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 Cruelle Aurore

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Kriss M. Grimm
SUCKER FOR PAIN

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↳ Opinion Politique : Chaos, Violence rule her world. Freedom could kill her, but she’d rather go on.
↳ Niveau de Compétences : Niveau 2 - Teenage Monster
↳ Playlist : Between the bars - Elliott Smith ¦ Seven Nation Army - The White Stripes ¦ John and Jehn - Vampire ¦ Bashung - Madame Rêve ¦ Queen - Killer Queen ¦ Hubert Félix Thiéfaine - Les Dingues et les Paumés

↳ Citation : Madness is the emergency exit. You can just step outside, and close the door on all those dreadful things that happened. You can lock them away. Forever.
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MessageSujet: Cruelle Aurore   Mer 2 Aoû - 16:06

Cruelle Aurore


C’est un visage d’ange, innocent, que caresse des années d’absence. Des yeux de jade, verdoyants, que la lumière brule de mille nuances. Comme des perles, des bijoux, d’une beauté sans valeur, sur une peau pale, porcelaine. Des yeux plein d’envie et de désirs, des yeux qui regardent tout, tout le temps. Qui dévorent le monde sans s’en rassasier. Ce sont les yeux d’un enfant, d’un nouveau-né. C’est comme si l’âge n’avait affirmé les traits de son visage. C’est comme si une personnalité ne s’était encore emparée des fils de son corps. C’est comme si elle n’était qu’un fantôme, un souvenir, l’idée d’une jeune fille. Belle et irréelle, dans un monde sale et froid. Personne, elle n’est personne pour ce monde et même ses proches ne la reconnaîtraient. Personne, elle se sent personne, et même elle ne saurait se définir. Car ce qu’elle est juvénile. Car ce qu’elle est, est tant d’instincts et de doutes, de silences et d’un cri – celui de sa naissance. Comme un promeneur solitaire qui veut atteindre le sommet de la montagne, et se perds, se perds, et oublie, oublie. Qui il est, où il est et pourquoi. Pourquoi la montagne et pourquoi la vie. Il n’y a dans son regard que le désir de connaitre et la naïveté de ceux qui n’ont jamais eu les ailes froissées.

Et aussi.
Elle ne veut pas dormir.

Faut dire, aussi, les hommes, ils ne ressemblent en rien à son Minotaure. Ils ont un visage, un nom, ils ont des mains, la violence de leurs poings et la douceur de leurs caresses. Ils ont une voix, cruelle ou rauque, grave ou fluette. Ils ne lui font pas peur les hommes, ils ne ressemblent en rien aux monstres qui peuplent ses cauchemars. Et même si la ville, si grande, est pareille au labyrinthe de son bourreau et maitre, elle se sent presque à l’abri. Invisible.

L’Ariane a les cheveux longs, emmêlés, sales. Il faut dire aussi, elle n’a pas de maison. Plein de nœuds, elle ne se souvient pas ce que c'est d'en avoir. Et si Bianca a passé ses doigts dans sa chevelure, c’était il y a longtemps, au début de la nuit, il y a presque une autre vie. Et puis ce n’est pas si important, ce n’est pas ce qui gronde en elle. Désir. Faim. Besoin. Et surtout ne pas dormir. C’est comme une litanie dans sa tête et ses yeux qu’elle garde grands ouverts. C’est comme un chant, lointain, qui hante ses pas. Ses pas, elle marche. Parmi les ombres et au cœur de la nuit.

Kriss est pareille à ses princesses perdues, errantes dans les limbes comme dans la rue. Sans avoir déjà basculée du côté des mendiantes, ou celui, bien plus honorifique, des prostituées de l’amour. Et si on la regarde parfois, qu’elle croise des âmes aussi nocturnes qu’elle, elle passe comme un ange. Aussitôt vue, aussitôt oubliée, invisible. Comme si un drame couvrait son visage. Comme si la mort était le linceul de sa peau. Comme si personne ne voulait savoir et qu’il n’y avait, de reste, rien à savoir.  Les cernes sous ses yeux, la pâleur de sa peau, les lignes épuisées de ses joues. Elle semble si éveillée, et en même temps, c’est comme si elle foulait déjà les brumes éthérée d’une autre histoire, comme si chaque pas l’entrainait toujours plus profondément dans un rêve.  Un chemin que personne, personne, ne voudrait emprunter.

