où tant d'autres avaient péri.

-Y'avait un mec dans mon Arène, un gosse avec un cou de girafe, il faisait que m'appeler Jésus. Ca a dû me marquer, en fait, ses conneries. Tu crois qu'il faudrait que je me coupe les cheveux ?

Il était à bout de souffle, mais sa langue n'en cessait de se délier. Pour évacuer, comme pour combler ce gouffre silencieux qui séparait leurs deux esprits. A quoi pensait Tristan ? Allait-il tenter de se foutre en l'air une nouvelle fois, allait-il se désolidariser de son étreinte, profiter d'une quinte de toux ou d'un moment de faiblesse, pour se laisser happer par un camion cette fois-ci ? Allait-il réussir ? Lazlo savait qu'il parlait pour se rassurer. C'était un de ses plus grands défauts, un défaut dont il n'était que trop conscient. Depuis tout petit, toute difficulté n'avait réellement été surmontable qu'en se donnant en spectacle. Une tare que Dita avait partagée avec lui, durant toute leur jeunesse. Une tare qui avait tellement fait rouler des yeux sa vieille mère qu'elle lui sautait d'autant plus aux yeux, maintenant qu'il tentait de distraire Kayiman de ses pensées obscures. Suivant tant leur cheminement lent que sa propre lancée, il poursuivit, la voix voilée par son propre souffle :  

-Tu crois que ça a un sens, cette résurrection ? Un truc caché dont on serait pas au courant ? Comme une sorte de mission qu'on nous aurait donnée, histoire que nos vies servent à quelque chose ? Ce serait beau. Ca expliquerait tellement de choses...

Ses paroles s'étaient achevées sur un murmure incrédule. Incrédule tant il ne croyait pas à ce faux espoir qui s'échappait de ses propres lèvres. Une mission cachée, comme une vocation qui n'arriverait qu'après avoir traversé l'Enfer. Une théorie qu'il avait exposée en long et en large bien des années auparavant au même Kayiman, à laquelle il avait cru dur comme fer. Mais là, alors que le soleil de plomb consumait leur peau, alors que la douleur amenuisait leurs forces comme leur vitesse, alors que le monde se retournait quoi qu'ils fassent, il n'était plus sûr de croire à ses propres utopies. Un monde plus beau, où l'Apocalypse et le Chaos auraient apporté une seconde chance aux plus délaissés par la vie. Tant les innocents que les criminels. Tant les purs que les coupables. Tout le monde aurait eu sa chance pour que les lendemains soient bien meilleurs que les veilles. Et pourtant, pourtant il n'y croyait plus. Parce que c'était d'une naïveté crasse, tout ça. Parce qu'il était d'une naïveté crasse, et que ça n'avait aidé absolument personne dans l'Arène.
Une quinte de toux roula dans sa poitrine, enflamma sa trachée, atterrit violemment en gouttelettes de sang au creux de ses paumes. Tira brutalement sur ses plaies, extérieures comme intérieures, comme un enfant capricieux tirerait sur la queue d'un lézard pour voir si elle céderait. L'impression de se noyer dans son propre corps, Lazlo s'appuya contre le mur le plus proche. Hoqueta, puis acheva de cracher ses poumons, pendant quelques minutes qui lui semblèrent des heures. La crise passée, il porta une main fébrile dans la poche de son jean pour attraper l'une des fioles du précieux breuvage que lui avait confié Olivia. En but difficilement quelques gouttes, qui enveloppèrent ses chairs meurtries, avec l'espoir qu'elles ne repartent pas par où elles étaient arrivées.
Finalement, le regard embrumé de larmes douloureuses, il se tourna vers Tristan. Il l'avait senti, son regard. Comme celui de tous les badauds autour d'eux. Levant une main rassurante dans sa direction, il croassa faiblement :

-Ca va... Aller. On est presque arrivés...

