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 mazurka klandestina (rafoah - rome, 1250)

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« Le prodige et le monstre ont les mêmes racines. »

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↳ Métier : Chef des Services Secrets et de la protection rapprochée du Gouvernement.
↳ Opinion Politique : Pro-Gouvernement; il croit en la justice, il croit en la nécessité d'un pouvoir centralisé et totalitaire; il n'a jamais rien connu d'autres et ne conçoit pas qu'autre chose puisse fonctionner
↳ Niveau de Compétences : Niveau 4 - Niveau -58 en communication verbale - Vue : 0.5 à chaque œil
↳ Playlist : Wolf || Bleeding out || Glitter and Gold || Saltarello || Battle Symphony
↳ Citation : C'est de cela dont j'ai vraiment peur. D'être véritablement un monstre. Je n'ai pas envie d'être un tueur, mais je ne peux pas m'en empêcher.
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MessageSujet: mazurka klandestina (rafoah - rome, 1250)   Dim 29 Jan - 0:40


Les violons et les tambourins résonnent dans la grand’salle. Ma posture est guindée, mon port est droit, tout mon être est altier et j’affiche un sourire tranquille. Pourtant, mon regard n’est que colère. Une colère assumée, une colère acre et brûlante, une colère dévorante. Mes gestes ne sont plus empreints de cette souplesse gracieuse qui les caractérisent d’ordinaire, mes mouvements sont saccades, englués dans une rancœur et une frustration grandissante. Et le regard lourd que pose le Seigneur Renzacci sur mes épaules est chargé de menaces. Mon dos, marbré de douleur, subit les conséquences de mon insolence et de mon insubordination. Rien de visible, rien ne doit être visible, tout ne doit être que correction dans l’intimité des Renzacci. La salle du banquet est bruyante, les musiciens peinent à couvrir le bruit des discussions, le bruit des déplacements, m’offre l’opportunité de ne pas prêter attention aux conversations de nos voisins. Des conversations primordiales pour des alliances futures, des conversations auxquelles l’héritier des Renzacci ne devrait pas de défiler. Les tables se vident peu à peu, la piste de danse se remplit et la musique prend une toute autre forme, se fait plus sautillante, comme une invitation à laisser nos pas se délier et nos mains se joindre, comme une invitation à sceller de toutes autres alliances. J’en profite aussitôt pour me lever, pour prendre congé et me faufiler, j’en profite aussitôt pour fuir, fuir cette ambiance pesante et faire payer, d’une manière aussi puérile qu’illusoire, à cet homme qui définit ma vie et mon avenir, mon présent et mes pensées, depuis maintenant vingt-trois ans. Sa main se pose sur mon épaule avant que je ne puisse quitter la pièce, l’agrippe et ses doigts, acérés, marquent ma peau de douleur pour mieux me retenir. Dans la grand’salle, les musiciens font vibrer l’air de leurs instruments, les nobles conviés pour l’occasion se retrouvent par petits groupes sur les abords de la pièce, les jeunes femmes inclinent la tête et acceptent les mains des jouvenceaux qui les mènent au rythme d’une mazurka animée. J’abaisse le regard vers le Seigneur Renzacci, ses pupilles sont rivées sur les miennes, indifférentes à ce qui nous entourent. Indifférentes, aussi, à mes mâchoires crispées et ma posture guindée. L’âge ne l’épargne en rien, je le dépasse d’une tête depuis des années, mais il reste un homme imposant. Intimidant. A titre de comparaison, ma silhouette élancée, fine et efféminée ne m’offrirait aucune force si je ne me savais pas porteur d’un charisme hérité de mon sang d’excellence.

Pendant quelques battements de cœur, j’entends le silence, j’attends, aussi, ses ordres. Inévitables. « Ne me fais pas honte, Rafaele. Tu es mon héritier, mais ne te crois pas privilégié pour autant. Si tes petits amusements deviennent des distractions, je peux sans difficulté t’en débarrasser. » Sa voix est un grondement qui me transperce, éveille en moi une terreur vivace, lorsque sa poigne relâche mon épaule, je sens encore son fantôme et ses sous-entendus lourds de sens siffler dans ma nuque. « Je n'en doute pas un seul instant... » murmurent mes lèvres. Mon allégeance lui est offerte, pleine et entière ; consumée au gré des années, martelée par la force et les concessions, refroidie par les attentes : je suis celui qu’il a forgé et si mes vœux se dissocient à présent du chemin qu’il a tracé pour mes pas, je contemple depuis quelques temps, incertain, un avenir inévitable dont je ne veux pas. Mon allégeance lui est offerte, et il le sait. Il tient juste à me rappeler que je lui appartiens, corps et âme. Que je suis son image, que je suis la lame qu’il a forgée, que je suis l’acier trempé dans le sens, et qu’il peut m’ôter d’un ordre les jouets qu’il m’a concédé au fil du temps pour m’apprivoiser. Je le suis du regard quelques respirations, figé dans ma fuite, figé dans mon mouvement. Enchaîné. Et lorsque je romps mon immobilité, c’est pour plier.

Je cache, au fond de mon être, le brasier ardent d’une âme qui ne tend qu’à en rejoindre une autre. Je cache, derrière un visage que je souhaite impassible, un besoin de liberté, une volonté farouche de me redéfinir, un souffle de vie qui me pousse à l’extérieur, qui est étouffé par cette pression posée sur mes épaules. Les pas virevoltent au milieu de la piste de danse, mon regard se disperse sur les couples qui se forment, se reforment et se dispersent. Pendant un instant, un verre de vin dans une main, je me surprends à l’imaginer présente. Rayonnante dans une robe conçue pour mettre en valeur tout ce qu’elle est. Un joyau. Pendant un instant, je me découvre sujet à un sentiment auquel je ne suis pas supposé céder. Pendant un instant, je suis amoureux et je m’enveloppe de l’illusion d’une danse avec Gemma. Pendant un instant, aussi, je parviens à plaisir à ce bal. Un rappel à l’ordre, le second et certainement le dernier, suffit à faire exploser en fragments épars mon songe, j’esquisse un sourire en direction de la jeune noble que l’on me désigne, avant de me présenter devant elle et de l’inviter à danser. Mon sourire n’est qu’un lambeau d’illusions, mes regards ne sont pas destinés et je me souviens de ce que ma présence implique. Vingt-trois ans, je suis un homme depuis des saisons. Et il serait de bon ton que mon grand-père entame les négociations d’un mariage pour consolider notre position. Mariage que je refuse, mariage que je ne concèderai qu’à Azzura Di Mercurio, mariage qui est à l’origine de cette colère sourde qui m’embrase depuis des heures et qui a tracé dans mon dos des meurtrissures et des coupures pour me remettre à ma place. Ce sera avec l’une de mon rang que l’on me mariera, pas avec une fille d’un rang moindre. Le Seigneur a été ferme : les Renzacci sont faits pour s’élever, s’imposer, dominer. Pas pour céder aux caprices des amourettes de ses héritiers. Les violons et les tambourins résonnent, rythment nos pas, la jeune fille doit avoir mon âge, elle n’est promise à nul seigneur pour le moment. Ses compliments sur ma façon de danser glissent sur moi, mes yeux ne la regardent pas, ils cherchent dans ce qui est devenu une foule hostile un soutien. Mes lèvres murmurent à leur tour des compliments que je ne pense pas, auxquels je ne réfléchis pas. Et quand dès que la musique se meurt dans une respiration, nos mains se séparent, je m’incline pour la remercier, ses doigts laissent sur les mains une présence acide puisqu’elle n’est en rien celle que j’aime. Je recule, je fuis. Je me fonds dans la foule pour mettre le plus distance possible entre moi et la piste de danse, entre moi et mon grand-père, entre moi et le pouvoir de décision qu’il a sur moi. Je fuis, pour respirer. Et trouver celui dont j’ai entraperçue la silhouette un peu plus tôt.

Il discute avec d’autres invités, il me tourne le dos. Mes mains s’abattent sur ses épaules, et mon premier vrai sourire de la soirée éclaircit mes traits sous sa surprise et je réussis, pour combien de temps encore ?, à me défaire de la cape du Seigneur pour le prendre dans mes bras dans une joie simple de le revoir. « Noah, je doutais de ta venue ! C’est une belle surprise ! » D’un regard, sûr de mon autorité, sûr aussi, de mon influence, je ne me départis pas de mon sourire lorsque j’éloigne ceux avec qui il discutait d’un très simple « Laissez-nous » avant de m’accaparer naturellement celui qui me comprend le mieux dans cet univers.

« Comment vas-tu, mon frère ? » Lorsque je regarde mon visage dans un de ces rares miroirs qui ponctuent ma demeure, je me surprends souvent à me poser une question relativement simple mais pourtant vertigineuse par ses implications. Qui suis-je ? Qui me regarde au travers de ces yeux clairs, qui me contemple derrière ce visage tendu, ces cheveux attachés en catogan, ces traits pincés et écrasés sous des responsabilités et des attentes toujours plus lourdes ? Je ne trouve la réponse à cette question qu’en présence de trois personnes. Gemma, qui ne peut, pourtant, être présente à mes côtés en toutes circonstances. Auprès de Gemma, mon cœur bat dans ma poitrine, je me redécouvre en homme. Orfeo, lui aussi relégué dans les ombres, relégué dans les ténèbres d’un esprit simple dont tous aimeraient être débarrassés mais que je chéris plus que quiconque ; auprès d’Orfeo, je m’épanouis en père, en protecteur. Mais il n’y a guère qu’auprès de Noah que je me redécouvre en frère. Que je me redécouvre en tant que Rafaele et non en tant qu’héritier.

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I can feel your breath,
I can feel my death

≈ Then write something, yeah it might be worthless; Then paint something then, it might be wordless; Pointless curses, nonsense verses; You'll see purpose start to surface; No one else is dealing with your demons; Meaning maybe defeating them could be the beginning of your meaning, friend
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MessageSujet: Re: mazurka klandestina (rafoah - rome, 1250)   Lun 30 Jan - 19:26


 
Mazurka Klandestina
Rafaele & Noah



J'ai vingt ans. J'ai vingt ans et ma vie est déjà toute tracée. Elu de Dieu parmi les Hommes, j'évolue dans une foule d'hermine, de velours chatoyant, la main du Père Alberigo fermement serrée sur mon épaule. Tout en me glissant une coupe de vin nouveau entre les doigts, il a susurré quelques mots dans le creux de mon oreille : "Vois, Noah, vois. Ces pêcheurs sont ton troupeau, tous autant qu'ils sont. Dieu a prévu de grandes choses pour toi, mon Fils. Et elles commencent par soulager les peines de ces âmes, pendant que je vais m'entretenir avec le Signore Renzacci." Alberigo, le Père Alberigo, mon père par procuration. J'acquiesce lentement alors qu'il dégage mon épaule de son étreinte, alors qu'il me glisse un sourire entendu. Je sais parfaitement ce qu'il sous-entend : que j'occupe tous ceux qui risqueraient de l'interrompre dans ses négociations. Son entreprise, je suis le seul à la connaître, pour le moment. Alberigo campe tant son ami, Renzacci, que sa puissance, dans l'espoir que cela lui procurera à terme la toge rouge des Cardinaux. Il n'en a fait mention à personne de notre confrérie, sinon moi. Un honneur qu'il ne réserverait qu'à son propre Fils, l'a-t-il dit. Mais je sais pertinemment qu'il ne s'agit que de placer sa confiance dans la seule personne qu'il croit, puisqu'il l'a lui-même façonnée.

J'ai vingt ans, je suis si jeune... Et pourtant déjà un homme. Tout du moins celui que mes Pères ont toujours rêvé que je devienne. Depuis trois ans, je prêche dans une petite église non loin du Tibre, au sein d'une population de pauvres faute d'avoir mieux. Mais j'aspire à mieux. J'aspire à m'élever, et Alberigo le souhaite tout aussi puissamment que moi. Ma voix fluette, mes traits fins, presque féminins, mes grands yeux verts ont conquis rapidement mes ouailles. Suffisamment pour qu'Alberigo se prenne à me comparer à Christ lui-même, lors de son passage au Temple, avec un sérieux si prononcé que j'ignore encore s'il était joueur ou dangereusement blasphémateur. Si je suis mitigé sur la comparaison, je peux aisément comprendre d'où elle provient. Mon âge n'est pas un handicap. La Parole de Dieu est Universelle, elle passe par les lèvres d'un enfant comme moi comme par celle de vieillards comme Alberigo, mais n'en demeure pas moins vraie. Pas moins pure. Selon mon Père, j'ai été pourvu d'une mission depuis ma prime enfance. Et son accession au rang de Cardinal lui permettrait ainsi de me faire progresser au-delà des frontières délimitées par les Hommes. Me permettrait d'achever cette mission qui est la mienne, me permettrait de m'élever parmi eux pour leur apporter la Lumière.

Je n'ai que vingt ans. Toutes ces considérations, aussi belles et louables soient-elles, me dépassent parfois. Si je suis conscient de mon statut, si je suis conscient des espoirs que mes Pères fondent en moi, je ne peux m'empêcher de vaciller quelques fois. De me sentir embarrassé de mes robes noires, de me sentir minuscule quand, de mon autel, je vois la misère et la pauvreté ronger les traits de mes fidèles. Lors de mon anniversaire, j'étais supposé recevoir un Cadeau. Le Don, celui de me transformer en animal, celui de m'élever au-dessus d'eux, au-dessus de l'Humanité, afin de mieux la guider. Afin de cumuler chacun de mes pouvoirs pour mieux les accompagner. Mais le Cadeau m'a été refusé, a été repoussé pour mes vingt et un ans. Je suis supposé continuer de faire mes preuves, mais je sais pertinemment qu'en vérité, Alberigo doute de moi. J'ai beau avoir vingt ans, je ne suis pas idiot. Je vois bien à son regard que ses sentiments ont changé à mon égard, quand bien même je remplis mes devoirs avec une application aux limites de l'acharnement. Ses motivations ont changé, ses considérations aussi. Une modification subtile dans ses humeurs, mais indéniable. Il doute de moi. Au point qu'il a refusé de m'offrir le Don, prétextant sur ce même ton amusé qu'il a toujours que mon cuir n'est pas encore assez solide.
Je sais qu'il a raison. Il voit en moi comme dans un livre ouvert, il sait que les confessions de mes fidèles continuent de me secouer, un fétu de paille sous une bourrasque. Et si je me remets à Dieu pour puiser toute la force nécessaire, il sait qu'un rien peut me briser. C'est pour cela que je souhaite le Don. Ardemment. Mais toutes mes tentatives de le convaincre échouent systématiquement. Et toujours, toujours ce léger sourire amusé sur son visage. Il aura ma peau, un jour, à défaut d'avoir déjà eu ma patience.