Dormir, Dormir, Dormir.

Les premiers reflets de l’aube, déjà, égaient son visage pale. La vie. La vie revient. La lumière est froide, elle en ressent pourtant une certaine chaleur. Elle s’en nourrie, elle s’en abreuve, de cette lumière étincelante qui éloigne la nuit, qui éloigne le besoin de s’allonger, de s’endormir. La vie, la vie et toutes ses agitations reviennent. Mais la vie, en soi, n’est plus vraiment son obsession. Sitôt elle revient et sitôt Kriss se sent étrangère. Et déjà, elle se mélange aux ombres nouvelles, grandissantes, qu’apportent le jour. Et cette odeur. Il y a une odeur dans l’air, un air de la nuit, les dernières étincelles d’un sentiment. Et ivres, ceux qui en ressortent. Il y a ce qu’il reste de noirceur avant que l’aube ne vienne laver les pavés de sa lumière pure.

C’est un homme aussi affamé qu’elle. Qui la regarde, la suit, l’attrape. Il ne voit pas la plante de ses pieds ensanglantés – elle a abandonné les talons de  Bianca il y a longtemps déjà. Il ne voit pas ses cheveux défaits, son air fatigué et le sentiment de vide qui l’habite. Il ne voit même pas la plaie sur son bras, la marque noire d’une espèce différente. Il ne voit que ce qu’il voit. Cette robe noire au tissu délicat. Ce visage innocent et cet air perdu. Il ne voit que ce qu’il voit. La jeunesse, le doute, la faim, la déperdition. Une proie facile, un chaton égaré, une demoiselle en détresse.

Elle ne voulait pas dormir.

Et sa poigne enserre le poignet fin de la jeune femme. Il la jette contre le mur. Une perle de sang glisse le long de ses cheveux. Elle la sent presque, une odeur de délivrance, une odeur de violence. Il se serre contre elle, et derrière le mur froid, râpeux, abime sa peau fine. Il pue. L’alcool et le désespoir. Il pue. Ses lèvres s’ouvrent, elle le maudit dans la nuit. Il pose son bras sur sa gorge pour la faire taire, elle feule comme un chat sauvage. Et ses doigts griffent son corps, son visage, tout ce qu’elle peut toucher. Il ne s’en soucie guère, le monstre est déjà en dehors de sa cage. Il lui crie de se taire. Kriss commence à paniquer, son corps lui échappe, son âme est aux abois. Elle essaie de se rappeler, comment, déjà ? Ce qui lui était venu naturellement quand elle chassait, lui est soudain hors de portée alors qu’elle est petite proie.

Lui non plus, il ne veut pas. Dormir.

Tu ne peux pas, tu es prisonnière de son odeur et même son âme te donne envie de vomir. Tu es prisonnière de sa peau, qu’il colle à toi, de ce bras qui étrangle tes cris. De sa sueur que tu sens contre toi. Tout chez lui te répugne. Mais il te tient, si fort. Tu es prisonnière de son monde à lui, un conte désenchanté où  les jeunes femmes ne sont que monnaie sonnantes et trébuchantes ou bassesses grasses. Il pue. Rappelle-toi ! Ce n’est pas le tien. Tu te rappelles. Il y avait un Monstre, un Monstre gigantesque, il n’avait pas de visage, pas vraiment de nom et tu fuyais, tu fuyais, tu fuyais. Fuir, tu essaies en vain, ton corps fatigué ne semble avoir la force de soulever le poids de l’homme et derrière toi le mur si dur est une impasse. La chasseresse feule, ce n’est pas un Monstre, ce n‘est pas Ton monstre, ce n’est qu’un homme. Mais même son énergie, si proche, n’appelle ta faim. Son souffle obscène écorche tout. Tes pouvoirs semblent néants. Tu es perdue petite fille, perdue dans le labyrinthe d’une autre histoire. Un coup de poing dans ton ventre semble étrangler ta dernière résistance. T’arrêtant enfin, tu le regardes droit dans les yeux. Cet homme. Des yeux aussi bleus que le bleu de l’océan. Des pupilles dilatées. Une faim que tu ne reconnais que trop bien, l’envie de détruire quelque chose de beau. L’envie de détruire. L’envie de posséder. Tes lèvres laissent échapper un murmure.