Sa respiration était sifflante, ses jambes de coton et sa tête une toupie, aussi resta-t-il appuyé encore un instant contre le mur pour recouvrer ses esprits. Pour rassembler ses dernières forces, puiser dans l'énergie du survivant, et continuer.
Revenant au niveau de Kayiman, il s'accrocha à son bras. Et ne lui laissa pas le temps de s'inquiéter, reprenant leur progression hasardeuse avec une volonté renouvelée. Se tirer d'ici. Rentrer. Economiser ses forces en ne parlant pas inutilement, tout ça pour ne pas risquer une nouvelle crise.
Alors il serra les dents. Ses doigts, autour du bras de son ami, étaient aussi pressants que déterminés. Parce que la Volière n'était plus qu'à deux pas.
Deux pas qu'ils franchirent en si peu de temps qu'il fut lui-même surpris de leur rapidité. Pareille à elle-même, la vieille usine que Lazlo habitait se dressait devant eux, ses hauts murs de briquettes tranchant de façon drastique avec les crépis gris des autres bâtiments. Un doigt d'honneur au reste du monde, tout comme eux. Guidant Tristan à sa suite, l'Oiseleur contourna l'édifice pour rejoindre l'escalier de secours, à l'arrière. Il avait tout sauf envie de passer par la grande porte, cette fois-ci. Avisant les marches métalliques, terriblement étroites, il força un nouveau sourire.

-J'crois pas que tu vas pouvoir me porter ici, malheureusement. Ce sera pour une autre fois, promis !

Il aurait eu envie de lui dire de passer devant. Qu'il le rattraperait. Qu'il prendrait son temps, qu'il ne risquerait pas le diable. Mais les quelques gouttes de potion qu'il avait prises commençaient à doucement faire effet, enveloppant l'intérieur de ses poumons d'un nuage d'ouate illusoire qui lui donnait la sensation qu'il pourrait gravir le mont Everest. A moins que ça ne soit cette envie dévorante d'enfin fuir le reste de l'Humanité.
Alors il avança. Une marche. Puis l'autre. Avec une lenteur qui lui sembla s'éterniser, il avança, agrippant la rampe métallique avec conviction. Il était là, son chemin de croix. Il était dans ces trois étages à franchir, avec son ami, jusqu'à la délivrance. Jetant un coup d'oeil de temps en temps par dessus son épaule pour s'assurer que Tristan ne prenne pas la clé des champs, il finit par atteindre la fenêtre de son propre salon. Cette dernière était si peu solide qu'il avait aménagé un système de trappe dérobée, qui permettait de rentrer. Et, si peu matérialiste qu'il était, Lazlo n'avait jamais eu peur que qui que ce soit comprenne le mécanisme.
Au terme d'un ultime effort, il poussa difficilement la fenêtre et pénétra dans son propre appartement. Une odeur de parfum féminin, d'herbe, de tabac et de cupcakes flottait, fantomatique, dans la pièce. Maisy était sûrement passée pour s'occuper de ses bêtes. Mohini, en tous cas, l'aurait fait elle aussi. Dans tous les cas, ses oiseaux avaient été nourris et sortis. Et une vague de soulagement s'abattit sur ses épaules engourdies alors que, se vautrant dans un de ses canapés trop mous, il avait entendu les grattements de ses oiseaux à travers le plafond.

-On est en sûreté... Enfin...

Il aurait ri de soulagement, si l'acte n'était pas aussi difficile. Alors il se contenta de pouffer du bout des lèvres, avant d'inviter Tristan à s'asseoir à côté de lui. Et de s'inviter de nouveau contre son épaule, l'épuisement moral et physique commençant à se faire de nouveau sentir.

-N'empêche, ça m'aurait tellement fait chier de te perdre alors qu'on s'est pas vus pendant un bout de temps. C'est pas les retrouvailles les plus cools du monde, disons. Alors s'il te plait, fais en sorte de rester vivant. J'veux pas t'enterrer, moi.

Ca sortait tout seul. Comme si le fait d'être enfin retourné au Nid suffisait à faire revenir cette innocence enfantine qui n'avait pas sa place dans le reste du monde. Dans le reste de cette vie cauchemardesque. A tâtons, Lazlo glissa sa main dans la poche de son ami pour reprendre sa main, et la serrer entre ses doigts. Sa peau était si froide.

-Tout est vraiment fini, maintenant, Tristan. On peut se reposer, on le mérite.




