AccueilAccueil  CalendrierCalendrier  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Le secret de la manufacture de chaussettes inusables [Oscar]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage

Invité
Invité

avatar





MessageSujet: Le secret de la manufacture de chaussettes inusables [Oscar]   Lun 19 Juin - 19:19

L'hôtel n'a que trois étages, deux chambres à chacun d'eux, séparées par un petit couloir en bois, aux moulures défraîchies. A l'entrée, on peut encore voir quelques modules écaillés de l'ancienne barrière, dessiner des arabesques fins, pour encadrer le perron de marches branlantes. Un comptoir d'accueil en bois massif décoré d'objets en fer forgé précède un petit salon faits de fauteuil de velours sains, et une salle de séjour tout juste assez grande pour faire manger quinze personnes, au devant d'une cuisine ancienne, aux marmites de fonte et gazinières épaisses, où le carrelage immaculé a vieilli de part en part avec le temps. Sur une brochure qui s'était échouée derrière une étagère, Charlie a pu apprendre qu'il s'agissait d'une ancienne maison de maître au dix huitième siècle. Sur quelques murs, d'ailleurs, il y a encore les tableaux de l'ancien domaine, certains des champs où l'on peut apercevoir des silhouettes noires de jais penchées au dessus des plans, tranchant avec la blancheur laiteuse d'un soleil haut dans le ciel. Au sol, on retrouve encore des étiquettes que les anciens propriétaires avaient placé au devant des objets pour raconter leur histoire. Charlie en a remis quelques unes à leur place, le jour où dans un besoin de vrai foyer elle s'est mise en tête de ranger l'endroit.

Toutes les chambres sont différentes; lits et meubles, même poussiéreux, sont de très bonne facture. L'abandon a rongé les commode massives, dont on devine encore pourtant la noblesse du bois. Au plafond, des moulures détaillées adoucissent les coins des pièces, et la pierre encore bien épaisse garde jalousement, le matin, un peu de fraîcheur pour caresser le sommeil des résidents.
C'était un endroit très luxueux, à en croire les prix trouvés sur le petit dépliant; un établissement que peu de personnes avaient le loisir de s'offrir pour leurs déplacements.
L'ironie, parfois, a des courbes plaisantes.

A genoux sur le carrelage froid, penchée au dessus d'une baignoire en pied et les bras moulés dans la céramique rafraîchissante, Charlie se tord la nuque pour y déverser un peu du seau d'eau qu'elle gardait pour sa toilette. Il est presque sept heures et malgré le soir, la chaleur est encore aussi étouffante qu'un étau, une dame de fer prête à la transpercer de part en part, au moindre geste. Contractée par la décharge froide, Charlie sent sa sueur se mêler à l'eau claire pour rouler jusqu'au siphon de la baignoire, se déverser sous les pieds de la ville. Elle inspire de bonheur, étale le liquide béni dans ses cheveux avant qu'il ne sèche, pour en bénéficier le plus longtemps possible. Enfin, le loisir terminé, elle s'emploie à frotter la crasse qui s'est accumulée sur ses coudes, ses genoux, jusque sous ses ongles. Le revers de vivre dans le luxe abandonné, c'est qu'on n'y a plus l'eau courante, et les soirées s'éclairent à la bougie. Elle s'y est faite - comme on peut se faire à tout, comme en attestent ses années, même encore jeune.

Propre, ou en tout cas moins sale, Charlie enfile une chemise blanche et un petit short en toile, parmi les trouvailles qu'a pu leur apporter Gareth pour leur vie quotidienne. La journée enfin terminée, elle roule un moment ses muscles autour de ses articulations pour les détendre puis sort de sa chambre, sa tignasse rougeoyante éparpillée par l'eau et la chaleur. Sans attendre, elle dévale les marches de l'étage où Tom et elle ont pris leur quartier, traverse l'accueil, puis la salle à manger débarrassée de ses cages d'animaux, assainie malgré l'usure. D'ordinaire, ils ne se formalisent pas de quelques rats dans les parties communes. Ces derniers temps cependant, ils ne sont plus seuls, et Charlie retrouve le goût d'avoir un lieu où vivre, à défaut de toujours survivre. Appliquée, elle trouve derrière la porte de la cuisine, le pain de glace et les quelques denrées que Gareth a pu leur ramener. Elle soulève l'énorme bloc dans le frigidaire et dépose dessus un peu de viande, des légumes qu'on a pu leur trouver. Légère, Charlie s'emploie même aussitôt à ouvrir les placards, pour y trouver la carafe de thé préparée la veille avec la verveine et le romarin qu'ils font pousser derrière la maison, un peu de sucre pour agrémenter la boisson. Elle l'enfouit dans le frigidaire et s'autorise à s'écrouler les fesses sur le carrelage, dos contre le métal froid. Elle ferme les yeux dans un soupir, alourdie par la journée, épuisée de chaleur.

Au dessus d'elle, elle entend des pas affirmés descendre l'escalier à leur tour. En tendant l'oreille, elle parvient à capter le bruit de la porte d'entrée qui s'ouvre et se referme sur la silhouette de Tom. C'est comme ça presque tous les soirs, maintenant. Tom est territorial, et vindicatif. Il n'aime pas subir de présence étrangère dans son quartier général, et le fait sentir en se donnant des airs de fantôme. Un caprice grandiloquent, dirait le plus imprudent des prétentieux. Mais Charlie connaît Tom, elle sait qu'il fait ça avant tout par instinct de conservation - pour lui et pour les autres. Qu'il s'en va pour ne pas céder à ses envies de violence.