« I will kill you.
I will hunt you and I will kill you.
You better have to kill me first. »


« Je te tuerais.
Je te chasserais et je te tuerais.
Tu ferais mieux de ne pas me laisser vivre. »



Son corps se tends, prêt à retenir l‘impact, prêt à soutenir l’insoutenable. L’animal ne se débat plus, il se prépare déjà à une riposte. Il aimerait fermer les yeux, il aimerait même s’endormir. Mais Kriss garde les yeux grands ouverts.

Que l’homme fasse une erreur, et elle lui sautera à la gorge.  


Le Minotaure, il est si loin.
Le Monstre, ton Monstre.
Lui, il saurait te protéger.
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Joseph Townsend
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MessageSujet: Re: Cruelle Aurore   Dim 1 Oct - 23:31

La musique roule le long des murs, enfermée dans le club comme une honte à ne pas dévoiler, sous aucun prétexte, aux oreilles du monde extérieur. Pire, c'est une transgression, une opposition farouche à ce qui s'érige dans les beaux quartiers de la ville. Les beaux quartiers, voilà bien ce que je ne fréquente pas, me dis-je en lorgnant sur la porte métallique et résolument close du bar. Accoudé au comptoir, je compte les heures jusqu'à la fin de la nuit. J'attends patiemment que les filles aient terminé de se trémousser, la peau brillante dans la semi-obscurité de la salle et une lassitude latente dans les mouvements. Lorsque ce sera terminé, il me faudra patienter quelques dizaines de minutes supplémentaires que les chambres se vident et que les ébats s'endorment, engloutis eux aussi dans la nuit noire. L'oreille tendue, la nonchalance dans les membres lorsqu'il faut passer infatigablement le long des portes, celles qui renferment l'échange d'un amour factice. Écouter les soupirs, s'assurer qu'ils sont partagés et que les filles simulent convenablement le plaisir qu'elles ne ressentent pas. Être à l'affût du moindre soupçon de lutte, le verre pour seule compagnie et la cigarette nichée entre les lèvres, poison réconfortant dans la pénombre. Lorsque toutes les passes seront terminées, il faudra finalement clôturer la nuit et remplir les caisses du Little. Enfin.
Il arrive que le désir de croiser un client inconvenant me guette – sans succès ce soir. La nuit est trop longue et la fatigue trop lourde pour prétendre à m'user des poings martyrisés sur n'importe quel visage, sans raison.

Le bâillement étouffé par une ultime gorgée brûlante, je grignote quelques minutes de cette nuit interminable et accorde de l'attention au chien qui traîne à mes pieds et s'emmêle dans mes pas, maintenant éveillée. « Tu veux pisser ? Retiens-toi encore un peu. », la conjuré-je à voix haute, comme si elle comprenait ma demande. « On va bientôt rentrer. On va rentrer à la maison. », susurré-je à la bête pour la faire réagir. D'un bond elle m'échappe et se précipite vers la porte, fait désormais courir sur les murs les aboiements frénétiques d'une bête impatiente.
Les minutes glissent par dizaines et éjectent les hommes hors des chambres, la peau collante de luxure et l'esprit encore envoûté. La colonne vertébrale se redresse et la stature se grandit lorsque retentit le bruit caractéristique de la poignée qui se tourne dans le couloir. La barbe camoufle naturellement certaines des expressions de mon visage et je me contente de récupérer la rançon de quelques minutes de plaisir. Peu à peu, les voix gorgées de jouissance s'éteignent et s'estompent, les filles terminent leur nuit et dans mes veines coulent des heures de lente consommation. Puis, enfin, il est temps. L'heure de la libération sonne et les employés quittent les locaux en même temps que ma carcasse s'en extirpe. Le ciel n'est plus noir, la nuit laisse lentement place à son successeur et je ne presse pas la chienne. Elle se dégourdit les pattes et j'en fais de même, grille une nouvelle cigarette pour ne pas que l'ennui frémisse au bout de mes doigts. Laisse les prunelles courir sur le ciel, dans lequel quelques étoiles se laissent encore contempler, prêtes à disparaître dans la lumière du jour. La chienne marque de nombreux arrêts et je poursuis lentement mon chemin, étreins le désir de sentir un oreiller sous mon crâne, lourd d'une nuit trop longue.