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MessageSujet: Re: If I could sleep forever || Tristan   Mer 7 Juin - 19:33


« I don't mind. Mind don't have a mind »

Lazlo & Tristan
featuring

Les jambes de Tristan tremblaient et il s'efforça de prendre une profonde inspiration par le nez. La Nouvelle-Orléans avait été le berceau de son enfance mais il ne s'était plus rendu au Tremé depuis plus de deux siècles et il n'était pas certain d'y reconnaître quoique ce soit. Naguère, il s'agissait du quartier des personnes de couleur libres et il était largement occupé par la population créole. Vaguement, Tristan se demanda si c'était toujours le cas. L'idée que Josemar Breda puisse y séjourner le traversa brièvement et il relâcha sa respiration, expirant doucement. Reportant un regard attentif sur Lazlo, il fut soulagé d'apercevoir ses lèvres pâles s'étirer en un lumineux sourire. Il avait senti le contact de ces mêmes lèvres contre sa nuque, quelques instants plus tôt et ce souvenir le troubla un moment. Sans doute personne n'avait tenté un pareil geste envers lui depuis bien longtemps.

Ballotté par ses doutes et cette faiblesse qui pesait sur lui, Tristan ferma les yeux et s'offrit quelques secondes de répit. Le soleil propageait ses rayons d'or dans un ciel d'azur et lui offrait la même impression que le sourire de Lazlo. Un exemple d'optimisme inébranlable, même en de pareilles circonstances, et qui devrait lui inspirer suffisamment de force. Si d'aventure Breda, le serpent maudit, rôdait dans les parages, Tristan n'avait pas l'intention de perdre la face en sa présence. Ni en aucune façon. Mais en dépit de toute sa volonté, il ignorait s'il aurait été physiquement capable de transporter à nouveau le blessé. Il se préparait néanmoins à essayer si cela s'avérait nécessaire mais la réponse de Lazlo le rasséréna, du moins en partie. Tristan tiqua lorsque ce fameux mot fut un nouveau évoqué. La Volière, ce sinistre présage. Hochant la tête, il s'attacha à conserver une expression neutre sur son visage livide, sans répondre au sourire du blond. Crever, oui. Il devait mourir. C'était la seule solution.

« Nous avons tout notre temps, garçon. Ta volière ne... s'envolera pas.»

Il fronça légèrement le nez à cette boutade avant de se mettre en route, suivant la direction empruntée par son ami. L'herbe et les ronces poussaient entre les dalles des trottoirs ; les arbustes desséchés par le soleil frissonnaient sous la brise. Lorsque Lazlo entoura sa taille, il fut surpris par la bouffée d'affection – aussi bouleversante qu’éphémère- qui l’étreignit. Puis s'envola. Le laissant à nouveau vide et flottant. Une multitude d'émotions le traversaient sans s’appesantir. Dans l'incertitude, il les laissait s'évader hors de lui sans en retenir aucune. Les terrains vagues jonchés d'herbes folles jouxtaient les façades sales et recouvertes de graffitis et les pas de Tristan heurtaient les détritus qui jonchaient les allées. Parfois, ils dépassaient la carcasse d'une voiture calcinée mais aucune machine en fonctionnement ne circulait dans le secteur. On entendait quelquefois des cris, au loin. Quelques personnes, assises sur les seuils de maisons délabrées, les suivaient d'un regard curieux mais personne ne les empêchait de continuer à avancer, pas après pas.

La sueur dégoulinait entre ses mèches de cheveux et contre sa nuque. Tristan cru reconnaître l'architecture de certaines maisons, plus anciennes, et pas tout à fait détruites. Certaines avaient été rénovées et ressemblaient sans doute à leur aspect originel. Peut-être était-il passé par ici, longtemps auparavant, quand il n'était qu'un jeune enfant, agrippé aux jupons d'Helix. Il songea que plus jamais il ne marcherait auprès d'elle, ni dans ces rues ni ailleurs et ses yeux s'embrumèrent. L'excès de fatigue couplé au manque de nourriture lui infligeait de violents maux de tête. Il s'accrochait à ces lambeaux de souvenirs qui semblaient partir en fumée, comme l'avait fait le spectre d'Helix. Elle lui manquait tellement. Ses doigts valides s'accrochèrent à la taille de Lazlo et il prit une nouvelle inspiration.