J'ai vingt ans, et je suis un homme. Une fidèle est venue se confesser, ce matin. Ses vêtements de pauvresse, son visage couvert grossièrement de poussière, n'ont suffi ni à cacher son incroyable beauté, ni à me berner. Son port, ses traits de louve, son regard, n'avaient rien de ceux d'une misérable. Mais sa voix, chaude et sucrée comme du miel, m'a conforté dans mon opinion qu'elle avait bénéficié d'une toute autre éducation que la majorité de mes ouailles. Son phrasé était riche, posé. Elle savait exactement ce qu'elle voulait dire, et comment. Et cette dernière question qu'elle m'a posée, à la fin de notre conversation, me laisse encore fébrile. "Si Dieu nous a donné à tous une mission, dans ce monde, qu'en est-il de la vôtre, Père Dalmazio ?"
Son nom est Aida. Et Aida a réussi, en seulement deux heures, à bousculer les fondements même de tout ce qui aurait pu faire... moi. Je lui ai répondu ce que je répondais systématiquement, mais les mots étaient empreints d'une acidité que je reconnaissais pas. Parce qu'elle avait raison sur un point. Quelle est ma vraie mission en ces lieux, en ce monde ? Est-ce réellement tout ce qu'on m'a dit, tous les espoirs que fondent mes Pères en moi, ou est-ce autre chose ? Je l'ignore. Profondément. Cruellement. Et la réponse que je lui ai donnée n'a pas eu l'air de la satisfaire, je l'ai senti à la manière dont ses yeux de louve, ses si beaux yeux de louve, se sont abaissés vers la croix que je porte sur mon torse. Ses lèvres purpurines se sont étirées dans un sourire et elle s'est penchée vers moi. Une odeur d'encens, de parfum et de fleurs s'échappait de sa chevelure brune, cachées sous la poussière qu'elle avait appliquée sur son visage pour maquiller ses origines. Elle m'a soufflé quelques mots, chargés de cet accent riche, napolitain, et ne m'a pas laissé le temps de lui donner ses consignes : "Je reviendrai, mon Père. Et j'attends une réponse plus convaincante que celle que vous vous échinez à répéter à tout un chacun. Une réponse qui vienne non pas de votre éducation, mais bien de votre cœur." Avant que je n'aie pu dire quoi que ce soit, avant que je n'aie pu la rattraper, elle était déjà partie. Et si la rencontre a gonflé mon cœur d'indignation, je n'ai qu'une envie à présent : la revoir. Je ne sais quelle réponse lui apporter. Mais je suis certain que je saurai en la revoyant. Je n'en doute pas.
C'est pour cela qu'Alberigo, lui, doute. Parce qu'en vérité je ne suis pas aussi solide qu'il l'a toujours espéré. Parce qu'en vérité j'ai beau avoir vingt ans, un parcours tout tracé, je reste un homme. Je reste un enfant. Parce qu'il sait que tout ce que je fais n'a pas nécessairement un but, parce que je n'ai pas appris de mes erreurs. Parce que je n'en ai pas fait suffisamment. Un soupir s'échappe de mes lèvres alors que je laisse l'alcool envahir mes pensées, mes doutes et mes craintes. Me voyant délaissé par mon maître, quelques nobles me tirent de mon propre esprit, et je les observe un moment, hagard. Détaché. Cette femme, n'est-ce pas le parfum d'Aida ? Son rire est trop gras, trop orgasmique. Ce n'est pas elle. Mais, m'enivrant de ce parfum que j'ai hâte de retrouver, je me laisse porter par le flux de la conversation.


Il n'avait que vingt ans, et sa vie allait finir par basculer, bien plus vite qu'il ne l'aurait imaginé. Les journées allaient s'embarquer dans une danse folle, une mazurka démente aux allures de gigue maudite, mais il l'ignorait encore. Grisé par le vin, grisé par l'odeur de rose qui s'échappait de la courtisane au rire gras, Noah avait retrouvé ses couleurs et cette joie de vivre juvénile qui le caractérisait. Chassé toutes ses pensées, ses désillusions, ses doutes, du revers de la main avec cette faculté toute particulière qu'ont les enfants de passer du coq à l'âne.
Deux mains vigoureuses s'abattirent sur chacune de ses épaules, le faisant sursauter tant il n'y attendait pas. La voix chantante de Rafaele Renzacci, son ami de toujours, l'annonça avant qu'il n'ait la chance de se retourner pour le voir. Un soulagement. Une délivrance alors que, faisant usage de son autorité naturelle, il chassait les convives et s'accaparait son ami. Répondant à son affection, Noah le serra dans ses bras à son tour. Un coup d'oeil par dessus son épaule lui permit de voir le Signore, le regard grave. Sombre. Alberigo n'avait apparemment pas encore décidé de l'accaparer, lui aussi.

-Il a sa tête des mauvais jours...

La réalisation subite lui fit un choc, et il relâcha aussitôt le dos de Rafaele pour ne pas approfondir l'étreinte. Il connaissait suffisamment les Renzacci pour savoir que lorsque le grand-père arborait une tête aussi longue, son petit-fils venait d'être roué de coups. Ne souhaitant pas lui faire plus de mal que nécessaire, le jeune prêtre s'offrit la courtoisie de ne pas insister et recula d'un pas, grimant une profonde révérence théâtrale. Cracher sur les conventions les amusait, quand ils n'étaient pas contraints à leurs propres positions. Et tel était le cas.

-Je me porte aussi bien que Dieu le désire, Signore. Qu'en est-il de toi ?

Rafaele était son ami. Rafaele était son frère, un frère qui n'avait été choisi par personne d'autre que son propre cœur. Sous bien des égards, Rafaele lui rappelait Lorenzaccio : un jeune homme vif, droit, auquel il était profondément attaché. Et si le second était mort par sa faute, à cause de ses erreurs, le premier portait le même éclat de vie dans ses prunelles azurées que son prédécesseur. Profiter de cette liberté conditionnelle avec lui rappelait toujours son âge à Noah. Celui où, encore enfants et pas tout à fait des hommes, ils avaient la possibilité de croquer la vie à pleines dents. Ensemble.
Se penchant vers son ami, le prêtre arqua un sourcil amusé dans sa direction.

-Comment pouvais-tu douter de ma venue, alors que nous savons aussi bien l'un comme l'autre que ton âme a un besoin si désespéré d'être sauvée que tu as besoin d'un prêtre à toute heure du jour et de la nuit ? Bien sûr que j'allais venir.

Il fit tinter sa coupe contre celle de Rafaele, avant d'enfin la porter à ses lèvres. Laissant claquer sa langue pour mieux s'imprégner des arômes du vin, il le trouva bien meilleur en la présence de son ami qu'en présence de la femme au rire désagréable. Toujours penché vers lui, il ajouta d'une voix basse, sur le ton de la confidence :

-Je crains que nous ne soyons obligés de nous fréquenter plus souvent que de coutume, d'ailleurs. Alberigo a des projets qu'il tient secrets, et desquels il ne veut s'entretenir qu'avec ton grand-père. Qui a toujours des goûts médiocres dans le choix de ses vins, si tu veux mon avis d'Homme de Dieu.

Dénigrer Renzacci était un sport auquel Noah s'adonnait volontairement depuis des années, en compagnie de son ami. Non seulement parce qu'il pensait sincèrement chacune des remarques qu'il faisait, mais aussi parce qu'il éprouvait une méfiance sans limites envers le vieil homme, à l'inverse de son Père. Et aussi parce que chacune des réactions de Rafaele à ses attaques était du miel pour son esprit. Délicieusement drôles.
Reposant sa coupe, il posa sa main sur son épaule, l'attirant avec lui vers un coin plus isolé de la pièce. Il n'avait plus le coeur à ruminer ses propres pensées. Mais, surtout, une once d'inquiétude voila ses yeux verts l'espace d'un instant alors qu'il considérait son ami.

-Je ne suis pas sot, Rafaele, je vois bien que quelque chose s'est produit entre toi et ton aïeul. Quelle a été la raison de votre querelle, cette fois-ci ? J'ose espérer que cela n'a rien à voir avec les résultats de notre association. Je croyais que les dernières accusations seraient suffisantes pour le tenir un peu plus longtemps dans une meilleure humeur...

Si leurs relations étaient pures, elles n'en étaient pas moins marquées par cette dualité qui constituaient leurs professions respectives. Ils étaient associés, en plus d'être alliés, et Renzacci n'était pas au courant de leur petit arrangement. Il ignorait que Noah fournissait à Rafaele toutes les sorcières dont il avait besoin pour assouvir son besoin de cruel de domination par le sang. Un arrangement que le prêtre avait accepté à contrecœur, afin de protéger son plus frère. Car sans cela, sans la garantie qu'il exécute suffisamment de personnes et donc satisfasse pleinement la soif de carnage de son illustre aïeul, Noah avait peur pour la survie de son ami.
En ces temps sombres, ils devaient se tenir les coudes. Si la discussion était nettement moins guillerette qu'elle aurait pu l'être, le prêtre ne laisserait pas son ami lui donner une réponse qui ne lui suffirait pas. Une analogie qui le frappa alors qu'il massait l'épaule du brun entre ses doigts, doucement, tant c'était la même chose qu'Aida avait faite avec lui le matin même.
La même conviction. Celle de déceler le vrai du faux pour permettre à l'autre de repartir revigoré. Le but de la jeune femme avait-il été le même ?

-Alberigo ne va pas tarder à envahir toute l'attention de ton grand-père, quoi qu'il en soit. Je te propose que nous nous échappions loin de cet enfer, que je troque mes robes contre un de tes pourpoints, et que nous partions où le coeur t'en dira.

C'était une habitude qu'ils avaient prise, et qui leur convenait parfaitement. L'équivalent de ce que la jeunesse de nos jours appellerait faire le mur, ou l'école buissonnière, une opportunité de troquer ses habits ecclésiastiques contre des vêtements plus confortables, qui lui permettraient d'être un jeune homme comme un autre le temps de quelques heures. Ils étaient l'échappatoire l'un de l'autre, depuis des années. Une nécessité marquée, profonde, aussi profonde que l'affection qu'ils portaient l'un pour l'autre.
Cette affection qui transparaissait dans l'inquiétude du prêtre alors qu'il espérait une réponse positive de la part de son ami. L'arracher de cet Enfer terrestre était un premier pas. S'en arracher lui-même était le second.  
 

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"In the end, we all are broken souls with a past we’ve survived, a story to tell, and the desperate hope that someone will listen" Z. Polinsky x


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MessageSujet: Re: mazurka klandestina (rafoah - rome, 1250)   Dim 19 Fév - 22:45


J'ai vingt-trois ans. J'ai vingt-trois ans et je suis l'héritier, de sang et d'esprit, d'un des plus grands et des pires Seigneurs de Guerre des Royaumes d'Italie. J'ai vingt-trois ans et je suis enfermé dans un héritage, dans l'horreur d'un sang et d'un nom qui ne peuvent à eux deux que me conduire vers la mort et l'opprobre. J'ai vingt-trois ans et je suis amoureux, j'ai vingt-trois ans et je suis lié par la loyauté, la reconnaissance et l'obéissance à un homme pour qui l'amour n'est qu'un sentiment à laisser aux jouvencelles, pour qui seul le désir peut éventuellement s'exprimer, pour qui l'ambition et le pouvoir sont plus importants que le reste. L'ambition, le pouvoir et la haine, cette haine qu'il dirige vers tous ces sorciers méprisables, ceux qu'il faut brûler, consumer jusqu'aux os pour mieux les rayer de la surface d'une Terre qu'ils ne méritent pas de fouler. J'ai vingt-trois ans, un rôle, un rang, un avenir. Mais rien de tout cela ne m'appartient. La jeune fille dont la main est liée à la mienne est ravissante, c'est un fait, mais son visage ne marque pas le mien. Ses mouvements sont gracieux, nos pas se complètent, suivent le rythme proposé et non imposé par les musiciens, mais je n'arrive pas à prendre plaisir à cette danse politique. Dès que la mazurka s'essouffle, j'en saisis le prétexte pour remercier, complimenter et m'écarter, sans oser un regard en direction de celui qui décide de tout, de chaque pan de ma vie, même les plus intimes. Dès que la mazurka reprend sa respiration, j'expire, je fuis. Et ces épaules sur lesquelles s'abattent sans tarder mes deux mains, ces épaules qui se raidissent un instant, se détendent à ma voix, se retournent. Je congédie ceux avec qui il parlait, sans le moindre doute quant à l'exécution de mon ordre. Ils n'auraient aucun intérêt à désobéir à l'héritier Renzacci, et mes propos ne souffraient d'aucune ambiguïté. Je les congédie sans un regard sur eux. Toute mon attention est accaparée par celui que je prends dans mes bras, tout à mon soulagement d'avoir un véritable allié, un véritable ami, un véritable frère. Les bras de Noah effleurent mes plaies, mes épaules se raidissent à leur tour, pendant une fraction de seconde. Il a sa tête des mauvais jours... Il a compris. Un simple sourire, et haussement d'épaules, viennent confirmer la conclusion de mon frère. « Certains se sont montrés par trop impertinents ces dernières heures et ont exigé de lui des choses qu'ils n'étaient pas encore en position d'exiger » Je commente en tentant de retenir l'amertume que cette déclaration éveille en mon sein. Serais-je un jour en position d'exiger quoique ce soit de cet aïeul immortel ? Mes yeux suivent le recul d'un pas et la révérence si délicatement esquissée par père Dalmazio. Si mon sourire a manqué un instant de disparaître, il réapparaît, sincère et dénué d'hypocrisie. Détendu comme trop rarement. Je me porte aussi bien que Dieu le désire, Signore. Qu'en est-il de toi ? Mon sourire tranquille frémit à cette question. Les oreilles qui traînent autour de nous m'interdisent trop d'insolence et d'honnêteté, m'interdisent même des propos libérés de ces conventions que l'on s'amuse pourtant à fouler du pied dès que possible lorsque nos positions et nos rangs respectifs nous le permettent. Je choisis mes mots avec soin avant de les articuler, j'anticipe mon ton et les sous-entendus qui les alourdiront avant de me décider à répondre. « Je me porte aussi bien que Signore Antonio le permet, Padre » Mes yeux brillent d'espièglerie. Ma formulation, volontairement en miroir de celle proposée par Noah, place mon aïeul dans la position d'un dieu, et ses désirs sont transformés en permission. Une permission qu'il ne m'accorde pas, qu'il refuse de m'accorder. Une main mise délibérée sur ma vie pour mieux la contrôler. Ai-je un jour été dupe ? Peut-être dans ma jeunesse avant que je ne prenne conscience de l'opprobre jeté sur moi par les vices d'un père que je n'ai jamais connu et d'une mère  toute aussi absente, des attentes posées sur mes épaules et des sacrifices que mon grand-père s'attendait à ce que je fasse.

Mes yeux brillent d'espièglerie, tout comme ceux de Noah lorsque je les croise. Comment pouvais-tu douter de ma venue, alors que nous savons aussi bien l'un comme l'autre que ton âme a un besoin si désespéré d'être sauvée que tu as besoin d'un prêtre à toute heure du jour et de la nuit ? Bien sûr que j'allais venir. Un éclat de rire silencieux s'échappe de mes lèvres et de ma cage thoracique, nos coupes teintent l'une contre l'autre avant que j'en ôte quelques gorgées à l'instar de mon vis-à-vis. « Il est vrai que je ne me peux me passer de mon confesseur plus de quelques heures, mon âme et mon cœur seraient par trop chargés de remords et de vices à avouer. » Pour ne point tarder à les commettre à nouveau le lendemain sans que jamais mes pensées ne réussissent à s'en alléger. Je me souviens encore du regard qu'Azzura avait posé sur ma nuque lorsque réfugié entre ses bras, je lui avais fait par de mon choix d'avenir. Un choix à l'opposé de ceux que l'on dessinait à deux, un choix qui se conformait aux attentes, là encore, du Signore. Nous en riions, mais je prie chaque soir pour le salut de mon âme, de mon âme de vingt-trois ans déjà damnée.