Ca allait, pourtant, au début. Quand cet homme, Oscar, est arrivé, il n'était qu'un vent un peu plus frais que les autres. Il avait du charisme - doit d'ailleurs en avoir encore - et se montrait assez courtois, plutôt discret. Assez pour ne laisser que quelques ondes bienvenues à la surface de leur monde lisse, sans en perturber l'équilibre. Et puis, lors d'une réunion où ils étaient conviés à se taire, il a laissé entendre qu'il ne comptait pas rejoindre les rangs de la résistance. Tom s'est échaudé tout de suite. Il a dit que ce n'était pas prudent - qu'il refusait de vivre sous le même toit qu'un homme en qui il ne pouvait pas avoir confiance. Trop jeune, il a perdu cet échange. Depuis, tous les soirs, il part dieu sait où pour ne pas en perdre d'autres. Il l'abandonne.

D'autres pas, plus lents, plus appuyés. Charlie est moins catégorique, sur tout ça. Elle trouve imprudent que Gareth décide d'amener un regard ingénu à voir des choses qu'il ne devrait pas voir, et redoute ce qu'il se passerait si cet homme venait à découvrir des choses qu'il préfère sans doute ignorer. Elle ne sait pas ce qu'il conviendrait de faire, le cas échéant, et a appris à ne plus poser les questions dont elle ne veut pas entendre la réponse - qu'on veuille la lui donner ou non. Une partie d'elle se dit qu'il y a quelque chose à faire de tout ça, et qu'elle se sent moins seule quand un autre est là pour la voir, ne serait-ce qu'un peu. L'autre voudrait garder jalousement pour elle, ce qu'elle a mis tellement d'efforts à obtenir. L'autre n'aime pas tellement qu'on fasse intrusion dans son espace vital.

La porte de la cuisine s'ouvre, d'ailleurs, sur la silhouette au port de tête très haut de ce vagabond étrange. Il irait parfaitement avec le décor de cet hôtel, se dit elle à chaque fois qu'elle le voit - avant qu'il ne soit laissé à l'abandon. Beaucoup moins dans une bouche de métro, comme elle a pu entendre Gareth le dire. Il a l'air d'un aristocrate avec un penchant honteux pour la bagarre.

Charlie accueille cette arrivée dans un papillonnement de cils. Jusque là elle ne l'a croisé que dans les couloirs, ou au dîner quand ils ont de quoi en organiser un. Ils ont dû échanger dix mots depuis qu'il est là, et elle n'est pas sûre qu'il soit même allé jusqu'à la cuisine avant ce soir. Elle se ressaisit, pourtant - se rend compte de sa posture un peu informelle et se relève avant de dire bonsoir. Un silence. Comme il n'a pas l'air de le voir comme une invitation à partir, elle se racle un peu la gorge, ouvre un petit placard.

" Vous voulez du thé ? " propose t'elle, dans un effort pour doubler, voire même décupler, le nombre de mots qu'ils auront échangés au bout du compte. " Gareth ne sera pas là avant huit heures. " elle précise, dans un éclair de lucidité, au cas où il serait venu s'assurer de sa présence. Il n'y a que moi, manque t'elle d'ajouter, retenue par la grossièreté de l'évidence.
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité

avatar





MessageSujet: Re: Le secret de la manufacture de chaussettes inusables [Oscar]   Jeu 22 Juin - 12:11


Le secret de la manufacture de chaussettes inusables.

Miette demeurait introuvable.
Ce gredin de rongeur s’était fait la malle depuis quelques temps. Au départ, je ne m’en étais pas inquiété outre-mesure, car il arrivait fréquemment qu’il disparaisse sans prévenir, suivant la piste d’un fumet ragoûtant que lui seul était capable de renifler ou fouinant dans les eaux poisseuses des égouts de la ville pour y dénicher quelque trésor. Lorsque ce vilain gourmand se trouvait rassasié par je ne sais quels restes immondes - probablement braconnés dans les poubelles d’un boui-boui -, il radinait soudain, pointait le bout de son pif orné de longs poils gris et courait sur mes fripes pour se hisser jusque dans ma poche. C’était devenu une sorte de routine, si bien que je m’étais retrouvé à commenter ses retours de sermons maternels : “où étais-tu encore caché, fripon ?”, “c’est à cette heure-ci que tu rentres?”. Bref, vous voyez le genre. Lui, il accueillait mes remarques avec toute l’insolence dont sait faire preuve ce genre de petit monstre - c’est à dire en couinant un peu plus fort que d’habitude, et en me mordant légèrement les doigts.
Mais pas cette fois-ci. Miette n’était pas revenu. Miette n’avait pas eu à subir mes fausses remontrances. Miette ne m’avait pas mordu. Fichue bestiole. Si j’étais un brin honnête, je vous aurais avoué que ça me chagrinait un peu.
Beaucoup.

Aussi, moi qui pérorait volontiers sur ma ténacité à toute épreuve, j’échaufaudais toutes sortes de plans pour lui mettre la main dessus. Pour ce qui était de se tirer des flûtes, j’étais un sacré spécialiste. Le Roi du cache-cache. L’empereur du camouflage. Que dis-je, le Dieu des caméléons ! Je connaissais toutes les ficelles du métier ; il allait pas se cacher longtemps ce rat de malheur. Foi d’Oscar, c’était pas une vulgaire boule de poils qui allait me tenir en échec !