Parvenu à un croisement, Tristan aperçu un étrange bâtiment au loin, par delà la cour clôturée de ce qui semblait être une école. Il sentit que Lazlo pressait le pas et il s'accorda à son rythme, son bras toujours glissé sous le sien alors qu'il gardait sa main blessée dans le fond de sa poche. Si leur cheminement s'était fait en silence jusque là, il fut brisé par une question qui émergea de la bouche du survivant. Tristan baissa son regard vers lui, étudiant ses paroles tandis qu'ils longeaient la grille en suivant le trottoir aux carrelages inégaux. La question était assez déroutante, d'autant plus si elle avait été inspirée par un enfant au cou de girafe. Tristan essaya de se représenter la chose, ne sachant au juste sur quelle créature étrange son ami était tombé.

« Une girafe qui blasphème... Hé bien. Tu as vécu une expérience compliquée, mon ami. » Le coin de ses lèvres s'étira avec bienveillance avant qu'il n'ajoute, après un léger temps de réflexion. « Il serait dommage de sacrifier tes cheveux pour une telle chose. Garde-les. Au risque qu'ils t'inspirent d'autres... conneries mystiques. »

Son front se plissa, dubitatif, tandis que son volubile compagnon habillait le silence de sa voix essoufflée. Les hypothèses de Lazlo venaient nourrir les idéaux d'un esprit romanesque, les rêves utopiques d'une âme pure. Ses mots, bien que prononcés sous l'influence de l'épuisement, n'étaient sans doute pas qu'un simple délire pour ce garçon fantasque. Bien des années plus tôt, Tristan avait reconnu la sincérité de Lazlo et ses désirs louables d'offrir sa vie à une juste cause. Manifestement, le temps n'avait pas corrompu son idéalisme, même s'il utilisait toujours un ton léger pour évoquer les sujets les plus graves. De son coté, Tristan n'avait nul besoin de se sentir utile à l'humanité et son égocentrisme ne souffrait d'aucune remise en cause. N'ayant pas le désir de fustiger Lazlo, il préféra opposer un mutisme cynique à ces théories, dans un léger froncement de sourcil.

Devant eux, des hommes désœuvrés fumaient sous un porche et leurs regards lourds les écrasèrent sans aucune aménité. Tristan soutint un moment le regard du plus proche, conscient des possibilités de rixe dans ces quartiers mal famés. Sans doute valait-il mieux éviter de les provoquer mais, dans ce climat de paranoïa et d'homophobie, leur posture à elle seule était un crime. Tristan se tenait prêt à se battre avec eux au cas où ils tenteraient une offensive mais quelque chose l'arracha à ses considérations. La toux de Lazlo fut brutale et déchirante, son corps trop faible trembla sous les secousses et s'éloigna de l'étreinte de Tristan. Celui-ci se contenta de le laisser choisir son endroit pour prendre une pause, à son aise. Il n'était pas dans son caractère d'offrir des commentaires ou des regards apitoyés mais il n'en surveillait pas moins les événements avec vigilance. Sans tourner le dos aux ennemis potentiels, il restait souple et attentif, s'efforçant de respirer profondément pour lutter contre ses propres vertiges. Si l'état de Lazlo se dégradait, il le prendrait sur son dos, vaille que vaille, et continuerait la route. Il ignorait s'il y parviendrait. Encore une fois, il regretta amèrement d'avoir perdu ses pouvoirs de guérison et, avec une rage intériorisée, il fouilla dans son esprit pour trouver une solution. Néanmoins, cette étrange potion que Lazlo avait prit soin d'emporter sembla faire effet et Tristan hocha doucement la tête, sondant avec précaution les yeux clairs et si humides de douleur de son ami. Dans l'attente qu'il recouvre ses forces, Tristan choisit de s'adosser également au mur et de lui répondre enfin, ne serait-ce que pour le distraire de sa souffrance.