Je crains que nous ne soyons obligés de nous fréquenter plus souvent que de coutume, d'ailleurs. Mes yeux qui s'étaient perdus dans la contemplation de la robe du vin la délaissent pour se poser dans ceux de Noah. « Plus souvent, dis-tu ? » Alberigo a des projets qu'il tient secrets, et desquels il ne veut s'entretenir qu'avec ton grand-père. Qui a toujours des goûts médiocres dans le choix de ses vins, si tu veux mon avis d'Homme de dieu. Je secoue lentement la tête de gauche à droite, avant d'élever ma coupe comme pour, à mon tour, offrir mon avis sur cette dégustation. Avis déjà forgé, avis amusé. « Vois-tu, je crains que nous ne soyons trop loin de la table d'honneur pour que les choix gustatifs du Signore ne s'en ressentent... » Je glisse, sur le ton du secret, alors que je profite de ces rares instants où mes propos séditieux ne sauraient être mal pris. « Bonne chère et bon vin sont les récompenses des amis de sa seigneurerie... ce que tu bois là, mon frère, c'est le vin de la plèbe ! » Mes yeux filent un instant en direction d'un grand-père dont je crains, malgré tous mes efforts, une réaction disproportionnée s'il en venait à savoir les termes en lesquels je m'exprime. S'il est de moins en moins rare que je cherche la liberté de cette manière, il n'en reste que ces insurrections discrètes sont récentes et mesurées. Entravées par cette loyauté qui subsiste, envers et contre tout, malgré la colère et l'impulsivité de ma jeunesse. Que ce soit mes paroles soient plus libres que d'ordinaire sont un signe évident de ce brasier de déception et de rancoeur que j'héberge depuis plusieurs heures.

Un signe qui n'échappe, de toute évidence, en rien à Noah. Nos coupes sont délaissées, encore remplies, c'est à son tour de poser sa main sur mon épaule pour nous guider dans un coin plus isolé de la grand'salle, où les oreilles se font plus rares et où tout invite davantage à la confidence. Je ne suis pas sot, Rafaele, je vois bien que quelque chose s'est produit entre toi et ton aïeul. Quelle a été la raison de votre querelle, cette fois-ci ? J'ose espérer que cela n'a rien à voir avec les résultats de notre association. Je croyais que les dernières accusations seraient suffisantes pour le tenir un peu plus longtemps dans une meilleure humeur... Dans une attitude exempte de cette droiture, de cette noblesse et de cette maîtrise que mon rang exige sans cesse de moi, mon dos heurte le mur le plus proche pour que ma main vienne masser mes tempes. S'il venait à en avoir connaissance, notre association ne serait en rien, aux yeux du Signore, une source de reproches. Bien au contraire. Elle prouve chaque jour, par des victimes offertes à l'abattoir, au sang et aux vices les plus écœurants d'un bourreau, qu'elle a lieu d'être, par bien des aspects. Sorciers, sorcières, si Azzura m'a explicitement reproché le sang du bourreau qui coule sur mes mains et dans mes veines, elle n'a ni cherché ni réussi à s'élever suffisamment pour que je revienne sur ma décision et mon choix. Peut-être sait-elle à quel point ils sont définitifs et clairement détachés des attentes de mon aïeul. J'ignore si Noah sait à quel point il est dans le juste lorsqu'il attribue à mon âme une soif de rédemption, j'ignore tout autant s'il sait à quel point notre association, troublée par sa malhonnêteté, a à mes yeux un objectif plus que louable. Brûler les coupables et exempter les innocentes, mettre au bûcher ceux qui n'ont aucun droit de vivre, épargner les faibles et les opprimés. Un but que mon grand-père voit d'un œil bien moins noble que moi, mais un but dont il a réussi à me faire voir l'importance.

Non. La querelle qui m'a opposé un peu plus tôt au Seigneur n'a rien à voir avec notre collaboration étroite, à Noah et moi. Mes yeux clairs se fixent en direction de cet homme aux cheveux immaculés, petit et râblé, carré et imposant. La main de Noah, posée sur mon épaule, détend mes muscles. M'invite à la confession. Sans succès. Je cherche mes mots mais ils m'échappent, mes propos refusent de s'éclaircir suffisamment dans mon esprit pour que je puisse lui en faire part sans scrupule. Alberigo ne va pas tarder à envahir toute l'attention de ton grand-père, quoi qu'il en soit. Je te propose que nous nous échappions loin de cet enfer, que je troque mes robes contre un de tes pourpoints, et que nous partions où le coeur t'en dira. Mes yeux fixèrent un peu plus la silhouette de mon grand-père, et celle d'Alberigo. La proposition de Noah est tentante, la perspective d'une discussion à cœur ouvert avec lui, loin, si loin de cette foule aux curieux et aux délateurs bien trop nombreux à mon goût, l'est bien plus encore. Je souffle « Partons » dans un sourire de remerciements, avant de le guider hors de la pièce, un dernier regard en direction de nos deux mentors m'assurant de leur ignorance.

Sitôt sommes-nous hors de la grand'salle que déjà, je ne peux m'empêcher de me projeter dans quelques heures, lorsque cette fuite sera venue aux oreilles du Seigneur et qu'il se sentira obligé non seulement de me faire comprendre l'étendue de sa déception mais plus encore de faire peser sur moi menaces et mises en garde qui perdent chaque fois un peu plus de leur force tout en gagnant en intensité. Mon pas ralentit un instant. « Noah, penses-tu que nous soyons trop vieux à présent, trop chargés de responsabilités tous deux pour nous permettre ce genre de fuite ? » Mes propos formulés à voix haute me font froncer les sourcils par leur puérilité. Je me sens obligé de les expliciter de quelques mots. Et j'en profite, aussi, pour répondre à ses questions laissées sans réponse. « J'ai émis le désir de m'engager en fiançailles avec l'aînée Di Mercurio... son refus a attisé chez moi une colère que je n'ai pu retenir. » Un pli soucieux trace son chemin sur mon front. « Il se pourrait que mes actes aient dépassé mes mots, et que mes mots aient avant cela dépassé ma pensée. » Je m'entends à nouveau exclamer d'une voix anormalement forte et incontrôlée que mes désirs et mes volontés ne regardaient que moi, je m'entends à nouveau lui opposer que d'ici quelques années, s'il se dressait entre moi et Gemma, le bras armé des Renzacci pourrait s'élever sur lui, je m'entends à nouveau siffler que je n'ai que faire de la volonté ambitieuse d'un vieillard et qu'en tant qu'héritier, je n'ai que faire de ceux qui prétendent me dicter mes actes. Je me revois, enfin, lever la main sur lui. Et son regard, noir, glacial, me soumettre à son autorité en réveillant non seulement ma loyauté mais aussi mon éducation. Je soupire. « J'ai commis l'erreur de frapper mon aîné, Noah. »

Je soupire mais je me surprends, également, à en sourire. Comme si ce simple fait, frapper le Seigneur Renzacci, ne pouvait qu'être une illusion. « Est-ce un péché, padre, que de frapper un vieillard sans parvenir à le regretter ? »

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Dernière édition par Rafael A. Morienval le Mar 21 Mar - 20:37, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: mazurka klandestina (rafoah - rome, 1250)   Lun 6 Mar - 2:00


Les paroles de Rafaele étaient cryptiques, et peu engageantes malgré ce sourire juvénile vissé sur son visage. Non seulement son ami, Noah était aussi son confesseur attitré. Un titre qu'il portait depuis que le Seigneur Renzacci, depuis que le Père Alberigo, l'avaient décidé. Depuis quelques années, les deux garçons avaient été poussés à être inséparables. Une action que les deux aînés avaient mûrement réfléchie et qui avait fini par porter de plus beaux fruits que tout ce qu'ils auraient pu espérer ou prévoir. Frères plus qu'amis, ils partageaient bien plus que ce que pouvaient entrevoir les deux hommes, bien au-delà d'une simple amitié de surface comme ils l'avaient voulu. Et c'était au nom de cette amitié, de cette proximité qu'ils avaient l'un envers l'autre, que l'inquiétude de Noah s'était accrue. Il connaissait aussi bien Rafaele que son aïeul. Il savait lire dans ce sourire trop grand, derrière la malice qui pétillait dans ce regard trop clair. Car, malgré leur jeune âge, les deux jeunes hommes portaient un monde tout entier sur leurs épaules. Un monde qui n'était pas le leur, qui était celui qu'on leur avait donné, celui qu'ils étaient voués à honorer un jour prochain. Un monde qui faisait hurler leur âme d'enfants, les broyant sous ses contraintes, les pliant à ses lois. Des lois qui n'auraient pas dû exister sur des âmes aussi jeunes, et pourtant c'était un fait.
C'était leur réalité.

Et ce qu'il lisait dans le regard, dans l'attitude de Rafaele, un compliment grossier de ses propres singeries, c'était ça. Ce hurlement d'enfant apeuré devant un monde beaucoup trop grand, un hurlement qui répondait au sien. La sensation d'être le reflet l'un de l'autre, cette sensation étrange qui n'avait rien d'enviable, mais qui pourtant était leur sort à tous les deux. Ils ne se complétaient pas seulement. Ils se reflétaient. Et dans les paroles de son ami, le prêtre savait lire un appel à l'aide. D'où sa proposition de se soustraire des grandes pompes, de fuir les mondanités, de se réfugier dans un monde illusoire, le leur, où ils n'étaient rien de plus que de jeunes hommes de leur âge. Retrouver leur insouciance dans un monde qui ne l'acceptait plus. Renouer avec leur réelle identité juste pour une poignée d'heure, un répit qui leur permettrait de respirer. Profitant de l'éloignement, Rafaele avait fini par se révéler d'avantage. Avait fini par abaisser sa garde pour mieux révéler ses blessures. Une confiance qui ne cessait de gonfler le cœur de son ami.

Trop vieux. S'appuyant contre un guéridon de bois massif qui traînait dans le corridor où ils se trouvait, le prêtre fronça les sourcils. Des paroles qui entraient en discorde avec leur attitude toute puérile de s'enfuir du monde trop étriqué des adultes. Croisant les bras sur son torse, il réfléchit. Il ne se sentait pas trop vieux, bien au contraire. Il se sentait trop jeune. Trop impuissant face au poids que les anciens faisaient peser sur ses épaules. Trop inexpérimenté pour assumer les responsabilités qu'il devait embrasser encore et toujours dans le but de faire croitre ce dessein qu'avaient les aînés pour son propre avenir. Mais trop vieux ? Il en était bien loin. Bien trop loin pour se considérer comme un adulte à part entière. Une perspective qui l'effrayait nuit et jour, et qui pourtant était inéluctable.
Contrairement à ses habitudes, il resta silencieux, laissant Rafaele poursuivre ses explications. C'était donc ça. Gemma Di Mercurio, un sujet qui revenait régulièrement dans leurs conversations, ces derniers temps. Un sujet de discorde avec Renzacci premier du nom, mais qui en général n'entraînait pas de répercussions trop grave. Alors quand son ami avoua la proportion qu'avait pris la dispute, Noah en resta bouche bée.

-...Tant que ce ne sont que des paroles, votre désaccord n'est pas si grave... A moins que...

Il connaissait son ami. Il le savait passionné, il le savait spontané. Il le savait surtout jeune, aussi jeune et inexpérimenté que lui. Et s'il y avait une caractéristique essentielle chez Rafaele Renzacci, c'était sa capacité à être d'une droiture toujours exemplaire. Alors quand il lui avoua finalement l'inavouable, le sorcier ne put s'empêcher d'écarquiller les yeux. Parce qu'un tel emportement ne ressemblait pas à son ami. Ou plutôt il le connaissait suffisamment pour savoir qu'il lui ressemblait trop.
La confrontation était inéluctable. Ce n'était qu'une question de temps, et le temps était arrivé. Glissant ses doigts sur ses tempes pour les masser doucement, il baissa les yeux. Le geste était critique. Un tel geste, Rafaele allait le regretter amèrement. Bien au delà des coups de fouet, bien au-delà de la méprise constante. Renzacci n'était pas connu pour sa grandeur d'âme, bien au contraire. Un tel acte de rébellion allait se payer chèrement. Et pourtant. Pourtant au fond c'était la jeunesse de Noah qui répondait. Ce n'était pas le confesseur mais l'ami qui apprenait la nouvelle. Et l'ami se sentit gonfler d'une bouffée de fierté pour son frère. Parce que ce n'était pas seulement de l'insubordination, c'était son premier geste en tant qu'homme à part entière. Pas de gouverner ses troupes, pas de mener une quantité mémorables de sorciers au bûcher. Mais de se rebeller contre le Seigneur pour affirmer ses propres convictions. Rafaele était bien plus homme que lui, Noah, ne le serait jamais. Et ce fut cette fierté qui le poussa à pouffer doucement sous sa question, masquant sa bouche de sa main pour cacher ses ricanements.

-Je ne devrais pas rire, mais imaginer l'expression courroucée de ton grand-père suite à ton coup est la meilleure distraction que j'aie eue depuis longtemps !

Oh, il devait être furieux, ce couard de Renzacci. Furieux et amer, mais imaginer son visage choqué venait de faire toute sa journée. S'efforçant au mieux de calmer son hilarité, Noah sauta sur ses pieds et posa deux mains solides sur les épaules de son ami. Il l'aurait enlacé, tant il était fier de lui. Mais il y avait encore trop de monde autour d'eux pour qu'il s'autorise ce type d'effusion.
Son sourire radieux s'effaça difficilement, mais il prit une expression plus grave, serrant toujours les épaules de son ami. Sa question était légitime. Et méritait une réponse.

-Pour être parfaitement honnête, c'est à ton ami que tu parles et non pas à ton confesseur. Et ton ami est fier de toi. Le confesseur nettement moins, mais il est resté dans la salle de réception de ton grand-père. Reste que les répercussions risquent d'être terribles, tu dois en être parfaitement conscient. Cependant j'estime personnellement que tu as eu raison.

Une opinion qui serait très certainement mal vue par Alberigo, s'il l'entendait. Contraire à l'éducation qu'il avait reçue, contraire aux règles mêmes de leur société ou aux Ecritures. Mais Noah n'en avait cure. Ce n'était pas leur avis que Rafaele avait demandé, il l'avait senti au ton de sa voix. Ce n'était pas l'âme du jeune seigneur qui était en jeu. C'était son intégrité. Et pour son intégrité, Noah était parfaitement en accord avec son geste. Peu importait le reste.
Relâchant les épaules de son frère, le prêtre tira un peu sur ses robes épaisses, ne sachant plus qu'en faire. C'était dans des circonstances pareilles qu'il se sentait trop jeune. Rafaele avait des rêves d'émancipation, mais lui aussi. Sa condition le serrait parfois tellement à la gorge qu'il lui semblait manquer d'air. Comme à présent. Comme à chaque fois qu'il retrouvait son frère. Retrouvant son sérieux, une lueur malicieuse pointant toujours dans ses iris clairs, il invita son ami à le suivre alors qu'il partait vers ses appartements, comme initialement prévu. Fourrant ses mains dans ses manches longues, une posture méditative qu'il avait embrassée dans son monastère, il leva les yeux vers les poutres travaillées du couloir en progressant. Son esprit était en ébullition, sous ses bouclettes brunes.

-Penses-tu toutefois pouvoir réchapper à la colère de Renzacci, maintenant que tu l'as offensé ? Car je crains qu'il ne te permette pas de mettre tes projets à exécution. As-tu un plan pour contrer sa volonté ou n'était-ce qu'un éclat de colère ?