[…]

Bon. Il fallait se rendre à l’évidence. Ce raton déluré était plus futé qu’il en avait l’air. J’eus beau avoir tenté de l'appater avec sa nourriture favorite, pas moyen de le rameuter. Puis je pris peur, car me vint l’idée saugrenue qu’il s’était tout simplement fait bouffer par un chat. Miette, avalé tout cru par l’un de ces matous sauvages qui n’ont que la peau sur les os. Brr. Mieux valait ne pas y penser. J’avais la prétention de croire qu’un rat qui sait survivre à l’apocalypse sait échapper à un félin fourbu.

C’est dans cet état esprit, à la fois inquiet et en quête d’indices, que je quittais la chambre qui était la mienne. D’un geste prudent, je tirais la poignée ronde de ma porte pour la refermer derrière moi sans faire de bruit, m’invitant dans le couloir du dernier étage dont j’étais le seul résident.
Ici, tout n’était que silences. Si vous tendiez correctement vos oreilles, vous pouviez discerner le premier silence dans l’absence de discussions, dans l’immobilité de certaines pièces, dont le décor, comme immuable, semblait s’échiner à réfuter toute trace de vie. Comparé à l’énergie qu’y s’échappait d’un café ou d’un bar, ce silence était une évidence pour quiconque pénétrait en ces lieux. Du moins le jour, car le soir, c’était une autre paire de manches.
Le second silence, plus tenace, se dissimulait dans les tapisseries délavées sur les murs, dans la peinture écaillée des chambres, dans le craquement boisé du vieil escalier. Il s’abritait dans l’écoulement périodique des canalisations, dans la rouille des décorations en ferraille, dans la poussière incrustée sur les étagères du mobilier, dans le sifflement inquiétant du vent dans les couloirs.
Le dernier silence était le plus furtif des trois, mais paradoxalement le plus pesant. Chaque visiteur le ressentait, sans pourtant parvenir à mettre le doigt dessus. Moi-même, il m’avait fallu un certain temps avant de l’identifier. Ce silence, c’était les secrets des résidents. C’était les non-dits, les regards lourds de sous-entendus, le cantonnement diurne, les entrevues nocturnes, les conversations à demi-mots.
Je fermais un instant les yeux, embrassant les trois silences d’une grande inspiration, puis je m’engageais dans les escaliers à l’affût, à la recherche de Miette.

Ca devait bien faire trois mois que j’avais établi repaire dans cet hôtel, chez eux. Je dis ‘eux’ parce que je n’aurais su les décrire autrement. Tout comme les silences, mes hôtes étaient au nombre de trois. Il y avait Gareth, un vieux bougre malicieux, et les deux gamins, Charlie et Tom. Je dis gamins car ils se comportaient comme tels, isolés dans leur alcôves respectives tout le jour durant, et surtout, ils obéissaient aveuglément à Gareth. Et à mon humble avis, il y a peu de choses aussi répugnantes qu’une obéissance aveugle. Seuls des enfants font preuve d’une telle loyauté, de cette naïve servitude.
Aussi, plutôt que de les mépriser, je les avais appelés les gosses .
On peut tout pardonner à des enfants.

C’est Gareth qui m’avait offert l’hospitalité. Les plus crédules pourraient y voir un geste humain, une volonté de partager ce que l’on possède avec son prochain, mais il n’en est rien. Les gens bien faits savent que tout acte généreux exige contrepartie. Gareth appartenait aux rebelles, et je me figurais devoir lui rendre bientôt service. Je n’avais pas saisi d’emblée ce qu’il exigeait de moi, mais sur le coup je m’étais dit qu’en échange d’un toit, je pouvais bien sous-louer mes talents à d’autres que la Nemesis. A voir avec quelle discrétion étaient orchestrées les allées et venues des visiteurs, à observer les comportements étranges des deux gosses, en mettant le doigt sur le troisième silence, j’avais fini par comprendre qu’il s’agissait de tout autre chose. Ce qu’on requérait de moi, c’était ma présence. Ni plus, ni moins. Ma réputation m’avait précédée, et recueillir chez soi une des plus éminentes figures des gens de l’ombre avait constitué pour lui et les gamins la plus sûre des protections. Pourquoi avaient-ils besoin d’être protégés ? Je m‘en étais fait une vague idée. Ils devaient disposer d’un talent particulier, ou d’un sang important. Si j’étais curieux de le découvrir, je me gardais bien de le leur montrer.

Je me présentais dans la cuisine la mine grave, préoccupé par la quête de ce satané rat. Je posais mes yeux sur la gamine, Charlie. Elle était assise sur le carrelage, adossée au frigidaire - probablement pour lutter contre la chaleur -, mais se relevait prestement à mon arrivée. ▬ Z’auriez pas vu un rat par hasard ? j’annonçais de but en blanc, ignorant sa proposition ainsi que sa remarque. ▬ Couleur grise. À peu près cette taille là. J’écartais mes deux mains, joignant le geste à la parole pour qu’elle se figure à quoi pouvait bien ressembler Miette. Je l’imaginais mal détenir une quelconque information à ce sujet, mais dans le doute…
Je passais mes doigts sous mon col, tirant sur ma chemise pour libérer ma gorge. C’est vrai qu’il faisait sacrément chaud. J’avais les mains moites. ▬ Un peu d’thé serait pas d’refus.
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité

avatar





MessageSujet: Re: Le secret de la manufacture de chaussettes inusables [Oscar]   Mar 27 Juin - 17:42

Un rat.