« Nous avons réellement ressenti cette mort tout au fond de nous. Dès lors, je pense qu'on peut nous considérer comme ressuscités, Lazlo le messie. » Tristan leva la main, sans savoir exactement ce qu'il allait faire. Il la posa sur le front pâle du malade et s'efforça de faire chuter sa température de quelques degrés. Sans doute était-ce la première fois qu'il utilisait ce pouvoir à une fin bénéfique mais au moins, les effets d'une insolation seraient épargnés à son ami. Sa main se perdit dans ses cheveux, comme dans une caresse involontaire – quelle idée de vouloir les couper - avant de retourner son regard pour fixer paisiblement les badauds qui les épiaient. « Si tu es Jésus, je serai l'Antéchrist. Cela me plairait merveilleusement bien. Imagine l'apothéose de notre combat final. Il serait de toute beauté. » Sous couvert d'humour noir, Tristan n'en ressentait pas moins une joie cynique à l'idée de représenter la Bête. Une envie soudaine jaillit dans son esprit, celle d’altérer l'humeur de la foule pour les pousser à une colère sanguinaire jusqu'à ce qu'ils se jettent sur eux, les forçant à se défendre bec et ongles dans un carnage mortel. Folie suicidaire que cette envie. Il ferma les yeux un bref instant. Fort heureusement, les inconnus qui les dévisageaient ne les avaient pas approchés et restaient à bonne distance. Comme si en quelque sorte, ils respectaient cette aura mystique qui enveloppait les deux survivants, morts sous les yeux de toute la population. La conversation ne s'attarda pas car Lazlo était déjà prêt à reprendre leur marche harassante, sous le soleil de cette fin d'été. Et Tristan délaissa ses sombres projets.

Ils n'eurent plus à marcher bien longtemps. Parvenus au bas de l'escalier de métal, Tristan leva les yeux pour considérer la hauteur qu'ils auraient à gravir. La remarque du pétillant blond le laissa songeur alors que le ton emprunté se voulait si joyeux et décalé. Sans protester, Tristan s'inclina dans un accord muet, respectant le désir de Lazlo de se débrouiller seul. Il l'observa escalader les marches avec courage et un léger sourire effleura à ses lèvres pâles. Son ami n'avait plus guère besoin de sa présence. Peut-être devrait-il partir à présent... Durant quelques secondes, il se sentit presque disparaître et basculer en arrière, dans le néant de la dépersonnalisation. Sans détacher son regard de Lazlo, il le voyait gravir les marches métalliques, il voyait sa main s'accrocher à la rampe, ses pieds se hisser l'un après l'autre. Il voyait cela mais un voile s'était posé entre cette réalité et lui-même. Tristan n'existait pas. Il ne faisait pas partie de ce monde. Il n'était pas vraiment là. Il se sentait dissocié de sa propre identité. Pourtant, le regard d'azur le rattrapa. Ce lien invisible l'empêcha de sombrer dans l'abîme. Tristan s'y accrocha, par fierté, par orgueil, par amitié peut-être. Il ne savait pas vraiment. Il délaissa son vertige et se hissa peu à peu, happé par ce regard qui venait le chercher de temps à autre. A la suite du messie aux longs cheveux, il pénétra par la fenêtre, attentif aux odeurs et aux bruits furtifs qui l'entouraient. Il lui avait semblé entendre les roucoulements des oiseaux.

La fatigue le recouvra soudainement et après quelques pas hésitants dans la pièce, il se laisser attirer auprès de son ami. Tristan avait la sensation de tanguer. Autour de lui, les choses lui paraissaient irréelles et floues. Sa tête lui tournait violemment et son désordre mental lui donna la sensation de se désagréger dans l'espace. Il fut conscient qu'il n'était pas loin de s'évanouir et sous l'invitation de Lazlo, il laissa tomber son grand corps mince dans le canapé, comme un paquet froissé. Pourquoi était-il venu jusqu'ici ? Il n'en savait plus rien. L'endroit ne lui paraissait pas sûr, contrairement à ce que Lazlo affirmait. Son visage blême marqué par l'angoisse, il pinça ses lèvres bleuies en guise de réponse. L'angoisse le paralysait. Il sentait la sueur froide couler entre ses omoplates et soupira faiblement lorsque Lazlo s'appuya contre son épaule. Au dehors, le soleil tapait si fort qu'ils en avaient tout deux frôlé l'insolation, faibles comme ils l'étaient. Cependant, alors qu'il étouffait, Tristan avait également la sensation que des glaçons envahissaient son corps, lui prodiguant de multiples frissons. Aux paroles de Lazlo, il lui renvoya un regard confondu.