Gemma Di Mercurio était d'un ordre similaire au sien. Etait de la même condition que la sienne. Si Rafaele le savait, Noah l'ignorait. Mais ce qu'il savait c'était qu'il ne pourrait jamais se tirer du bourbier dans lequel il venait de se mettre sans aide, ou sans avoir déjà mûrement réfléchi à un plan d'action. Il le souhaitait ardemment à son ami. Ardemment. Et était prêt à l'aider à la hauteur de ses propres capacités, s'il en avait besoin. Mais il était inutile de le lui rappeler.
Bifurquant dans un nouveau couloir, il attendit que Rafaele ouvre la lourde porte de bois de ses appartements avant de s'y engouffrer. Les domestiques étaient tous trop occupés avec la réception pour se soucier des caprices du jeune Renzacci. S'ils s'enfuyaient quelques heures, personne ne s'en rendrait compte. Déjà, le caractère feutré de la chambre leur apportait un calme et une discrétion qu'ils n'avaient pas auparavant. Un écrin de tranquillité bienvenu.

-La Signorina est-elle au courant de ton geste, seulement ? Voire de tes projets ? Elle possède un certain pouvoir qu'il serait judicieux d'exploiter, pour peu qu'elle couve le même dessein que toi pour les noces. Avec un peu de chance, il serait possible de faire miroiter une alliance à ton grand-père pour lui faire oublier la fiancée initiale qu'il a prévue pour toi.

Si son discours était optimiste, volontairement optimiste, il n'était pas sûr qu'il soit particulièrement convaincant. Car lGemma Di Mercurio n'avait pas le même statut que la promise officielle de son ami. Car le pouvoir qu'il mentionnait était un pouvoir que Rafaele ne devait probablement qu'ignorer. Elle était sorcière. Elle avait la possibilité de faire changer l'avis du Seigneur Renzacci avec une potion, pour peu qu'elle en connaisse la formule. Et s'il ignorait quelle était l'amplitude de son éducation, si elle était aussi approfondie que celle qu'il avait reçue, il pouvait tout de même entrevoir certaines possibilités qui n'avaient probablement pas caressé l'esprit de son frère.
Distraitement, il avait glissé ses doigts sur un pourpoint de cuir sombre délaissé sur un coffre de bois ciselé. La matière, plus confortable que ses épaisses robes noires, l'attirait inexorablement. Cédant à l'impulsion de leurs habitudes, il avait fini par prendre le vêtement et se glisser derrière un paravent à l'arrière de la pièce. Il pouvait toujours entendre la voix de Rafaele de sa cachette, alors qu'il enfilait des vêtements plus confortables et roulait sa chasuble en boule dans un coin peu éclairé. Un geste qu'il avait fait tant de fois qu'il ne les comptait plus.
Nettement plus à l'aise, il emprunta une paire de chausses à son ami pour compléter son habit, troquant les robes noires contre les vêtements que tous les jeunes hommes de son âge portaient en temps normal. Une liberté volée, une liberté si délicieuse qu'elle se traduisait par un sourire évanescent sur son visage de chérubin. Ils étaient jeunes. Ils étaient vieux. Ils étaient des hommes sans âge, avec cette rage au ventre de toujours vouloir bien plus que ce qu'ils avaient le droit d'obtenir. Tous deux voulaient une vie complètement opposée de celle qu'ils étaient contraints de mener.

-Sortons, mon ami. Nous serons bien plus aise de discuter de tout cela loin de nos contraintes respectives !

Ils n'étaient, après tout, que des enfants jouant à être des hommes. Depuis toujours.

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MessageSujet: Re: mazurka klandestina (rafoah - rome, 1250)   Mar 21 Mar - 23:57


Homme ou enfant, nous ne sommes plus dans l’âge où nous voguions entre ces deux états sans parvenir à nous fixer. Nous ne sommes plus dans l’âge où de nos humeurs dépendaient nos réactions, nous ne sommes plus dans l’âge où nos écarts nous étaient pardonnés du fait de notre jeunesse. Homme ou enfant, nous n’avons plus le droit de nous comporter comme tel. Nous n’avons plus le droit de nous recroqueviller dans des espoirs infantiles et dans ces mondes imaginaires où tous nous était possible. Nous ne pouvons désormais plus qu’être des hommes responsables, des hommes et des héritiers, des Seigneurs et des Padre de demain, d’aujourd’hui déjà. Malheureusement. Nous ne sommes plus que des enfants contraints de jouer aux hommes, à défaut d’accepter de s’enfermer dans les ornières de nos destins respectifs, à défaut de lâcher définitivement prise sur une enfance que l’on nous a déjà volée. Chaque jour, le carcan dans lequel m’enchaîne mon nom, mon héritage et les attentes que tous posent sur moi m’étouffe davantage. Chaque jour, les exigences et les conséquences du moindre faux pas se densifient, s’alourdissent, pressent mes épaules pour me faire courber l’échine ou me briser définitivement. Je ne suis qu’un enfant. Un homme qui rêve de rester enfant. Un enfant qui craint de devenir homme. Je ne suis qu’un nom, qu’un rôle, qu’un avenir auquel je me plie malgré moi pour revêtir les guêtres qui me sont destinées et me siéent chaque jour davantage. Chaque jour. Je ne suis plus un enfant, je n’accepte pas encore d’être homme, je n’ai plus guère le droit ni le temps d’osciller entre les deux. Il faut que j’apprenne à me plier à ses règles en lesquelles je crois, à une justice en laquelle j’espère, à des us et des coutumes qui rythment ma vie plus sûrement que mes battements de cœur. Chaque jour arrache de moi l’enfant que je n’ai pas pu être, que je n’ai pas su être. Chaque jour fait de moi un homme que je ne veux pas être, que j’ai toujours été. Et chaque jour, enfin, je me languis d’une liberté que je doute avoir un jour eue et que, pourtant, je goûte comme à un fruit défendu par de petites bravades comme celle que je viens de servir à mon ami le plus cher. Je ne suis qu’un enfant. Je n’en ai jamais été un. Je ne suis qu’un enfant qui joue à être un homme, qui se débat et qui perd petit à petit du terrain. Qui en regagne comme il peut, quand il peut. Qui agrippe comme une lame salvatrice le sourire de connivence que l’on échange, Noah et moi, sous couverts de quelques mots à double tranchant. Un confesseur, voilà qui m’est indispensable sur bien des points. Un confesseur entre les mains duquel déposer mes doutes, mes aveux, mes sarcasmes et ce trop-plein de colère que je couve et qui me ronge. Un confesseur et un ami entre les mains duquel je dépose une confiance fragile mais pourtant chaque fois renouvelée. Mes mots sont à double tranchant, trempés dans de l’ironie mais au cœur bien sincère. Âme chargée de vices et de remords, que je ne peux me permettre.

Âme chargée de vices et de sang, comme celles de ces deux hommes que l’on a, tous deux, comme mentors pour mieux nous porter vers notre avenir. Deux ambitieux, deux maîtres dans leur domaine, avançant des pions sur un échiquier chacun leur tour, pour briguer non pas la même couronne mais bel et bien le même futur. Noah et moi sommes des pions destinés à prendre la place des rois, des cavaliers qu’une main de maître déplace, nous octroie une liberté d’action toute relative. Des cavaliers, entourés de pions que nul n’hésitera à sacrifier pour nous. Bonne chère, bon vin, faste et luxe, vice et ambition, tout ce qui nous entoure n’est réellement qu’un jeu d’échecs dont nous avons le malheur de contempler les mécanismes internes. Mes yeux ont beau briller d’espièglerie, j’ai beau embrasser les doubles-discours pour porter de maigres atteintes à un aïeul hors de portée, ma voix a beau s’amuser à reprendre en miroir ceux de mon meilleur ami, la vérité est tout autre que ce que mon sourire peut transmettre. Et Noah ne se laisse pas avoir. Il y a dans mon attitude une effronterie inhabituelle, de la noirceur marquée par une colère brûlante, il y a dans la façon que j’aie d’attaquer bien plus que d’ordinaire mon grand-père un non-dit hurlé, jeté en plein visage de Noah comme un appel à l’aide.

Je ne suis pas sot. Bien évidemment que mon meilleur ami est loin d’être sot. C’est même le contraire le plus parfait que je contemple dans ses prunelles posées dans les miennes. Qu’ai-je fais, qu’ai-je dit cette fois-ci pour que la colère de mon aïeul soit tombée sur mes épaules et mon dos un peu plus tôt dans la journée ? Mes lèvres restent muettes quelques instants, martelées de mes battements de cœur. Mon silence s’échoue comme un naufragé sur les rives de notre amitié, des rives vierges de méfiance, des rives qui invitent à la confession, comme cette main posée sur mon épaule, comme ce regard qui me tend la main. Partons. Fuyons. Esquivons-nous, comme il le propose, là où ma langue se déliera davantage, là où cet incendie qui ravage le contrôle que je pose continuellement sur mes actes et mes mots pourra s’apaiser, là où la stature du Seigneur Renzacci ne pourra plus inonder mon âme d’une huile sacrificielle pour mieux attiser la douleur et distiller une haine que j’ai peur d’embrasser à bras le corps aussi facilement que la mort qui voltige chaque jour autour de moi.

La grand’salle est derrière nous, et déjà mes épaules s’allègent d’un poids. La grand’salle est derrière nous, mes lèvres articulent une question soucieuse quand mon pas ralentit. Trop vieux. Des enfants jouant aux hommes, des héritiers chargés du poids de leur avenir, du poids d’attentes vouées, dans mon cas, à être déçues ou transcendées. Un Renzacci ne se contente pas du médiocre. Il est noir, il est blanc, il ne s’abaisse pas à se recroqueviller dans les ombres et à se parer d’un gris insipide. Nous ne sommes plus dans l’âge où on nous pardonnera quelques passades ; mes maigres rébellions, trop rares et pourtant trop nombreuses, sont marquées dans ma chair et si j’assume chacune d’entre elles en gardant la tête haute, je ne peux que les garder en mémoire malgré tout. Tout comme j’assume les mots que j’ai pu prononcer un peu plus tôt, et que je dévoile enfin à mon frère, dans ces couloirs déserts et glacés du palais. ...Tant que ce ne sont que des paroles, votre désaccord n'est pas si grave... A moins que... Un maigre sourire crispé s’étire sur mes lèvres à ces phrases inachevées qui annoncent la fin de ma confession. Une part de moi s’amuse de voir les yeux de Noah s’écarquiller de surprise. Elevé pour régner, élevé pour diriger, je me sais passionné, mais je sais aussi avoir laissé à mon aïeul toute impulsivité pour me différencier par ma patience et ce contrôle que j’exerce autant sur mes gestes que sur mes mots. Tout le contraire de ce que je viens d’avouer. Les yeux écarquillés de mon meilleur ami catalysent une réaction commencée il y a de cela quelques heures. De faibles gouttes de stupeur percutent la surface d’un mélange, se précipitent en cristaux, grimacent sur mon visage, dans un soupir. Dans un sourire. Avoir levé le bras sur cet homme qui m’a élevé, sur mon seigneur et mon maître à bien des égards, ne devrais-je pas le regretter ? Ne suis-je pas supposé chercher la rédemption, supplier un pardon qui ne viendra pas ? Ne suis-je pas supposé afficher un air contrit, plutôt que ce sourire enfantin qui survole sur mes lèvres, s’affirment et réclament le droit d’exister ?

Tout mon être guette une réaction de la part de mon vis-à-vis. Tout mon corps se tend dans l’attente d’un avis qui m’est, je m’en rends compte à cet instant, bien plus important que la plus douloureuse des sanctions. Et tout mon corps se relâche, imperceptiblement, de soulagment lorsque Noah se met à ricaner. Je ne devrais pas rire, mais imaginer l'expression courroucée de ton grand-père suite à ton coup est la meilleure distraction que j'aie eue depuis longtemps ! Aussitôt, toute tension me quitte et le futur Seigneur bat en retraite pour mieux laisser le jeune adulte envahir l’espace d’un rire timide qui vient se joindre à celui de Noah. Expression courroucée ? « Je crains devoir confesser qu’il a mis quelques secondes à comprendre que la main qui venait de s’abattre sur lui était la mienne. Ou même… tout simplement… qu’une main s’était abattue sur lui. » Je baisse les yeux une fraction de seconde en soupirant derechef. Pour mieux les reporter sur Noah, dont les mains viennent de retrouver le chemin de mes épaules pour mieux accaparer mon attention. Son sourire disparaît, le mien se trouble. S’assourdit d’anxiété. Pour être parfaitement honnête, c'est à ton ami que tu parles et non pas à ton confesseur. Et ton ami est fier de toi. Le confesseur nettement moins, mais il est resté dans la salle de réception de ton grand-père. Reste que les répercussions risquent d'être terribles, tu dois en être parfaitement conscient. Cependant j'estime personnellement que tu as eu raison. Ma main droite remonte se poser sur la sienne et sur mon épaule gauche ; mes yeux quant à eux, se rivent instantanément dans les siens. « Les répercussions, je les assumerai. » J’articule posément, sans quitter ses prunelles. Assumer. N’est-ce pas ce que je sais faire de mieux ? « Et mon confesseur… je crains que l’héritier Renzacci soit encore en train de discuter avec lui. » Cessons d’être adulte, redevenons enfant, redevenons adolescent. Cessons ces jeux épuisants. Sommes-nous trop vieux pour fuir ainsi nos responsabilités ?

Nos pas qui nous mènent vers mes appartements privés répondent à cette question. Quelques pas, les couloirs déjà déserts se rafraîchissent davantage encore de l’absence de présence humaine. La musique, elle, s’essouffle au fur et à mesure que nous nous éloignons du cœur des festivités, le silence reprend ses aises entre nous deux, comme pour appeler à la même méditation que ce que m’inspirer sa posture monacale. Penses-tu toutefois pouvoir réchapper à la colère de Renzacci, maintenant que tu l'as offensé ? Car je crains qu'il ne te permette pas de mettre tes projets à exécution. As-tu un plan pour contrer sa volonté ou n'était-ce qu'un éclat de colère ? Mon pas se fait un instant incertain, sans pour autant ralentir. Tout comme moi, il chancèle, tout comme moi il titube, avant de reprendre. « J’aimerais t’affirmer que peu m’en chaut, mais honnêtement… je n’ai guère eu le temps d’y songer. Ou je n’ai guère eu l’envie, jusqu’à maintenant, d’y songer réellement… » Je m’interromps, le temps de prendre les devants, de pousser la porte en chêne et d’ouvrir à mon frère un accès privilégié à mes appartements. Dernière nous, je referme pour plus de tranquillité, pour retrouver aussi l’atmosphère rassurante de ce dernier refuge dans lequel j’ai le droit d’être moi. La Signorina est-elle au courant de ton geste, seulement ? Voire de tes projets ? Elle possède un certain pouvoir qu'il serait judicieux d'exploiter, pour peu qu'elle couve le même dessein que toi pour les noces. Avec un peu de chance, il serait possible de faire miroiter une alliance à ton grand-père pour lui faire oublier la fiancée initiale qu'il a prévue pour toi. Une grimace détourne mon regard de Noah, mes pas me guident vers ce panneau de bois, rayé de coups de crayons quelques heures plus tôt. Mes doigts accrochent les défauts et les nœuds du noyer, redessinent les contours d’un visage. « J’ose espérer que Gemma partage les mêmes vœux que moi pour l’avenir, Noah… » Du coin de l’œil, je l’aperçois effleurer l’un de mes pourpoints. De mon menton, je désigne le paravent. « Si tu le souhaites… » Moi-même, j’hésite à troquer mes affaires contre une tenue plus sobre et agréable à porter.