Voilà bien une préoccupation que Charlie ne s'attendait pas à entendre de cette bouche, dans cette cuisine. Pourquoi, d'ailleurs ? Interloquée, la jeune fille l'imagine vindicatif, à la recherche de l'insolent animal qui s'en serait venu rogner un de ses cols de chemise. Mais à voir son visage plutôt préoccupé et les éventuels pièges dont il ne s'enquiert pas, elle comprend vite qu'il s'agit là plutôt d'une préoccupation due à quelque improbable familier. Peu inspirée par cette entrée en matière, et même assez décontenancée par le vif du sujet, Charlie secoue un visage pétri d'incompréhension de droite à gauche. Des rats, elle en a vu des tas, quelques uns depuis l'arrivée de cet homme. L'un d'eux pourrait bien correspondre à la description, tous maintenant qu'elle y pense, mais ce qu'elle en a certainement fait ne risque pas de plaire au soucieux personnage. Et elle ne se voit pas trop compatir au possible deuil d'une bestiole qu'elle aurait dévorée sans savoir que c'était important. Pas alors qu'elle n'a jamais vraiment parlé à l'inconnu, et ne sait pas très bien se comporter de manière générale. Face à ce sujet aussi incongru qu'épineux, elle ne peut que s'empêtrer dans un silence interdit, peu sûre de savoir si elle doit vendre la charrue avant les boeufs : votre rat se ballade entre trois estomacs, prêt à être rejeté en déchets dans les égoûts de la ville.

Charlie n'a jamais compris l'attachement que l'on pouvait porter à un animal, du reste, quel qu'il soit. Si les Hommes la laissent perplexe et même angoissée pour la plupart, les bêtes de compagnie n'éveillent que son indifférence - condamnation certaine à une vie plutôt solitaire. Si elle était tentée, il fut un temps, d'apprécier la compagnie des boules de fourrure, d'écailles ou de plumes, une vie à la ferme l'a bien vite dissuadée de porter trop d'affectif à leur existence. Tout a commencé quand elle avait huit ans : son père lui a défendu d'interdire la tuée des lapins qu'elle affectionnait et elle a dû manger Garenne pour le repas du soir. Elle avait déjà eu six lapins appelés Garenne, aujourd'hui elle soupçonne les avoir tous mangés sans qu'on le lui dise. Depuis ce temps là, dans son esprit, tout ce qui peut être tué peut être mangé, dans une logique de culture sédentaire bien plus qu'une envie d'attachement irrationnelle à une existence aussi brève que celle d'un lapin ou d'un rat. Tout comme elle a voulu faire en sorte de cultiver au moins quelques plantes aromatiques à l'arrière de l'hôtel, des mauvaises herbes consommables et résistantes, elle a voulu agencer les locaux pour capturer les animaux et les préparer bien plus que leur offrir un cocon de tendresse. Sans compter les expériences auxquelles ils s'adonnent sur eux mais c'est là un sujet bien plus épineux encore.

Embarrassée, elle est bien soulagée qu'on lui réclame une boisson rafraîchissante, la détournant ainsi de ses dilemmes ridicules. Elle espère qu'une arrivée dans la cuisine les débarrassera de cette conversation absurde, ou que cet homme aura la politesse de ne pas se formaliser d'avantage, embrayer sur un sujet plus charitable pour elle. Le silence accompagne ses gestes, pourtant, tandis qu'elle s'emploie à sortir le thé artisanal de son frigidaire improvisé; et elle n'a pas l'espoir de voir venir Gareth avant une petite heure. Elle doute qu'une apparition de Tom puisse détendre l'atmosphère de quelque manière que ce soit. Abandonnée à sa solitude sociale, Charlie se concentre pour les servir dans deux grands verres dépareillés, les yeux concentrés sur la cuillère qu'elle tourne dans le breuvage afin d'en répartir les aromates et le sucre. Si cet hôtel n'était pas déjà assez embourbé dans les silences, en ce qui la concerne, celui qui entoure cet homme s'ajoute à la liste sans hésitation aucune. Car on peut dénoncer l'incongru de deux jeunes adultes enfermés dans une auberge abandonnée mais il ne faut pas oublier le mystère de celui qui n'a d'autre choix que de résider en leur compagnie. Charlie ne se fait pas d'illusion, il y en a beaucoup d'autres plus agréables pour cet homme, à commencer par des adultes de son âge, plus cultivés, moins taciturne.

La scène qui se déroule dans cette cuisine en est le meilleur exemple : tous les deux, là, comme deux espadons dans un tiroir, à discuter de l'absence des autres humains ou même celle d'un rat, pour oublier les silences.

Assez mal à l'aise, Charlie dépose le verre dûment servi sur le plan de travail près de lui, plutôt même que de le lui tendre directement. Elle trempe ses lèvres en regardant ailleurs, dans cette boisson qui ne gagnera aucun prix de gastronomie mais a le mérite de ne pas être totalement imbuvable, et de leur rafraîchir les babines. Quand l'espoir de voir un sauveur débouler par la porte de la cuisine meurt tout à fait, elle s'arrache péniblement à la contemplation des aromates qui surnagent, pour risquer un nouveau regard sur le visage de cet homme. Les journées se suivent et se ressemblent à figer le temps, entre les murs de cet hôtel, si bien qu'elle ne saurait même pas donner une durée réelle à leur cohabitation. Longtemps, c'est certain. Trop de temps pour le peu de mots qu'ils ont échangé mais elle aurait préféré qu'il en demeure ainsi - surtout si c'est à défaut d'une conversation sur un rat mort et digéré, probablement. Malgré tout, elle ne peut s'empêcher de rester curieuse; une curiosité pleine et sans filtre, qui lui démange les mains et lui travaille le cerveau. Elle a envie de profiter de cette arrivée comme on découvre les règles d'un nouveau jeu, et si ça ne tenait qu'à elle, peut-être finirait elle par oser. Le problème, c'est tous les autres. Elle aussi, peut-être, un peu : c'est cette situation de non dits et de choses à ne pas dire. S'engager sur des familiarités, c'est risquer des sujets beaucoup plus gênants encore que la perte d'un animal de compagnie.