« Tu disais que nous étions déjà morts... Quelle différence qu'on m'enterre une fois de plus ? »

Tristan ferma les yeux un moment, toujours enveloppé de sa veste de tissus épais, sa main blessée enfouie dans sa poche. Lorsque Lazlo s'en empara, il se mordit l'intérieur de la joue pour retenir un gémissement de douleur. Sous la pression de sa poigne, ses doigts brisés l'élancèrent trop fort pour son seuil de tolérance. Ils étaient d'un noir sombre mais tout le reste de sa main était marqué par la nécrose. Agressé par la douleur, les paroles de Lazlo agirent sur lui comme un choc électrique et ses yeux noirs s'ouvrirent brutalement tandis que sa mâchoire se contractait. En dépit de la peine, il ne retira pas sa main et ne se plaignit pas. La nécrose se propagea aussitôt aux doigts de Lazlo, comme une gangrène fulgurante et douloureuse. Sa chair s'assombrit, altérée par la sombre magie qui l'infectait. Les prunelles obscurcies du damné restaient braquées sur les mains jointes dans un murmure.

« Je ne mérite rien. Comment peux-tu affirmer une pareille aberration ? Si jamais IL me voit, je ne... je ne pourrais pas. Je n'ai pas le droit de me reposer.»

Breda. Jamais il ne pourrait le regarder en face. Tristan s'était couvert de honte avec cet échec. Il aurait dû gagner, il n'avait pas d'autre possibilité que de sortir vainqueur de l'arène finale. En lieu de cela, il avait échoué. Il ne s'était pas montré à la hauteur des enseignements de Josemar Breda, le maître escrimeur. Et il s'était montré incapable de sauver Adriana. Les images de sa capture n'étaient peut-être pas réelles mais désormais, Tristan ne savait plus ce qui l'était ou non. On ne lui avait même pas accordé le réconfort de retrouvailles avec Helix, dans la mort. Sous ses yeux, la peau de Lazlo se mortifiait, les traînées mauves sinuaient le long de ses doigts pour se propager à sa paume et ronger sa peau. L'image défigurée de Lazlo sous sa forme de zombie s'imposa brusquement à ses pensées et Tristan se détacha de lui. Il recula sur le canapé avant de s'en redresser en titubant et fit quelques pas en arrière, jusqu'à ce que ses jambes heurtent la table basse. Il respirait trop vite. Rangeant à nouveau sa main dans sa cachette dérisoire, ses cheveux hirsutes surmontaient un visage tourmenté.

« Je suis capable de te faire du mal. Je dois partir. Tu ne me connais pas, Lazlo.»

Faisant volte face en vacillant, il se dirigea vers la fenêtre restée ouverte, dans l'espoir de s'échapper de cette Volière avant que la situation ne dégénère. Mais avant qu'il n'ait pu la rejoindre, un bruissement d'ailes le fit frémir et soudainement, ses jambes furent incapables de soutenir son poids. Les oiseaux. Il avait beau ne pas les voir, il les entendait pépier au dessus de l'immeuble, sur le toit. Parviendraient-ils à pénétrer au travers de cette fenêtre ? Les yeux agrandis, Tristan la fixait, le visage marqué par une angoisse indicible. Il aurait dû se redresser et agir, essayer de se barricader, de refermer cette maudite fenêtre ! Mais ses jambes semblaient faites de coton et tous les muscles de son corps étaient transis d'effroi, comme s'il était pétrifié sur place. Même  sa mâchoire était raide, l'empêchant de prononcer le moindre mot. Le dos plaqué contre l'arrière du canapé, il se sentait incapable de faire le moindre mouvement. Son visage était si pâle qu'il en paraissait presque bleu. L’oxygène lui manquait. Il voyait des taches noires devant ses yeux. Avant de perdre conscience, il murmura, à l'adresse de ce spectre qu'il voyait flotter au dessus de lui, un spectre aux longs cheveux blonds.

« Ta mission... tuer l'Antéchrist. Achève-moi. »


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If I could sleep forever || Tristan

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