Noah disparaît hors de ma vue, je reviens vers mon lit pour m’y allonger sur le ventre, dans une attitude si peu digne d’un Seigneur que je me complais dans cette insurrection aussi criante d’infantilité que satisfaisante. « Noah, d’un point de vue stratégique, il serait très mal avisé de me marier avec une Di Mercurio, j’en suis bien conscient. Et ce simple fait… je sais depuis le début qu’une union entre elle et moi ne sera pas reconnue par Antonio. Si un jour ton cœur s’éprend d’une demoiselle, n’auras-tu toi aussi pas la certitude que ce sera voué à l’échec… mais… j’aime à me dire que si cela advient un jour… alors tu espéreras comme moi pouvoir changer la donne. » Je me redresse pour m’asseoir sur le bord de mon lit, ôter mon pourpoint à mon tour et le troquer contre l’un de ses frères, plus sobre et usé, en tout point identique à celui dont s’est saisi Noah un peu plus tôt. « Je ne peux concevoir un avenir sans elle, voilà tout. Je n’ai guère de plan… je sais juste… » Un nouveau soupir. « Ce n’était qu’un éclat de colère que je ne regrette pas et dont j’assumerais les conséquences, voilà tout. » Mes yeux heurtent ceux de Noah lorsqu’il réapparaît, transformé en jeune homme, délaissant son habit et son statut pour véritablement confiner le père et le confesseur au château. Un éclat de colère dont j’assumerais les conséquences, quelles qu’elles soient. N’en suis-je pas, par moment, à songer à la fuite, définitive ? A une fuite qui priverait Noah de son ami, Orfeo de son protecteur ?

Une fuite dont je goûte déjà la saveur dans des moments comme celui-ci. Sortons, mon ami. Nous serons bien plus aise de discuter de tout cela loin de nos contraintes respectives ! Je lui offre un sourire, un sourire retenu, comme à mon habitude. « Sortons, oui, je n’ai que trop parlé… et certainement pas assez bu pour continuer à assumer mes propos. » Je me redresse, lissant par réflexe le devant de mes habits froissés dans mes constants mouvements, avant de guider Noah vers les couloirs, mais aussi tous ces passages réduits usés par les domestiques et qui mènent en quelques minutes, pour peu qu’on sache s’y repérer, vers des sorties discrètes destinées à tous ceux que l’on ne voit pas, puisqu’on leur refuse le droit d’exister du fait de leur lignée paysanne. L’air frais de la nuit s’agite, soulève quelques mèches échappées, je m’adosse sans plus tarder mais non sans précaution au mur glacé. Hors des murs. Hors du palais. Hors de la vie d’un Renzacci. Je respire. « Je n’échapperai pas à la colère d’Antonio » Ma voix douce est délivrée de colère, lorsque je reformule des propos que j’ai déjà tenus. « Et pour qu’alliance et mariage il espère un jour, il lui faudra un hériter. Ce n’était qu’un coup d’éclat, mais je crains que sur ce sujet, jamais il ne me voie plier. Il me brisera ou j’obtiendrai ce que je désire. » Je regarde Noah dans les yeux. Avant de soupirer, encore. Et d’enchaîner. « Ce pourpoint te va à ravir, il te sied bien mieux que ces robes informes qui te cachent. Vers où nous dirigeons-nous ? » Le changement de conversation brutal dénote ma crainte de l’avenir, quoique je puisse en dire. « La taverne du Rieur Sanglier, ou celle du Poney Fringant, ce soir ? Je crains qu’il n’y ait guère de ménestrels pour nous divertir, mais ils auront bien quelques dés pour un cul-de-chouette… et quelques choppes remplies. »


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MessageSujet: Re: mazurka klandestina (rafoah - rome, 1250)   Mar 20 Juin - 1:11


Ni des enfants, ni des hommes. Telle a toujours été notre raison. Nous ne sommes ni des enfants ni des hommes depuis que tel a été décidé par nos aïeux, par nos pères, depuis bien avant notre naissance. Ni adultes, ni bambins, nous n'avons ni le droit de rire ni celui de chanter. Ni le droit d'errer ni celui d'avoir raison. Nos âges ne sont pas suffisamment mûrs pour que nous puissions nous exprimer, et pourtant nos entrailles hurlent de ce feu naturel qui nous est étouffé. Là. Tout au fond de nous. Nous n'avons pas le droit à l'erreur alors qu'elle est la raison de notre âge. Nous sommes des sureaux juste verts, qui n'ont pour autant plus le droit de ployer sous le vent, depuis le stade même du bourgeon. Eclore, croître, grandir, est un concept qui nous est si éloigné que lorsque nous tentons de nous rapprocher de son sens, nous ne pouvons que nous fourvoyer d'avantage.
Nous n'avons jamais été maîtres de nos vies. Ni Rafaele, ni moi. Et là, dans ce pourpoint qui caresse agréablement mes formes, je ne me sens pas plus à ma place qu'auparavant. Parce que ma place, celle de mon ami, ne sont que des concepts elles aussi. Elles sont soumises aux caprices de nos aïeux, qui, mus par la force de leurs propres convictions, nous déplacent en nous pinçant la tête entre leurs doigts impérieux. Avons-nous jamais eu notre identité réelle ? Avons-nous jamais eu une enfance, à proprement parler ? Elle me semble si lointaine. Si lointaine qu'elle semble rêvée.

La voix de Rafaele m'est parvenue comme un écho, un ronronnement lointain, alors que j'enfilais ses nippes. Une voix étouffée par sa position allongée, tout juste portée par l'air ambiant, que j'ai eu du mal à déchiffrer. Mais ses mots lourds de sens n'ont pas empêché le trouble de se réveiller en mon sein. Si nous sommes des errants, l'un comme l'autre, des pions sur le grand échiquier de la vie, Rafaele a trouvé le moyen de s'en échapper. Par ses faits. Par ses gestes. Son projet semblait louable, et si ses bases étaient quelques peu bancales, elles étaient sensées. C'était peut-être pour cela que mes pensées avaient commencé à se bousculer sous mes mèches brunes. Parce qu'au fond, Rafaele se battait, lui, pour ses convictions. Difficilement. Sans nécessairement avoir toutes les armes dont il aurait besoin en main. Mais il improviserait.
L'improvisation. Une qualité à laquelle j'aspire sans toutefois pouvoir y accéder. Car qui souhaiterait d'un prêtre capable d'improviser son sermon ? Alberigo me l'a si bien seriné, encore et encore, que sa leçon est gravée dans ma mémoire. Nous n'avons pas le droit à l'erreur. Nous n'avons pas le droit à l'errance. Je n'en ai pas le droit. Alors quand la voix de Rafaele s'était élevée dans l'air une nouvelle fois, évoquant la possibilité que moi aussi je puisse céder à l'appel d'une femme, j'ai baissé la tête malgré moi. Sous mes yeux, les chausses que j'avais empruntées à mon ami après avoir ôté mes sandales. Des chausses qui n'étaient pas les miennes, quand bien même je l'aurais voulu. Parce que ses paroles étaient insensées. Parce qu'il savait pertinemment que ce cas de figure ne pouvait, ne devait se présenter en ce qui me concernait. Qu'en tant que protégé d'Alberigo il y avait des choses que je ne pouvais me permettre. Des sentiments desquels je ne pouvais pas approcher. Et l'amour en faisant partie. Ma voix s'était éteinte, portée tout juste par un filet d'air dont je doutais qu'il l'entende réellement :

-Tu sais bien qu'il y a peu de chances pour que cela m'arrive un jour.

Un aveu presque silencieux qui fut vite effacé, noyé dans le cours des pensées de mon compagnon. D'une certaine manière, j'espérais qu'il ne m'ait pas entendu. Le connaissant, il n'aurait pas toléré que je l'interrompe dans ses considérations, et encore moins avec ce type de réflexions néfastes. Pourtant elles étaient si réelles qu'elles m'emplissaient d'amertume. Si réelles qu'elles avaient vicié cette joie qui m'avait habité peu de temps auparavant, alors que je volais ses vêtements à mon ami consentant. La main distraitement posée sur le paravent, mes yeux croisèrent ceux de mon ami. L'éclat de détermination, ce soupçon d'une volonté farouche de tout envoyer paître, fit dévaler un frisson le long de mon échine. Pressa mon coeur dans un étau invisible. Un regard que je connaissais parfaitement. Sa décision était prise, quelle qu'en puisse être l'issue. Il n'y aurait pas de retour arrière. Pas de concessions. La scission entre mon ami et Renzacci était passée de brèche à gouffre, aujourd'hui. Et il n'y aurait plus jamais la possibilité de combler cet écart entre eux.

Peut-être que c'était ça, de devenir un homme. Car, pour la première fois de notre amitié, j'apercevais un changement chez mon compagnon. Un changement subtil, juste visible entre le froissement de mes cils, mais bien réel. Sa posture était devenue plus droite, pas fière, mais bien plus masculine. Son regard était chargé d'une combativité virile. Mais, surtout, il ne souriait plus. Peut-être que c'était effectivement ça, de devenir un homme. Le moment où l'on embrasse sans retenue aucune ses responsabilités. Ce moment de fracture où l'on ne décide plus de vivre pour ou par les autres, mais bien pour soi. Mon ami était changé à tout jamais, et j'allais devoir l'accepter. Quand bien même cette perspective ne m'enchantait pas réellement. Quand bien même je pouvais sentir cette vague torsion de mon estomac qui présageait le pire.
N'en laissant rien paraître, je l'invitai à enfin sortir. L'air ambiant était devenu suffocant. Et les circonstances fort peu propices à tout type de discussion. Une vague de soulagement passa dans mon corps en le voyant retrouver son âme d'enfant, lorsqu'il accepta. Une vague de soulagement qui réchauffa mon sourire alors que je lui emboîtai le pas vers l'extérieur, fort content d'échapper enfin à cet enfer de pierres.

La fraîcheur de l'air contrastait avec la chaleur éreintante qui régnait entre les murs. Inspirant à larges goulées, je le vis s'adosser aux parois de la résidence, alors que je m'étirais enfin, savourant cette liberté que nous avions volée à nos aïeux. Un instant de félicité qui fut coupé par la voix, trop douce, de Rafaele. Une douceur chargée de menaces. De conviction. Et de la promesse sourde que la fracture entre l'innocence et l'âge de raison se creusait encore d'avantage. Si une part de moi refusait, égoïstement, qu'il puisse grandir un jour, la majeure partie de mon être penchait en sa faveur. Après tout ce que Renzacci lui avait fait endurer, ce n'était qu'un juste retour de flammes. La seule chose que j'espérais était surtout qu'il ne s'y brûle pas lui-même.

-Quelle que soit ta décision, sache que tu as mon soutien. Tu connais ma propension à l'insoumission, quand on en vient à ton grand-père. Mais je pense que si ton plan manque de fondations, pour l'instant, tu réussiras. Parce que tu en es entièrement capable. Et tu n'es pas seul dans ton entreprise.

Il ne l'avait jamais été, de toute notre amitié. Si au départ notre amitié avait été forcée par nos maîtres, elle n'en était pas moins devenue vraie. Et quand bien même le sujet était particulièrement grave, il n'altérait en rien l'affection que je portais au jeune seigneur. Il avait toutes les cartes en main pour accomplir ses rêves. Et si je répugnais à accepter qu'il puisse agir de la sorte, imaginant parfaitement les répercussions que de tels actes provoqueraient, jamais je ne me départirai de cette promesse que je lui faisais à présent. Une promesse dont les vieux murs de sa demeure étaient témoins.
Le sérieux de la conversation fut rompu par une remarque qui venait de nulle part. Une changement subit de conversation pour rompre la morosité, qui était si simple, si inattendu, qu'il me fit monter le pourpre aux joues. Les compliments étaient rares, chez mon ami. Si rares qu'elles enrobèrent mon coeur d'une douce chaleur, et me laissèrent troublé et bredouillant quelques secondes. J'aurais pu lui retourner le compliment. J'aurais pu faire une de mes éternelles pirouettes pour détourner de nouveau la conversation, ou tenter un trait d'esprit. Mais rien, justement, ne me vint à l'esprit. Parce que la réflexion m'avait pris au dépourvu, comme à chaque fois. Parce qu'elle me rappelait à quel point je tenais à ce jeune homme, à quel point sa proximité m'était précieuse, et à quel point j'avais besoin, cruellement besoin, d'obtenir son approbation. Si notre amitié était sincère, je savais ma tendresse démesurée à son égard. Un besoin si profond de l'accompagner que j'étais bien incapable d'expliquer. Alors je passai une main nerveuse dans mes boucles brunes. Détournai les yeux et le remerciai intérieurement d'avoir de lui-même changé le cours de la conversation.

-Le Rieur Sanglier. Ton confesseur a entendu bien trop de choses ces dernières heures pour ne pouvoir s'en remettre qu'à Dieu et une choppe coupée à la pisse !

Retrouvant le sourire, je lui adressai une bourrade et ouvris la marche. Autour de nous, la ville s'animait sous les cris d'enfants courant sur les pavés. Par les injonctions de leurs mères excédées. Par les voix, bien trop fortes, des vieillards. Une ville bouillonnante de vie, qui se déversait en masses humaines dans ses ruelles, alors que nous nous enfoncions dans ses entrailles le pas bien plus joyeux que lorsque nous étions sortis de la demeure des Renzaccis. Si Rome m'avait toujours fasciné par les pulsations de son coeur, c'étaient celles du mien qui résonnaient contre mes tympans alors que je me tournais vers Rafaele. Parce que le sérieux nous avait quittés, juste le temps de nous échapper plus loin, toujours plus loin, de ce qui nous caractérisait sans être nous. Des poussières d'humanité à glaner pour construire notre propre personnalité, ça et là, à chaque fois que nous frôlions un de nos concitoyens.
Après quelques minutes de marche, nous arrivâmes enfin à proximité de la taverne. Son enseigne brune, un sanglier sculpté dans une pièce de bois massive, supplantait une porte cochère légèrement renfoncée. La poussant, j'exécutai une courbette pour inciter mon ami à entrer avant moi. Les habitués, le nez dans leurs gobelets, ne cillèrent même pas à notre approche. La mauvaise vinasse avait eu raison de leur propre raison, justement, depuis bien plus longtemps que la création du monde. Assis sur le rebord d'une des fenêtres, un flûtiste et un tambourin improvisaient quelques airs de saltarelles. Louvoyant entre les convives, nous avisâmes une petite table dans un recoin de la pièce, non loin des musiciens. Zelda, l'une des serveuses du bouge, toute en formes et en bonhomie, arriva dans un froissement de tissus. Haussa un sourcil devant notre volonté pour un de ses meilleurs alcools, avant de chavirer vers la réserve, ses larges hanches rappelant le roulis des vagues. Mon regard se posa de nouveau vers mon ami, alors que je me penchais, l'air crâne, dans sa direction.

-Et Zelda ? Penses-tu qu'elle ferait une épouse rêvée pour ton vieux bouc de grand-père ? Elle possède la plus grande qualité qu'il recherche chez une femme : elle sert l'alcool sans poser de questions.