Charlie n'aime pas les mensonges, ni tangibles ni par omission, par simple cohérence personnelle. Quand on sent ces choses comme le vent sur son épiderme, on oublie vite qu'il n'en va pas de même pour les autres, on craint d'être démasqué à la moindre phrase. Elle n'a jamais été malhonnête, c'est même là une base importante de son éducation, primordiale aux yeux de son père, au point de rentrer en conflit parfois avec la vie courante; un conflit qu'elle évince dans quelques idées digérées sur le mal nécessaire. Et de façon moins grossière, parce qu'elle ne voit pas ce qu'elle pourrait faire d'autre : au moins aujourd'hui, ses parents reçoivent de l'argent, et elle peut avoir un peu de compagnie, pas beaucoup mais mieux que rien. Alors, sans même avoir besoin de débattre, les intrusions étrangères sont des tâtonnement de semelles sur la fourmilière. Avec quelqu'un qui conteste les causes entre ces murs, c'est presque déjà la menace d'un coup donné dedans.

La menace, voilà. Elle n'y peut rien, les faits sont là.
Elle peut comprendre Tom, en un sens.

" Vous avez dit à quelqu'un que c'était votre rat ? " s'arrache pourtant Charlie dans un élan de bravoure, après quelques secondes d'un silence devenu plus oppressant encore que l'idée de cette conversation. Le silence accuse, toujours un peu. Même un crime aussi anodin que l'omission d'un animal transformé en ragoût. Alors à force de le regarder du coin de l'oeil et quand les yeux de cet homme ont malencontreusement épousé les siens, il est déjà devenu trop difficile de retenir ses aveux.  " Les animaux sont vite mangés, par ici. "

Manquant de formes et de délicatesse à défaut d'honnêteté, Charlie s'arrache une grimace d'excuse pour la brutalité de ses propos. Dans un soupir et même si le moindre geste lui chauffe les membres comme dans un four, elle se décide à poser son thé à demi consommé sur le plan de travail, quitter la fraîcheur du verre pour chercher dans un tiroir, le contact plus rugueux d'une grosse clé en métal pleine de rouille. Sans se faire prier d'avantage, elle fait signe à cet homme et ses grosses semelles malgré lui de la suivre vers le hall d'accueil. Là, elle traverse une petite rangée de fauteuils au velours rongé, jusqu'à un couloir sombre puis une porte arrière grinçant vers l'extérieur. Elle lutte en son for intérieur pour ne pas penser à la chaleur qu la malmène ou les rayons qui la cognent une fois dehors, traverse un petit jardin en friche jusqu'à une cahute de rangement que seul l'esprit divin semble faire encore tenir. Là, Charlie ouvre un verrou émietté dans quelques grincements de métal, donne deux coups de pied dans un battant en bois mort pour l'ouvrir.

" Il est peut-être là "

La ménagerie qui parsemait la salle à manger a été déménagée là, et son odeur avec. Peu présentes l'une comme l'autre en cette période de chasse maigre, il n'y a guerre qu'un chat, deux couleuvres du bayou et bel et bien deux ou trois rats pour animer la cagette sombre. Ne sachant pas trop si elle doit se trouver gênée ou juste indifférente, la jeune fille s'efface pour laisser l'auguste inconnu à ses fouilles, pointant malgré elle le nez vers l'entrée principale de l'hôtel, des fois qu'assez de temps se soit écoulé pour voir arriver quelqu'un, interrompre la tentation dangereuse de cet embarrassant échange.
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité

avatar





MessageSujet: Re: Le secret de la manufacture de chaussettes inusables [Oscar]   Lun 31 Juil - 12:09

La gamine secouait sa tête à l’horizontale, et je lui répondais par un haussement d’épaules. Ce genre de comportement corporel en disait long sur notre volonté à mener la conversation, sur notre difficulté à s’échanger plus que les quelques formalités qu’exigent les normes sociales. Si elle avait acquiescé, si elle avait eu ne serait-ce qu’un aperçu de Miette, la conversation se serait certes poursuivie. Mais du fait qu’elle ait répondu par la négative, sa réponse fermée clôturait le sujet. Et puisque nous n’avions rien à nous dire, le silence pesant était de retour. A peu de choses près, les meubles se faisaient plus bavards que nous ; leurs grincements comblaient avec grand peine le manque effrayant de dialogue. Toutefois, les questions étaient nombreuses à se presser aux portes de ma curiosité lorsque je devais penser aux deux gosses. Qui êtes vous ? Pourquoi doit-on vous protéger ? Quel rôles tenez-vous dans la rébellion ? Qui est Gareth pour vous ? et bien d’autres encore, mais l’aura aussi mystérieuse qu’étouffante de l’hôtel ainsi que le regard étrange de la gamine m’incitaient à la fermer. Pour autant, ça m’empêchait pas de la dévisager plus ouvertement que d’ordinaire.