Dire que je ne portais pas le Signore dans mon coeur était un doux euphémisme. L'homme était haïssable sous bien des aspects, et ce trait d'esprit typiquement enfantin avait une chance sur deux de m'attirer la colère de Rafaele. Mais mon attitude railleuse, elle, maquillait ce malaise que je ressentais. Cette sensation qui ne cessait de croître dans mes entrailles, celle qu'un jour arriverait, mon ami ne serait plus là. Qu'il s'éloignait progressivement de moi et que le jour où il ne serait plus partiellement mien approchait de plus en plus. Je savais que le provoquer était idiot. Mais c'était plus fort que moi.
Parce que, quelle que soit sa réponse, qu'il rie ou qu'il se froisse, c'était le garder un peu plus avec moi. Égoïstement.

-D'un côté, je t'envie, mon frère. Tu as cette chance que je n'ai pas le droit de même considérer : tu peux choisir de refuser. Refuser l'emprise du Signore Renzacci, refuser la vie qu'il a tracée pour toi. Je n'ai pas cette possibilité, mais j'apprécie toutefois de la vivre à travers toi. Mais sois prudent. Ne la laisse pas s'envoler.

Mes paroles contredisaient mes pensées. Comme bien des fois auparavant. Parce que je me savais bien trop jeune, et bien trop vieux à la fois, pour ne pas être autre chose que réceptacle de confessions. Une condition pour laquelle j'avais été façonné toute ma vie. Une condition qui me suivrait probablement jusque dans la tombe.
Heureusement, il y avait Zelda. Zelda qui rompit littéralement le sérieux qui était revenu entre nous en abattant deux gobelets d'étain sur la table, pleins à ras bord de son meilleur poison. Un sourire satisfait ornant son visage rond, elle clama qu'on lui en dirait des nouvelles, avant de faire disparaître notre monnaie dans son poing épais. Une fois éloignée, j'attrapai mon gobelet pour l'entrechoquer à celui de mon compagnon. A nous. A notre amitié. A notre lien. A...

-A Zelda la gironde, porteuse de tant de promesses qu'elle mériterait de s'appeler Renzacci.


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MessageSujet: Re: mazurka klandestina (rafoah - rome, 1250)   Ven 21 Juil - 0:21


L’espoir. Tu espéreras. Devenir homme, cesser d’être enfant, voilà qui s’apparente, parmi bien d’autres aspects, à perdre cet indicible espoir qui nous guidait jusque-là. Lorsqu’un enfant cesse de poser sur le monde un regard chargé d’espérance, il est déjà devenu un homme et ce quel que puisse être son âge. Un homme est marqué par la désillusion, un homme est marqué par la rancœur, un homme est marbré de meurtrissures, marqué de souffrances et de punition, marqué de désespoir et de pessimisme, enfermé dans des certitudes malsaines et perverties par le doute. L’enfant, lui, ne doute pas. Il reste confiant, il reste candide, il reste convaincu, en son âme et en son cœur, que le mal et les déceptions ne peuvent être la fin d’une route, juste l’écueil précédant l’oasis, un obstacle qu’il oubliera sitôt passé, les yeux fixant l’avenir avec innocente. L’espoir. Qui suis-je donc pour oser espérer l’impossible, qui suis-je donc pour opposer aux exigences d’un homme auquel je dois tout le simple espoir fragile d’un enfant insolent ? Homme ou enfant, finalement, la question ne se pose pas. Ne se pose plus. Je suis encore un enfant par ces espoirs que je chéris, je suis déjà un homme par ces espoirs que j’enterre. Je suis encore un enfant par cette détermination que j’ai à imposer au monde la vision que j’en ai, je suis déjà un homme par ce pessimisme qui me ronge malgré tout. Et je m’accroche, je m’agrippe avec désespoir à mes espérances. J’ose espérer. Oui, j’ose. Et plus encore…

Mes yeux suivent la silhouette de mon confident, le guident jusqu’au paravent qui le soustrait à ma vue et non à notre conversation. J’ose espérer que Gemma partage les mêmes vœux que moi, mais aux désirs de l’enfant s’interpose la raison de l’adulte naissant. Une alliance avec les Di Mercurio ne sera jamais profitable aux Renzacci, jamais souhaitable aux yeux de mon aîné. Si Noah se retrouvait un jour en ma position… changer la donne ne lui sera malheureusement pas possible puisqu’il aura déjà scellé son avenir, promis son allégeance et son corps, son âme, sa personne toute entière à un autre devant lequel nous ne pouvons que ployer le genou. Je ne me rends compte de tout cela qu’une fois mes mots, et leur cruauté, prononcées. Tu sais bien qu'il y a peu de chances pour que cela m'arrive un jour. Son aveu, fragile, me parvient de justesse, je m’empresse de le noyer dans le cours de mes pensées pour ne pas avoir à prononcer de douloureuses excuses, pour ne pas avoir à y prêter la moindre attention, pour ne pas avoir à regarder en face la condescendance qui teinte chacune de mes paroles sans que je ne le désire en premier lieu. Un soupir, donc, et mes propos se recentrent sur moi-même et mes doutes, sur moi-même et mes désirs, sur moi-même et mes espoirs, délaissant ceux, inachevés, brisés, effacés, de mon ami. Se recentrent sur les conséquences de mes actes des dernières heures, actes que j’assumerai quoiqu’il arrive.

Mes yeux se heurtent à ceux de Noah, s’éclaircissent, se durcissent de détermination. Aucun retour en arrière, aucune reddition sur ce sujet-là. Ma posture, mon ton, la dureté de mes traits, de ma volonté, de ce mélange absurde entre la désillusion et l’espoir créé de toute pièce par la force de ma détermination… je prends brutalement conscient que le monde a un tout nouvel éclat à mes yeux. Un éclat des plus durs. Un éclat mat. Un éclat aux contours tranchants. Evaporées, les rondeurs de l’enfance ; disparues, les fantaisies infantiles. Le monde est cru. Le monde empli de clair-obscur aux contrastes coupants. Je ne souris plus, je ne joue plus. Le ton de ma voix s’est infléchi d’une assurance nouvelle. D’une assurance que je doute assumer entièrement pour le moment, comme le prouve cette fuite hors de ma chambre, hors de ma demeure, par des voies détournées, des accès qui nous déposent sur une ruelle, dans l’air frais d’une liberté volée. Un air frais qui me force à regarder la réalité en face, encore une fois. A confier une nouvelle fois à mon confesseur privilégié des propos déjà tenus, mais d’une voix douce, délivrée de colère. Je n’échapperai pas à la colère de mon grand-père. La fracture est réelle, la fracture est définitive entre nos volontés, sur ce sujet. Quelle que soit ta décision, sache que tu as mon soutien. Tu connais ma propension à l'insoumission, quand on en vient à ton grand-père. Mais je pense que si ton plan manque de fondations, pour l'instant, tu réussiras. Parce que tu en es entièrement capable. Et tu n'es pas seul dans ton entreprise. Un sourire fleurit sur mes lèvres, hésitant. Et mon regard dérive en direction de Noah, lui transmet ma reconnaissance et ma gratitude quand ma voix est incapable de les formuler, de les enfermer dans des mots qui les assècheraient de leur substance en tentant de les capturer. Comment résumer dans un merci l’importance du soutien indéfectible qu’il m’offre, quand la plupart des relations gravitants autour de moi ne sont motivés que par des recherches d’alliances ou de vengeances envers ma famille ? Pourquoi réduire à un Je sais la bouffée d’oxygène que sont ses propos, toujours bienvenus, lorsque ma vie prend un tournant des plus brutaux, des plus irréversibles ? Comment puis-je ne serait-ce qu’envisager détériorer la puissance de ma confiance en Noah en me forçant à la verbaliser alors qu’un sourire et un regard suffisent ? Je reste silencieux, un instant.

Et lorsque je reprends, ce n’est pas pour répondre à ses propos. Ce n’est que pour y répondre de manière différente. Par des voies détournées. Par un compliment. Pour le remercier. Et un compliment des plus sincères. Complice. Imprégné d’une amitié enracinée dans les années, nourrie d’honnêteté. Mes yeux passent sans s’arrêter sur ses joues rougies, adorablement, et mon sourire s’affirme un peu plus, chasse les démons de mes ancêtres, rejette mes doutes, éloigne l’homme, appelle l’enfant joueur, l’enfant rieur. Néglige la nervosité de Noah pour proposer d’aller en avant dans notre fuite. Deux propositions de taverne, j’offre à Noah un choix restreint. Le Rieur Sanglier. Ton confesseur a entendu bien trop de choses ces dernières heures pour ne pouvoir s'en remettre qu'à Dieu et une choppe coupée à la pisse ! Mon épaule encaisse sans mal la bourrade, ma main vient heurter la sienne lorsqu’il ouvre la marche en réponse. « Allons-y donc ! » Allons-y… ma respiration cherche à aspirer l’énergie qui anime la ville autour de nous, dans l’anonymat relatif d’un pourpoint des plus communs. Quelques instants plus tôt, j’étais l’héritier du Seigneur de ces lieux, je ne suis à présent plus qu’un homme lambda, cherchant refuge dans l’animation enivrante des gens du peuple en quête de liberté. De divertissement. Comme moi, finalement. S’échapper, se dérober aux responsabilités, se décharger du poids du devoir… Les battements de la ville pressent ma poitrine, les odeurs, la foule, le passage, les soldats à mes ordres qui traversent dans le bruit des armures des rues oppressées de commerçants, d’artisans, de mendiants, d’hommes en perdition, d’hommes accrochés à un soupçon d’espoir, ne tenant à la vie que par le bout de doigts écorchés par la douleur mais agrippé à un linceul d’orgueil pour retrouver leurs voies. Il y a quelque chose de fascinant dans la vie nocturne de Rome. Quelque chose d’enivrant, à disparaître sous ces étincelles de futurs, de passés, d’histoires personnelles, d’histoires uniques qui me frôlent et disparaissent, qui me hantent, que je capture dans mes souvenirs pour les déposer sur une toile quelques jours après. Cette femme, chargée d’un enfant et d’un panier, cette rue, souillée de puanteur et pourtant éclairée par l’humble bougie d’une auberge… mes yeux sont aveuglés par ces éclats, par ces âmes invisibles qui me submergent, me dégoûtent, m’écœurent mais me fascinent aussi. Je suis Noah, mon pas ne se hâte pas pour autant, flânant au gré de mes froncements de sourcils, ralentissant au gré de mes observations. Plus rapidement qu’escompté, nous arrivons devant l’éclairage animé de la taverne, mes pensées m’obnubilent trop pour que je voie immédiatement la courbette qu’il me fait. Mon pas s’est fait celui d’un Seigneur lorsque j’ai passé la porte, je m’immobilise un instant trop tard dans un claquement de langue. Les habitudes du Seigneur sont trop fermement ancrées dans mon être, j’ai un sourire discret, un sourire d’excuse également, laisse mes yeux si clairs survoler les tables. D’un mouvement de menton j’en désigne une libre, nous faufile entre les obstacles. Flûte et tambourin sautillent non loin de nous, je me surprends à laisser le rythme fourmiller au bout de mes doigts. La danse imposée un peu plus tôt devient trépignement dans l’un de mes pieds qui bat la mesure sans attendre. Le meilleur alcool va couler à flots, la serveuse repart et sans pouvoir l’éviter, mon regard est attiré par ses mouvements, destinés par bien des aspects à cette fin. Et Zelda ? Penses-tu qu'elle ferait une épouse rêvée pour ton vieux bouc de grand-père ? Elle possède la plus grande qualité qu'il recherche chez une femme : elle sert l'alcool sans poser de questions. Un sourire, la liberté de ses propos ne m’offusque en rien ce soir : mon grand-père est enveloppé de l’aura sombre de la rancœur, les mots se portent immédiatement à mes lèvres. « Que crois-tu, mon pauvre, elle dilapide bien au contraire les florins d’une main… » et ladite main, à senestre, s’envole pour appuyer mon propos, « quand de l’autre, elle les agrippe. » Et à destre d’entrer en mouvement pour ramener vers moi d’imaginaires pièces de monnaie. Mon index met en garde Noah, sans plus attendre : « Vois-tu mon ami, il n’y a rien de pire que les commerçants, qui drainent l’or et croient pouvoir se permettre de se jouer des nobles gens. Il faut les écraser, les extorquer avant qu’ils nous escroquent. » La voix de mon aïeul s’est imposée sur la mienne le temps d’une critique avouée des opinions de celui dont je porte le nom.

D'un côté, je t'envie, mon frère. Tu as cette chance que je n'ai pas le droit de même considérer : tu peux choisir de refuser. Refuser l'emprise du Signore Renzacci, refuser la vie qu'il a tracée pour toi. Je n'ai pas cette possibilité, mais j'apprécie toutefois de la vivre à travers toi. Mais sois prudent. Ne la laisse pas s'envoler. Un froncement de sourcil, mes yeux libèrent les siens, s’alourdissent brutalement lorsqu’il dérive, happer à nouveau la serveuse revenue à notre table, armée de gobelets pouvant lui attirer – quoique je puisse en avoir dire – les grâces de biens des hommes. Je laisse reposer les propos de Noah pour lever mon gobelet et le claquer contre celui de mon frère, mélangeant les gouttes de notre poison dans un sourire. A Zelda la gironde, porteuse de tant de promesses qu'elle mériterait de s'appeler Renzacci. Mes pupilles croisent les siennes. « Voilà qui est bien dit ! » Mon verre heurte la table avant que je ne le porte à mes lèvres, j’ai un instant d’hésitation. Je le lève une nouvelle fois, avec bien moins de légèreté. « A notre amitié, si précieuse, et au choix, qui sera toujours nôtre. » Que cela soit dit… Puis-je réellement choisir de refuser ? Toute mon éducation me proclame que non. Que la loyauté filiale, que mon sens du devoir, que la responsabilité des âmes et du nom qui pèse sur mes épaules de par mon héritage me l’interdisent. Puis-je réellement choisir de refuser ? N’a-t-il réellement aucune possibilité de refus ? Ma voix douce le fixe avec la plus profonde gravité. « Le choix est toujours présent, Noah. Même lorsque tu ne le vois pas. Il est caché derrière des sacrifices, il est caché derrière des conséquences parjures, l’opprobre et l’humiliation, mais il est toujours là. Et n’oublie pas que toi aussi, mon ami… » Mon verre vient chercher le sien pour un nouveau contact, un contact que j’approfondis en renversant, sciemment, quelques gouttes de mon vin dans le sien. « … n’oublie pas que tout comme mon vin est ton vin, mon pouvoir est ton pouvoir, mes droits sont tes droits, ma puissance est ta puissance. Tu as mon soutien, Noah. La confiance est une denrée rare, une denrée des plus précieuses et pourtant, je te l’offre sans arrière-pensée. Nous n’avons aucun secret l’un pour l’autre, n’est-ce pas ? Il en sera, je te l’assure, toujours le cas. Aucune zone d’ombre, aucun obstacle ne se dressera jamais entre nous, je t’en fais le serment. » Vers où mes propos sont-ils en train de me guider ? Vers une conclusion des plus évidents. « Si tu le souhaites, une fois mon héritage pleinement endossé, je me battrais pour t’offrir la possibilité d’un choix. L’important, vois-tu, et c’est l’héritier d’un seigneur de guerre qui te le confie, ce n’est pas de gagner une guerre. C’est de choisir ses batailles. Celle que j’ai décidée de mener cet après-midi me coûtera bien plus que quelques meurtrissures. Mais me fera gagner bien plus, également, que la satisfaction d’avoir tenu tête à un homme que je respecte malgré tout. Celle que j’ai décidée de mener, je refuse de la perdre. Et pour cela, je vais devoir en perdre bien d’autre, déposer le pinceau, plonger davantage encore mes mains dans le sang des traitres, des parjures, des démons. Continuer à souiller mon âme, paver dans la sueur, les cris et les larmes des victimes une voie royale en direction des enfers. Et si Antonio ne cède, je vivrais également dans le péché, courtisan, aimant pleinement une femme sans que l’on ne nous ait unis d’une quelconque manière que ce soit, mais… » Vers où me mènent mes propos, je l’ignore encore. Je les laisse me guider, sans savoir qui de nous deux je cherche à convaincre. Ni même de quoi je veux nous convaincre. De notre liberté, cachée, dissimulée, mais toujours existante ? « J’ai choisi la bataille de ma vie, Azzura sera ma femme dans mon cœur, dans mon âme, dans mon corps et mes désirs, elle l’est déjà d’ailleurs, quoique puisse en dire Antonio. J’ai choisi la bataille que je refuse de perdre, je me suis octroyé ce choix. » Et mes lèvres gouttent enfin au vin, comme en conclusion de propos inachevés. Un battement de cœur, ma main vient chercher l’épaule de mon frère. « Comprends-tu, Noah ? Je t’assure, tu as le choix. Tu as et tu auras toujours le choix. Et ma protection. Ma loyauté. Mon bras et ma lame pour imposer tes choix si l’on t’en empêche. Tu n’as qu’à choisir ta bataille, avec soin, et elle sera mienne. »


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MessageSujet: Re: mazurka klandestina (rafoah - rome, 1250)   Sam 30 Sep - 17:23


Les apparences. C'était cette illusion qui se dessinait, là, en ce moment donné, dans cette taverne. C'était celle qu'offraient les quelques ménestrels, avec leurs flûtes et leurs tambourins, alors qu'ils enchaînaient les morceaux d'un autre temps sans s'offrir une seconde de répit, maintenant une ambiance d'une époque lointaine où tout était bien plus simple. C'étaient les sourires de la gironde Zelda, ses coups d'oeil appuyés, feignant l'intérêt alors qu'elle n'était au fond qu'indifférence. C'étaient ces sourires qu'ils s'offraient alors qu'ils ne savaient rien du monde qui les attendaient, pas plus qu'ils ne connaissaient celui d'où ils venaient. Les apparences, c'était cette illusion de bonheur enfantin, un peu espiègle, un peu doux, qu'ils tenaient de maintenir alors qu'ils étaient soumis à devenir des hommes. Au fond, qu'avaient-ils à espérer d'un monde qui avait prévu de les avaler puis de les recracher tous entiers, ne laissant plus sur leurs os que les souvenirs d'une innocence par trop lointaine ? Qu'avaient-ils à prouver à ce monde qui les jugeait déjà avec trop d'insistance ? Les enjeux que portaient leurs vies étaient bien trop puissants, bien trop lourds pour qu'ils parviennent à les ignorer bien longtemps. Malgré les tentatives. Malgré cette jeunesse qui semait encore ses illusions dans leurs esprits. Vieux avant l'âge. Ils auraient voulu l'ignorer, mais ils en étaient tout simplement incapables.

Les gobelets en étain avaient claqué l'un contre l'autre, d'un bruit sourd, mat. Le geste lui-même était trop volontaire, presque feint. Un élan de l'inconscient dont Noah n'avait aucune idée, qu'il ne réalisa que bien plus tard. Parce qu'au fond, avaient-ils réellement envie de trinquer ? Ils avaient soif, oui. Ils avaient envie de boire, oui. Mais l'occasion n'était pas justifiée alors que le prêtre sentait que son ami s'éloignait toujours plus, à mesure que la conversation progressait. Même son regard était déjà avec Gemma Di Mercurio, tout autant que ses pensées. Tout son être était déjà parti avec la jeune femme, il ne manquait plus que son enveloppe charnelle pour suivre le mouvement et achever la transformation. Achever de creuser la faille entre eux, d'accentuer le vide, d'agrandir le manque. Si Rafaele partait, qu'allait-il advenir de lui ? Il était encore très jeune, trop, aux dires d'Alberigo. Il avait encore du chemin à faire pour mériter son ascension au sein de l'Eglise, et ce chemin ne pouvait se faire qu'accompagné de dignes représentants de son cercle. Si Rafaele, sa seule bouffée d'oxygène, partait, c'était un pan entier de son existence qui s'effondrait. Celui qui comportait la joie, qui comportait la jeunesse, qui comportait l'insouciance. Un pan qu'il voyait se flétrir et se décomposer toujours plus, conférant un goût de cendres à la boisson pourtant savoureuse qui glissait dans son gosier. Mais il n'en dit rien. Parce qu'il n'en avait pas le droit. Parce que ce n'était pas sa place.

Le choix. Noah força un sourire poli, laissant son ami s’appesantir sur des notions qui ne le concernait pas directement. Qui, malgré tout ce que le soldat était capable de prétendre, ne le concernerait jamais. Il avait de la chance, lui. Cette chance d'être plus libre que ne le serait jamais le prêtre, car il était noble. Une condition qu'il semblait oublier si facilement que c'en était douloureux. Parce que le choix était une notion qui lui était étrangère, parce que choisir en ce qui le concernait équivalait à nier l'intégralité de ce qu'il était. De ce qui le définissait. En ce qui concernait Noah, il n'y avait pas de choix possible ni même envisageable. Seul le chemin tracé par Alberigo faisait foi, car c'était le seul qu'il connaissait. Parce que c'était le seul que pouvait suivre un homme d'Eglise comme lui. S'il n'avait été que prêtre, et seulement prêtre, il aurait pu s'offrir le luxe de choisir. Mais ce n'était pas le cas. Il était promis à un avenir brillant, un avenir parmi les plus grands. C'était sa destinée, et le chemin lui était déjà tout tracé, il lui suffisait juste de le suivre. Lorsque la route est droite et les fossés par trop profonds, on ne s'en détourne pas. On marche, d'un pas assuré, portant ses remords comme une croix. C'était le seul choix qu'il pouvait faire, et ça, Rafaele en était pertinemment conscient. Il avait juste refusé de l'accepter, trop porté par ses propres humeurs.
Alors Noah n'en dit rien. Parce qu'il n'en avait pas le droit. Parce que ce n'était pas sa place.

Les gobelets s'entrechoquèrent à nouveau, l'insistance du geste déversant quelques gouttes de l'un à l'autre. Une insistance si tenace qu'elle poussa le prêtre à baisser les yeux, alors qu'il sentait croître cette sensation de malaise dans ses entrailles. Parce que plus Rafaele s'attardait sur les thèmes du choix, de la persévérance, sur ses nobles intentions et les moyens qu'il prendrait pour parvenir à ses fins, et plus l'issue qu'entrevoyait le sorcier était funeste. A trop courir au bûcher qu'on s'y brûle. Et s'il ne connaissait pas aussi bien son ami, il aurait pu croire à sa façon de s'exprimer qu'il était parfaitement convaincu par ses propres paroles. Mais quelque chose sonnait résolument faux, dans sa belle bravoure. Une très légère intonation, juste un souffle entre deux syllabes, un léger pincement des cordes vocales, qui rendait un son faux. L'harmonie du bonheur faussée par le vibrato du doute. Une dissonance qui provoqua une sueur froide le long du dos du prêtre, alors qu'il tirait discrètement sur son pourpoint, de plus en plus mal à l'aise. Incertain de la voie que prenait la conversation, il s'efforça de lever le regard vers son compagnon. Trempa les lèvres dans sa boisson, bien plus qu'indiqué, plus vite, bien trop. Les intentions étaient toujours aussi belles, mais la dissonance était devenue bien trop évidente pour qu'elles soient honnêtes.
Jusqu'à ce que tombe le prénom. Jusqu'à ce qu'il ne manque de justesse de s'étouffer, mais parvienne à cacher son trouble en toussant poliment sans interrompre son fiévreux compagnon. Azzura. Si le nom Gemma Di Mercurio lui était lointainement familier, le prénom Azzura, lui, il ne le connaissait que trop bien. Si l'identité officielle de la jeune femme ne lui permettait que de brosser un portrait imaginaire, son surnom, lui, renvoyait une image parfaitement nette de ses traits fins. Car il l'avait déjà vue. Car il l'avait déjà approchée. Azzura, gravissant les escaliers de son monastère quatre à quatre, ses jupes retroussées pour ne pas l'encombrer. Azzura, ses iris marrons brillant d'une détermination farouche alors qu'elle suivait les enseignements magiques que conféraient ses Pères. Azzura, son nez fin, légèrement retroussés quand ses sourcils se plissaient alors qu'elle se concentrait sur la concoction d'une potion. La jeune femme était une impie, comme Noah. Elle suivait une formation assidue dans les arts occultes, et, visiblement, Rafaele ne connaissait rien de cet aspect de sa psyché. Cachant son trouble du mieux qu'il put, Noah acheva son gobelet d'étain d'une franche gorgée.

Le choix. Il l'avait, présentement. Celui de révéler ce secret à Rafaele, de trahir l'identité d'une énième sorcière pour sauver sa propre peau et éloigner le bras armé de Renzacci de son monastère. Celui de réduire à néant les beaux espoirs, l'amour naissant, le coeur et l'esprit de son meilleur ami. Celui de rétablir une forme de justice et de le ramener à lui, de le garder à ses côtés en lui faisant oublier l'existence de la jeune femme.
Mais Noah n'en dit rien. Parce qu'il n'en avait pas le droit. Parce que ce n'était pas sa place.  

La belle confiance dont Rafaele vantait les mérites, quelle était-elle vraiment ? Qu'en était-il de ce temps où tout était plus simple, où les non-dits n'étaient pas si graves ? Le fardeau s'alourdissait toujours plus, à mesure qu'ils vieillissaient. Parce qu'ils étaient bien là, les secrets. Parce que Rafaele croyait toujours avec la même vigueur enfantine qu'ils se connaissaient parfaitement, alors qu'au final, il ne connaissait de Noah que ce qu'il acceptait de lui montrer. Combien de fois le prêtre avait-il espéré pouvoir lui confier sa condition, combien de fois avait-il cru pouvoir fêler l'huile épaisse de leur admirablement pur portrait ? Mais ça devenait impossible. Il s'enlisait toujours plus dans les secrets, et Azzura en devenait un autre, parmi tous ceux que son ami ne connaîtrait jamais. Car c'était nécessaire. Car c'était une manière de le protéger contre l'inconnu, de le protéger contre l'impureté qui les caractérisait, eux, les sorciers. Façonné dans un métal si noble qu'il ne connaissait aucune impureté, aucun défaut, Rafaele ne pourrait pas voir un alliage différent perturber sa structure toute entière. Cela le tuerait, Noah en était parfaitement conscient.
Et pourtant l'air devenait progressivement suffoquant. Irrespirable. L'alcool se diffusait peu à peu dans ses veines, dans son esprit, accentuant la nausée déjà croissante que provoquait son maudit pressentiment. Celui d'une fin imminente pour son meilleur ami. Sombre, Noah finit par relever une nouvelle fois les yeux vers ceux, trop clairs, trop francs, de Rafaele. L'éclat qui les habitait le terrifia. Une lueur si pure, si naturelle, une vigueur réelle et profonde qui prouvait la conviction qu'il avait dans ces quelques concepts surannés. Rafaele croyait dur comme fer à leur amitié. Dur comme fer à son amour envers Gemma Di Mercurio. Dur comme fer à ces lendemains radieux qu'il imaginait déjà.
Qu'avait-il à dire, à faire d'autre que de mentir ? Son corps était de coton et ses lèvres pâteuses. La poigne de son ami, sur son épaule, était bien trop intense. S'extirpant avec souplesse, il décida de reprendre ce masque d'effronterie que Rafaele lui connaissait si bien, lorsqu'ils abordaient les sujets les plus fâcheux. Une manière comme une autre de ne pas s'abandonner aux confessions, de son côté. Car le prêtre savait parfaitement que dévoiler ces secrets précisément équivaudrait à signer l'arrêt de mort de bien trop de sorciers pour que le sacrifice en vaille la peine.

-A t'entendre, j'aurais presque la sensation d'avoir effectivement le choix ! Tu convaincrais même un sourd, avec une verve pareille, mon cher ami.

Il avait besoin de boire. Beaucoup plus. Quelque chose de bien plus fort que le poison que leur avait servi Zelda. D'un mouvement gracile de la main, il attira l'attention de la susdite pour qu'elle revienne remplir leurs verres. Sans se départir de son sourire malicieux, le sorcier donna une accolade un peu trop franche sur l'épaule solide de son ami. Bien trop franche pour être honnête.

-J'apprécie pleinement ta conviction, mais je continue de douter sur les possibilités que tu entrevois en ce qui me concerne. J'ai cependant pleine foi en ta réussite en ce qui concerne la Donna Di Mercurio. Tu es un vaillant combattant, tu es noble de sang, d'idéaux et de coeur. Cette bataille sera ta plus belle victoire, j'en ai l'intime conviction. Peu importe au final que ton grand-père soit d'accord ou non, je le sais. Et, au risque de me répéter, tu as mon soutien entier dans ton entreprise.

Entier. C'était un bien grand mot. Noah le soutenait, oui. Il croyait que son ami pourrait un jour aspirer à un bonheur libre et entier. Mais connaître l'identité réelle de la jeune femme avait étiré une ombre opaque sur l'avenir radieux que Rafaele lui dépeignait. Qu'adviendrait-il, si jamais il venait à savoir qu'elle n'était pas aussi pure qu'il semblait le croire ? Combien d'autres sorciers mourraient de sa main, juste pour apaiser son courroux ?
Comme pour l'arracher à ses pensées, la tavernière arriva, une carafe du même tord boyaux serrée dans son poing rond. D'un geste habile, elle versa le breuvage dans les gobelets d'étain, coulant un clin d'oeil dans la direction de Rafaele. Si la boutade était agréable, Noah était persuadé que la femme avait toujours eu un faible pour son compagnon. Fourrageant dans les poches du pourpoint, il se rendit rapidement compte qu'il n'y avait aucune forme de monnaie. Tous ses biens financiers étaient encore dans la demeure des Renzaccis, bien au chaud dans sa soutane. Glissant une oeillade contrite à son compagnon pour qu'il règle de nouveau les boissons, avec la promesse silencieuse de le rembourser quand l'occasion se présenterait, il attendit que Zelda ait satisfaction. Une fois la gironde serveuse évanouie de son champ de vision, le sorcier reprit une gorgée d'alcool. Si la sensation de flottaison conférée par le poison commençait à doucement s'installer dans son système, il éprouvait toujours le même besoin de s'enfuir.
Alors, ses grands yeux verts vagabondant de tablée en tablée pour finalement s'arrêter sur les ménestrels, il ajouta d'une voix basse.

-Tu me parles de choix, et j'ai beau savoir que ce loisir ne m'appartiendra jamais mais... J'ai rencontré une femme, à l'office. Une beauté élégante, habillée en nippes de bougresse. L'accent napolitain, même si elle essayait de le cacher en se comportant en Romaine.

Aborder ce sujet n'était probablement pas des plus judicieux, surtout en considérant l'exaltation actuelle de son ami. Mais sa langue se déliait à mesure que la voix chaleureuse, légèrement éraillée de la jeune femme lui revenait aux oreilles. Un souvenir mélodieux qui s'emmêlait avec les notes douces jouées par le flûtiste. L'odeur de son parfum suave lui revenait par vagues, et il grimaça, avant de replonger le nez dans son gobelet d'étain pour en tirer une nouvelle gorgée.