Je l’observais me servir le thé comme on observe un ouvrier à sa besogne, captivé par les gestes bien qu’ils ne contiennent en soi rien de particulièrement intéressant. Les secrets entourant les deux gamins étaient si nombreux qu’il me semblait presque qu’on leur vouait un culte. A quoi m’attendais-je en la zieutant avec tant d’attention ? A ce qu’elle refroidisse mon thé d’un claquement de doigts et que j’apercoive des cristaux sur les extrémités de sa dextre ? A découvrir des excroissances cachées derrière ses oreilles ? J’eus un sourire nerveux alors qu’elle me tournait le dos. De simples humains auraient trouvés mes idées absurdes, loufoques, mais j’en avais tant vu dans ma longue existence que je n’osais plus douter de rien. A quoi bon remettre de vieilles fables en question, lorsqu’on a soi-même constaté la magie, l’enfer et les morts-vivants. Elle pouvait aussi bien être la plus grande pyromancienne du continent qu’un hydre à six têtes, que ça ne m’aurait pas troublé outre mesure. Quoi qu’il en soit, à première vue Charlie n’était rien de tout cela. Juste une gamine au comportement bizarre et aux tifs d’un rouge extravagant. Mais j’en doutais fortement. Il devait y avoir quelque chose.

Je détournais le regard alors qu’elle glissait le verre sur le plan de travail, comme surpris dans mes pensées quelque peu intrusives quant à sa personne. Je feintais l’intérêt le plus total pour quelques bibelots alignés contre le mur, au large, évitant ainsi d’avoir à rencontrer ses yeux, d’avoir à confesser ma curiosité. Je portais le verre à mes lèvres et avalait un grande gorgée rafraîchissante du breuvage, qui, ma foi, était assez bon. En d’autres occasions, j’aurais joint quelque compliment à la boisson pour signaler ma reconnaissance, mais je craignais que ces quelques mots me pousseraient malgré moi à poser de fâcheuses interrogations, qui ne contribueraient qu’à accroître notre gêne évidente à évoluer dans la même pièce. D’ailleurs, je me doutais que le différend que j’avais eu avec Tom, le second gamin, était l’un des facteurs de cette gêne. Je me l’étais mis à dos quelques jours auparavant, et depuis il me fuyait comme la peste.

Ce soir là, j’avais été convié à une de leurs réunions taiseuses, où l’on parle peu dans la crainte d’être écouté. Lorsqu’il avait été question de rébellion et de ma position vis à vis du gouvernement, j’avais fermement défendu ma neutralité. Moi, tout ce que je souhaitais, c’était qu’on me laisse tranquille. Gareth avait légèrement froncé les sourcils, et j’avais deviné à sa moue anxieuse que mon point de vue serait une cause de problèmes. Dans l’instant suivant, je comprenais pourquoi. Tom avait explosé de rage. Le garçon était bien plus expressif que Charlie, et d’un intégrisme évident concernant la lutte contre le pouvoir en place. Que je ne me joigne pas à leurs manigances me désignait comme un ennemi évident à ses yeux, et en tant qu’ennemi je ne méritais pas de résider ici. D’un regard entendu avec Gareth, je m’étais abstenu de jeter de l’huile sur le feu. Ce que Tom ne comprenait pas, c’est que sans moi, ils auraient sans doute déjà passés l’arme à gauche.

Peu m’importait son avis d’ailleurs, car il était évident que la décision ne lui appartenait pas ; s’il avait eu ne serait-ce qu’une once d’influence sur le vieux, j’aurais fait en sorte qu’il m’apprécie, parce que j’avais aucune envie d’être dégagé de là à cause d’un mioche aux idées révolutionnaires, qui croit refaire le monde à grands cris passionnés. Moi je savais bien qu’il n’en était rien, car j’avais déjà eu mon lot de révolutions par le passé. La Révolution Française, tu parles d’une idée grandiose ; mettre le pays à feu et à sang pour s’affranchir de l’oppression de la noblesse, tout ça pour finir sous le diktat des marchands opulents en soif de pouvoir. Aussi, avec tout le respect que je devais à Gareth, je me contentais de rendre ses regards dédaigneux au gamin. En grandissant, il finirait bien par se rendre compte de sa bêtise.

Charlie, elle, n’avait rien dit, mais je la devinais proche de l’autre. A vivre enfermés à deux, leur connivence devait être grande. Comme deux camarades de prison, j’imagine. J’avais déjà vu ça chez des réchappés, deux grands gaillards qui s’étaient lancés dans le mercenariat après leur évasion, qui avaient fui tout comme moi du temps de ma première existence. C’était le genre de lien tacite, une entente à toute épreuve qui dépasse le bon sens ; pire qu’un homme et sa bonne femme. J’osais un regard en coin vers Charlie ; tout compte fait, peut-être qu’elle me détestait tout autant que son compagnon de cellule.

Sa voix me tira hors de mes pensées. Qu’elle ait brisé le silence de son propre chef me surprit, et je haussais un sourcil interrogateur. Miette. J’en avais presque oublié le pourquoi de ma présence, le pourquoi de cette entrevue désagréable dans la cuisine. Je hochais la tête pour lui répondre alors que j’accrochais son regard. La suite m’arracha un hoquet de surprise. Je m’étais pas attendu à telle révélation. ▬ Les animaux? ... Mangés ? Qu’est-ce que cela voulait dire ? Qu’on manquait de ressources, et qu’on faisait taire sa faim avec tout ce qui était potentiellement comestible ? A sa mine renfrognée, je devinais plus.
En réfléchissant rapidement, je m’efforçais de ne pas lui poser la moindre question. Je me figurais qu’elle serait plus apte à me répondre si je ne lui demandais rien. Aussi me contentais-je de tapoter nerveusement des doigts sur le plan de travail, puis de la suivre. L’image de Miette croqué goulument entre les dents pointues de deux mioches cannibales faisait tambouriner mon coeur de colère ; ç’aurait été une triste fin pour ce brave animal. Je tâchais de remettre en ordre mes pensées saugrenues tandis que nous avancions dans le couloir, mais mon esprit était sens dessus-dessous.