-Elle est de ces femmes pour lesquelles, justement, on aimerait avoir ce type de choix. Et elle m'a posé une question à laquelle je n'ai pas encore su trouver de réponse...

Peut-être Rafaele, avec cette évolution de l'enfant à l'adulte que Noah ne constatait que trop, saurait le conseiller. Peut-être saurait-il répondre à la question d'Aida, lui. Alors, se tournant de nouveau vers son compagnon pour lui faire face, le sorcier plongea dans ses yeux. Trop bleus. Trop clairs. Trop intrigués.
Trop magnétiques pour être vrais.

-Elle m'a demandé quelle était ma mission en ce monde. Pas celle qu'Alberigo souhaite que j'ai, mais ma vraie mission. Celle qui me tient aux tripes, celle qui m'empêche de dormir la nuit. Celle qui fait que je suis moi-même, ou qui construira celui que j'aspire à devenir. Et j'ai beau ressasser toutes les réponses possibles dans mon esprit, je suis dans l'incapacité d'y répondre.

Il avait tenté, pourtant. Il avait désespérément cherché comment satisfaire la Louve, comment adoucir ce regard perçant ne serait-ce qu'un peu. Mais sans succès. Poussant un soupir las, déjà épuisé d'avoir abordé le sujet alors qu'il n'avait finalement pas beaucoup d'importance, il considéra une dernière fois son verre. Murmura, d'une voix lointaine :

-On sait déjà où d'aucun souhaite nous mener. Toi comme moi. Mais en vérité, quelle est notre mission sur cette terre ? Notre but réel ?

Une question bien trop lourde, bien trop grave, pour d'aussi jeunes gens. Mais elle lui semblait d'une importance vitale. Surtout maintenant que Rafaele lui avait fait part de ses projets.

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MessageSujet: Re: mazurka klandestina (rafoah - rome, 1250)   Mer 18 Oct - 22:57


C’est une promesse que je lui fais. Mes yeux rivés dans les siens, c’est une promesse que je prononce. C’est une promesse que j’applique sur notre amitié, que je grave dans notre chair, que je creuse dans le sang et la confiance. La promesse de notre amitié, la promesse d’un soutien, la promesse d’un front commun face à l’inéluctabilité de nos destins. La promesse, enfin, d’un avenir et d’une confiance absolue. C’est une promesse que je lui fais, de ces promesses que j’entends bien tenir. Que j’entends bien garder à l’esprit à chacune de mes respirations. De ces promesses respirant l’engagement et l’absolu de la jeunesse mais également enracinées dans la maturité de l’adulte, dans la pérennité des actes et des choix posés, mesurés. Je m’engage, et je m’engage sans l’ombre d’un doute. La confiance que j’offre et que je mets dans les mains de Noah est pure de toute appréhension. Complète, candide, naïve, immaculée, protégée des cendres des trahisons qui nous environnent et accrochent notre peau. La confiance que je lui offre est éternelle, mes yeux rivés dans les siens le lui clament. Ni adulte, ni enfant, nous sommes dans le territoire infini d’un passage, nous sommes debout, sur une plaine de choix, sur une plaine de destins, nous contemplons le sol pavé à notre intention, nous guidant vers notre avenir mais plus que nous, nous nous voyons, je le sens. Je te vois, Noah. Je ne te comprends pas, mais je te vois, Noah. Je pressens tes troubles, je pressens l’équilibre précaire dans lequel tu es, la concentration et l’attention que tu mets dans chacun de tes pas. Je te vois, Noah, je te vois en équilibre, au bord de ces falaises et cette confiance que je te tends, c’est une main ouverte, offerte. D’ici quelques mois, d’ici quelques années, je revêtirai définitivement le manteau du Seigneur, les responsabilités du Seigneur de guerre, la puissance et le pouvoir d’un titre et d’un nom. Et ce jour-là, ce jour-là mon épée sera tienne, mon argent sera tien, ma parole sera tienne et chacun de mes actes ne viseront qu’à œuvrer pour la justice des peuples, des êtres et de l’humanité, mais également la justice pour les vies imposées, les carcans et les camisoles ficelées autour de personnes comme toi. Le choix. Le choix est toujours nôtre, quoique l’on en dise, quoique l’on en fasse.

Le choix est un poison, mortel et terrifiant, mais à portée de main. Ne le vois-tu pas, mon ami ? Chaque pas que tu fais, chaque mot que tu prononces, chaque voie que tu empreintes, toi seul en es responsable. Lorsque notre dernier souffle s’échappera de nos lèvres pour nous en remettre au seul Seigneur qui mérite un égard, tous nos actes, tous nos mots, toutes les voies que nous aurons foulées, nous devrons en répondre et dans une fraction de seconde, nous devrons les assumer et regarder droit dans les yeux notre conscience et notre Père. Le choix est toujours présent, et c’est mensonge que de l’ignorer. Le choix est toujours présent, et c’est caprice que de fermer les yeux. Le choix est toujours présent, c’est lâcheté que de prétendre le contraire. Ne le vois-tu pas, mon ami ? Nos gobelets se sont entrechoqués mais point nos idées : ton avis, tu l’as gardé pour toi. Tu as conservé un silence poli, empreint de désapprobation. Et malgré tout, malgré tout, Noah, ma confiance, je te l’offre sans arrière-pensée. Prends-la, prends-en soin. Je te l’offre, je te la donne, et si je devais un jour te la reprendre, nous le savons tous les deux, je l’ôterai de ton cœur par le fil de ma lame. Prends donc cette confiance, prends mes mots et mes promesses, prends mon amitié, prends mon être et mon nom, prends tout ce que je suis, tout ce que je peux, tout ce que je crois, prends donc cela, Noah, tout est tien. Tout est toi. La bataille de ma vie, m’entends-je t’affirmer, je viens de l’ouvrir en faisant couler un premier sang, je viens d’en sceller le sort et je compte bien la mener jusqu’à son terme. Ou le mien.
Prends donc ce qui reste. Et ta bataille sera mienne.

Mes yeux sont rivés dans ceux de Noah tandis que mes lèvres se trempent dans ce vin, par deux fois – serait-ce trois ? – entrechoqué et mêlé au sien. Point de poison, point de rancœur, point de fiel. Le vin est acre et dense, sa robe est légère et fruitée. A l’image de cette discussion alourdie de conséquences, à n’en pas douter. Je crois lire dans son regard un trouble, un doute, et surtout ce silence qu’il conserve. Je ne crains pas avoir fait le moindre faux pas – voilà bien des années que je sais ce que je dis et que je suis moi dans chacun de mes mots – mais je crains percevoir des ombres dont j’ignore l’identité. Son silence me trouble, m’offusque, irrite le Seigneur bien trop doux, bien trop tendre, bien trop confiant. Son silence me trouble, et je m’impose de compter les battements de mon cœur avant de me laisser glisser dans la colère. Son silence me trouble ; son silence se trouble enfin, comme son visage : un visage qui s’étire dans une effronterie que je ne désirais pas mais que je reçois malgré tout comme une sœur :

A t'entendre, j'aurais presque la sensation d'avoir effectivement le choix ! Tu convaincrais même un sourd, avec une verve pareille, mon cher ami. Mon sourire s’oppose à l’éclat de sa voix, mon murmure, lui, meurt dans une nouvelle gorgée de vin. Il ne s’agit pas de convaincre, il s’agit de conviction, Noah. Je ne veux pas te convaincre, je veux que mes mots trouvent un écho dans ton cœur.. Mon verre se vide, se repose, s’emplit à nouveau, et mon épaule, elle, se plie volontiers à la franche accolade de mon frère. J'apprécie pleinement ta conviction, mais je continue de douter sur les possibilités que tu entrevois en ce qui me concerne. J'ai cependant pleine foi en ta réussite en ce qui concerne la Donna Di Mercurio. Tu es un vaillant combattant, tu es noble de sang, d'idéaux et de cœur. Cette bataille sera ta plus belle victoire, j'en ai l'intime conviction. Peu importe au final que ton grand-père soit d'accord ou non, je le sais. Et, au risque de me répéter, tu as mon soutien entier dans ton entreprise. C’est à mon tour de me murer dans le silence, tandis que mes yeux dissèquent chaque trait de son visage, et que mon esprit entreprend de faire de même avec chacun de ses mots. Douter. La conviction s’oppose-t-elle finalement au doute, ici ? La foi… « Tu me déroutes, mon ami. La foi que tu places en moi me réchauffe le cœur, mais mon sang est glacé devant l’absence d’espérance en ton propre avenir. En ta propre liberté d’action. » Mon sang est glace, ma respiration est asséchée. Et ma déception, elle, est immense. Tout comme cette tristesse infinie que je sens poindre sous mon engagement, sous mes convictions, sous l’entièreté de mon être tourné comme un bloc vers un avenir que je me sens chaque jour accepter davantage.

Un froid que ne réchauffe qu’en surface l’attention de la tavernière lorsqu’elle revient à nous, encore une fois. Remplir nos verres. Remplir nos âmes de la présence d’une tierce personne. Mon indifférence n’est ni feinte, ni voulu, un soupçon de culpabilité me pince la poitrine lorsque du coin de l’œil, je croise un regard peiné, mes doigts glissant dans sa paume sans même réellement la considérer les quelques florins que nous lui devons pour ce poison qui titille nos papilles. Lorsqu’elle s’éloigne, mes yeux la suivent. Et je me surprends à couler sur sa silhouette un léger trouble, sans retrouver en elle quoique ce soit qui puisse m’évoquer la seule dont mon cœur soit épris. J’apprécie ses courbes, mais j’y suis indifférent, comme à la présence et l’existence de tous ceux qui servent ma maisonnée. Ne pas voir les gens du peuple, ne pas voir ceux qui foulent la terre et la crasse, c’est un défaut dont je suis légataire et qui me transperce à de rares moments comme celui-là. Mon regard s’attarde un peu plus, mes doigts s’enroulent, songeurs, autour du verre. J’en oublie presque mon ami, j’en oublie presque nos propos, j’en oublie presque tout ce qui se joue dans la question d’un choix. Presque. Noah a toute mon attention dès qu’il reprend. Sans signe avant-coureur. Tu me parles de choix, et j'ai beau savoir que ce loisir ne m'appartiendra jamais mais... J'ai rencontré une femme, à l'office. Une beauté élégante, habillée en nippes de bougresse. L'accent napolitain, même si elle essayait de le cacher en se comportant en romaine. Il a toute mon attention, il porte l’intensité de mon regard. « Une femme. » Continue. Le vin se porte à ma gorge, pour mieux me contraindre au silence et à l’écoute, pour mieux capitonner mes sens de son effluve et les emprisonner au sein de son arôme. Amoindrir mes défenses et mes réserves, également. Il n’y a qu’en son emprise, et celle de l’amitié, que je me sens spontané. Elle est de ces femmes pour lesquelles, justement, on aimerait avoir ce type de choix. Et elle m'a posé une question à laquelle je n'ai pas encore su trouver de réponse... Mes lèvres articulent sans un mot que Noah a le choix, et l’aura toujours, quand mon cœur se trouble davantage devant tout ce que cela peut sous-entendre. Tout comme mon regard. Mes rétines cherchent les siennes, veulent anticiper son silence. Anticiper ses syllabes. Elle m'a demandé quelle était ma mission en ce monde. Pas celle qu'Alberigo souhaite que j'ai, mais ma vraie mission. Celle qui me tient aux tripes, celle qui m'empêche de dormir la nuit. Celle qui fait que je suis moi-même, ou qui construira celui que j'aspire à devenir. Et j'ai beau ressasser toutes les réponses possibles dans mon esprit, je suis dans l'incapacité d'y répondre. L’incertitude profite de l’alcool pour troubler mon visage. Le trouble se fait de plus en plus fréquent, à mesure que l’alcool se glisse dans mon esprit. On sait déjà où d'aucun souhaite nous mener. Toi comme moi. Mais en vérité, quelle est notre mission sur cette terre ? Notre but réel ? Mes sourcils se froncent.

« N’est-il pas évident ? » Ma voix imite la sienne, dans un murmure de confession. Dans un murmure de conviction. Quel est notre but réel ? « En tant qu’hommes de pouvoir, en tant qu’hommes d’influence, en tant qu’hommes initiés, Noah, notre rôle en ce monde n’est-il pas évident ? » Mes bras s’avancent sur la table, tout comme mon torse, tout comme mon visage. Cette question, que je viens de formuler par deux fois, n’a pas lieu d’être, toute mon attitude l’annonce. « Notre mission est de laisser derrière nous un monde plus sain qu’il ne l’était à notre naissance. Notre mission est de servir la justice. Nos cœurs, nos âmes, nos choix, nos espérances, tout cela n’est au service que de la justice. De la justice pour l’humanité, de la justice pour nos descendants, de la justice pour nous-mêmes. Pour ceux qui nous entourent. » Je me redresse, ouvre les bras de part et d’autre. « Notre mission, Noah, notre rôle… est simplement de rendre ce monde meilleur. » L’une de mes mains se glissent dans sa direction. « Tu élèveras les âmes, Noah. Et moi, j’élèverai les hommes. » Est-ce un choix que ce que j’annonce ? Ou n’est-ce que le prolongement de ce que l’on attend de nous ? Je l’ignore, je l’ignore très sincèrement, mais comme tout ce que je dis, tout ce que j’évoque, j’y crois. Réellement. « Cette femme… nous avons notre rôle en ce monde, celui qui bouleversera les temps, ou juste notre temps. Ou juste une poignée de seconde. Mais les moyens d’œuvrer pour notre destinée… ils relèvent de nos choix, encore une fois. Retrouve cette femme, Noah, si elle fait partie de ses êtres pour lesquels on aimerait avoir des choix. Et fais donc ton choix. » Pourquoi suis-je à ce point en train d’insister là-dessus. « Je refuse que tu sois privé de ce à quoi j’ai le droit, Noah. Notre mission, notre mission est définie, voilà une certitude, et même si nous avons le droit de nous en détourner, je regretterai que nous le fassions, mais tout le reste, tout le reste est libre. » Un haussement d’épaule m’échappe d’un mouvement fluide, mon verre se vide d’une nouvelle gorgée. « Notre bonheur, nous le choisissons. Notre mission, nous l’embrassons. Ce sont deux choses distinctes. Devoir éliminer les sorciers qui gangrènent notre société n’entrera pas en conflit avec mon amour pour Azzura. Tu peux choisir ta propre voie et ta propre voix tout en suivant tes désirs. »

Mes sourcils se froncent à nouveau, ma langue se délie bien trop. Et pourtant… « Comment une chose peut-elle être aussi claire dans mon esprit et aussi trouble dans le tien ? » Je n’envisage pas la possibilité d’un raisonnement erroné de ma part. Est-ce un tort ? Très certainement. Mais un tort au sujet duquel je souffre d’une cécité sans pareille. « Lequel de nous deux n’a pas encore assez fait honneur au délicat breuvage proposé par Zelda ? » Lequel de nous deux l’a-t-il déjà par trop honoré ?


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I can feel your breath,
I can feel my death

≈ Then write something, yeah it might be worthless; Then paint something then, it might be wordless; Pointless curses, nonsense verses; You'll see purpose start to surface; No one else is dealing with your demons; Meaning maybe defeating them could be the beginning of your meaning, friend
©️astra

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