Nous parvînmes à l’extérieur du bâtiment et traversâmes un jardin asséché pour atteindre une dépendance, un petit cabanon. Je talonnais Charlie avec avidité, tant pour m’assurer que Miette était vivant que pour découvrir la raison de cet endroit. Je me jetais à l’intérieur dès qu’elle eut ouvert ce qui était, je le découvrais, un semblant de ménagerie. Ou plutôt, en écho à ses aveux, un garde-manger. ▬ Miette ? m’entendis-je appeler d’une voix - trop - fébrile, balayant d’un regard inquiet l’intérieur du taudis. Un faible pan de lumière traversant les planches de bois mettait à jour quelques cages contenant des animaux divers. Un chat, des serpents et des rats. ▬ Miette ! Miette ! répétais-je, et j’obtenais des couinements familiers en guise de réponse. ▬ Oh, Miette... soupirais-je d’un ton affable, reconnaissant la robe poussiéreuse de mon ami rongeur. ▬ C’est donc là que tu te cachais. Je me tournais vers la gamine. ▬ Il est là. C’est celui-là. Je le pointais du doigt, pour qu’elle ouvre la cage et lui rende sa liberté. Je gourmandais le raton d’un sermon tandis qu’elle s’exécutait : ▬ Ca t’apprendra à t’éloigner de moi, vilain garnement. Mais je souriais quelque peu, ravi d’avoir mis la main sur mon seul compagnon.
J’aurais pu la remercier et puis disparaître à nouveau dans ma chambre, mais allez savoir pourquoi, je restais planté là. Peut-être parce que j’avais le sentiment que c’était l’occasion où jamais de mener une conversation avec elle, et d’en apprendre plus.
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité

avatar





MessageSujet: Re: Le secret de la manufacture de chaussettes inusables [Oscar]   Dim 1 Oct - 10:44

Beaucoup de gens auraient marqué un arrêt devant les portes de la ménagerie. Presque tous, à vrai dire. A cause de l'odeur. Un pur réflexe sensoriel, une imperceptible pause, pour habituer son corps à la pestilence, adapter sa respiration en conséquence. Charlie les perçoit, ces pauses, ces réflexes, ces arrêts : elle les voit comme un regarde un film à vitesse humaine. Mais pas chez cet homme. Cet homme a foncé droit dans la fosse malodorante sans le moindre signe de dérangement. Un signe d'accoutumance à l'inconfort, plus intéressant que tout ce qu'il a pu montrer jusque là. On apprend tellement de choses en observant juste l'autre... cet autre là tient peut-être moins de l'aristo et plus du rat d'égout, qu'elle ne l'aurait cru de prime abord.

Alors Oscar fouille et Charlie observe, à son tour.

Beaucoup de choses se sont passées en quelques secondes, plus qu'au cours de leurs longues minutes de silence, peut-être même d'avantage que depuis son arrivée. Des choses instructives. De la stupeur passée fugacement sur son visage à l'idée qu'on pût vivre en se sustentant d'animaux, à la fébrilité latente avec laquelle il s'engouffre dans la ménagerie pour chercher son précieux rat; en passant par l'inquiétude semi voilée qui animait sa démarche jusqu'à la cabane. En retrait, contemplative, Charlie suit cet homme du regard, son émotion chevillée aux épaules, tandis que d'un appel il semble se faire entendre de sa bestiole - un couinement paniqué lui répond. Dubitative, la jeune fille a du mal à croire qu'on puisse y prêter la moindre consistance; mais après tout elle était déjà sceptique à l'idée qu'un rat ait de l'importance. Fragile, peu fonctionnel et d'une compagnie médiocre, c'est encore plus irrationnel de vouloir s'attacher à un Homme, par les temps qui courent. Dans une moue dissimulée, Charlie contemple cet individu étrange, qui parle à son rat comme s'il pouvait le comprendre, est aussi ravi de le revoir qu'il n'a semblé affecté par la perspective de le perdre. Elle se demande, l'espace d'une seconde, à quel point il a pu être seul, longtemps, pour vouer une telle connexion avec ce rongeur. Cette pensée fugace, un peu macabre, amenuise l'ironie de son scepticisme. Réservée, discrète, Charlie se contente d'attraper une petite clé pendue au mur pour franchir les portes de l'animalerie à son tour. Formelle, elle ouvre la grille de la petite cage sans un mot et s'efface pour laisser le gaillard récupérer son compagnon de misère, avec une tendresse un peu grotesque, assez amusante. Avec sa gueule de tueur et ses rides creusées par les épreuves, flatter un rongeur d'affection est la dernière chose qu'on s'attend à le voir faire.

Pour lui, allez savoir mais pour elle, cet interlude était tout à fait enrichissant.

Le voyant qui s'attarde, c'est Charlie qui prend l'initiative de les faire sortir, sans attendre, sans égard. Elle le pousse même d'une oeillade sévère vers la sortie, pour le dissuader tout à fait de vouloir d'avantage qu'il n'en a déjà eu. Silencieuse, d'une neutralité effrayante, la jeune fille le presse d'une gestuelle sans équivoque, le corps en barrière, et le succède dehors. Ses yeux s'attardent un peu sur le rat qu'il tient entre les mains - semblent le scruter quelques secondes pour comprendre. Si la trogne de la bestiole est attendrissante, elle ne voit toujours qu'un adorable dîner - et peine à croire qu'il puisse lui accorder plus de considération qu'à un humain. Faut il être misanthrope.

" Vous allez le payer comment ? " se contente t'elle d'interroger d'une voix égale, quand elle sent le regard de l'homme peser sur elle, qu'elle doit relever les yeux vers les siens pour expliquer qu'elle s'attarde encore sur l'animal,
à le rendre nerveux au creux de ses mains. Sans clémence,
Charlie attrape la porte branlante et la claque, à faire trembler le bois déshydraté par la chaleur. Elle ajoute, elle explique,
de ce débit neutre qu'elle porte en écharpe, la meilleure des barrières contre le reste du monde. " Le thé, c'était un cadeau. Mais rien n'est gratuit, ici. Plus rien n'est gratuit, maintenant. "

Ce n'est pas de la cruauté - c'est seulement que le monde ne peut plus se le permettre.
Et elle enchaîne, la rouquine. Un peu pour décharger ce qui lui pèse sur le ventre depuis tout à l'heure, beaucoup pour lui couper une riposte qui assombrirait les humeurs. Sur le chemin du retour, Charlie assène, un fond de reproche vibrant entre ses cordes vocales, empreinte de maturité juvénile qu'elle a fini par adopter, par la force des choses.

" Gareth vous respecte, c'est pour ça que vous êtes là. J'imagine. " tempère t'elle, humble face aux choses qu'elle ignore. C'est peut-être plus profond que ça - une dette, une amitié ancienne, un contrat entre hommes respectables. Mais sans estime, Gareth ne s'encombrerait pas de tout ça, ni d'amitié ni d'honneur. Sans estime, il le ferait tuer plutôt que de risquer une dissidence intellectuelle au sein de ses rangs. Il l'éloignerait d'elle. Ou alors, c'est un excès de confiance en soi - Charlie n'est pas dupe quant au contrôle qu'on exerce sur ce qu'elle peut savoir, ou pas. Elle est consentante. Complice. Ce qui est peut-être encore pire - mais c'est un pire nécessaire pour ne plus être seule. C'est pour ça que sans le savoir, Oscar redistribue les cartes. Parce que jusqu'à lui, on n'avait jamais entendu personne remettre la grande cause en question, entre les murs du vieil hôtel. La confiance,
c'est le pire défaut de Gareth. Ou alors, c'est un test.
" Et vous, vous vous permettez d'être condescendant avec vos hôtes, vous vous croyez intelligent parce que vous êtes un type raisonnable qui ne fait pas la révolution et ne maltraite pas des animaux. Je comprends Tom. C'est insultant... Vous croyez qu'on capture des rats pour le plaisir du sport, aussi, peut-être ? "

Arrivés au porte de l'hôtel, Charlie le précède cette fois, dans le vétuste accueil. Elle s'arrête, au pied des marches, signe d'une séparation imminente - elle assassine le cours de cet échange et les espoirs trop curieux de son étrange interlocuteur avec.

" Il y a trois façons de rembourser, ici. La chasse, la révolution, et la connaissance. " Ce qui le distingue le plus des autres. Pas uniquement parce que ses capacités à la chasse lui sont inconnues et son goût pour la résistance, trop bien compris de tous - Oscar a le comportement d'un homme instruit, au moins assez pour remettre en question ce que d'autres lui disent.   " Y a une leçon ce soir. Y en a une tous les soirs. Le sujet est libre. " Et Charlie a envie de tester les nouvelles cartes, voir jusqu'où on autorise véritablement la redistribution dans les rangs. Elle a besoin de savoir. Le quittant déjà, sur le chemin des chambres, la rouquine se contente d'ajouter par dessus son épaule; d'une voix où l'agacement pointe, infime variable dans la neutralité infranchissable de leurs précédents échanges.
" Et mettez un collier à votre rat pour qu'on le reconnaisse. "


" L'éducation d'un peuple se juge avant tout dans la rue. "


Le dîner s'est déroulé dans un calme relatif, une tension latente flottant dans le timbre relâché des conversations. Trois hommes sont revenus de mission avec de quoi manger et sont restés pour souper en leur compagnie. Attablés avec Oscar et Gareth, les deux enfants restés à l'écart sur une autre dans une humilité contemplative. Charlie devine à la mine renfrognée de Tom qu'il a dû se faire corriger sur son attitude, elle l'a regardé marteler son assiette de ses couverts avec une rage rentrée, une haine latente, bien plus dangereuse qu'un simple caprice. De son côté elle a rigoureusement avalé les aliments les uns après les autres, une gorgée d'eau entre chaque pour que rien ne se mélange - l'une des dizaines de manifestations quotidiennes de ses troubles obsessionnels. Curieuse, elle a jeté des oeillades discrètes vers l'autre table, traqué avec avidité le moindre signe que son invitation finissait par être mentionnée entre les vétérans.

Une oeillade intriguée de Gareth à son endroit aura fini par lui faire baisser la truffe sur son assiette, pour le reste du souper.

Assise avec Tom dans le petit salon confortable, elle attend, incapable de retenir des regards curieux vers la porte pour être la première à voir qui la franchira. Les derniers moments lui font craindre l'idiotie de son initiative - sans doute Gareth leur fera t'il la leçon comme d'habitude et elle aura juste gagné à briller par des idées étranges à ses yeux. Pire encore, c'est leur invité qui franchira les portes du salon, et Tom se jettera sur lui pour le tuer après deux phrases.
C'était sans doute un peu crétin.

Mais le monde est devenu trop inerte, pour ne pas essayer de le faire tourner quand l'occasion se présente.
Revenir en haut Aller en bas

Contenu sponsorisé








MessageSujet: Re: Le secret de la manufacture de chaussettes inusables [Oscar]   

Revenir en haut Aller en bas
 

Le secret de la manufacture de chaussettes inusables [Oscar]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
MERCY IN DARKNESS .} :: The Fifth Chapter :: Memories-