Cet instant était trop calme, trop délicat pour subsister dans ce monde que j'habite. Ces moments sont éphémères, délicieux de cette fugacité que l'on n'ose approcher. Quand bien même serait-ce du bout des doigts, la crainte de la froisser au lieu de l'allonger est trop présente. Il faut les garder, sans même les contempler dans le blanc des yeux – sait-on jamais qu'ils prennent peur et s'enfuient plus vite encore. Celui-ci dura quelques secondes, minutes tout au plus. Il était doux mais si habituel qu'il est difficile de se dire qu'il ne se réitérera pas, il semble alors inutile de vouloir le conserver au creux de la main.
Un mouvement dans la poitrine, une palpitation différente du cœur, des fourmis dans les doigts, les bras, les jambes. Un poids qui s'ancre dans les entrailles, et ne m'alourdit pourtant pas. Le chien à mes côtés prend de l'avance sur moi, d'un mètre seulement – âgée de quelques mois maintenant, elle a grandi à une vitesse fulgurante, mais conserve toujours dans l'apparence une fragilité latente. Babines retroussées, la bave s'y accumule immédiatement, témoignage de sa soudaine prudence. J'esquisse un sourire, malgré le décor qui s'offre à mes prunelles lasses. La cigarette est abandonnée, elle s'allonge calmement au sol parmi tant d'autres, le fin papier toujours crépitant, la fumée tournée vers le ciel. Je ne suis pas doté de flegme et ne l'ai jamais été. Le sang bouillonne dans mes veines et les rétines me brûlent d'un tel spectacle, pourtant si fréquent. Un coup d’œil vers la chienne me rappelle que je ne peux plus tenir le rôle de l'animal, pas lorsqu'elle est là. Il n'est dorénavant plus question de se jeter dans un gouffre, tout prêt à se laisser engloutir silencieusement. Il faut l'inciter à ce qu'elle n'en fasse pas autant, à ce qu'elle retienne ses ardeurs face au danger. Encore peureuse, encore consciente de ses faiblesses, elle reste immobile, le corps tendu et immobile, les muscles bandés.

Deux corps pressés l'un contre l'autre, appuyés dans une posture ridicule et pénible à observer. Les battements de cœur sont bientôt infernaux, douloureux dans la poitrine et dans les tempes. L'ancre s'accroche à mes tripes et m'envoie une décharge glacée et le grondement résonne dans mon esprit. Le grondement monstrueux, animal, inhumain. À une époque, il me dégoûtait, représentait à mes yeux l'horreur d'une nature incompréhensible. Aujourd'hui, il faut l'accepter – il faut savoir travailler avec lui. Cette cohabitation forcée doit avoir de bons côtés, n'est-ce pas ? Peut-être faut-il les chercher, peut-être faut-il fouiller l'inaccessible pour en cerner les contours, si flous soient-ils.
Deux corps qui n'ont rien à faire l'un avec l'autre. L'ébauche qui se dessine sous mes yeux n'a pourtant rien d'extraordinaire. Les hommes qui viennent au Little n'ont rien à faire avec les putes qui offrent leurs services, ils s'attachent un instant à une esthétique qu'ils ne maîtrisent pas, le temps d'un dessin affreux. Je fais quelques pas et me glisse dans le dos de l'homme, à plusieurs mètres du mur contre lequel ils se trouvent. La colère enfle en moi, déjà prête à déborder – elle se répand toujours, jusqu'à se déverser entièrement lorsqu'elle pourrait se contenter d'un apaisement, certes, prématuré. En réalité, je n'ai plus qu'une hâte : qu'elle explose, qu'elle éclate contre ce mur comme un ballon gonflé d'eau. Les doigts frémissant d'une rage brûlante et douloureuse, la vision voilée, je me sens aveuglé lorsque j'avance vers la silhouette qui me tourne le dos. Aveuglé, prêt à me jeter dans le précipice, comme ce que je me refusais justement à faire il y a quelques secondes.

Les bruits de lutte, de gêne, et les souffles qui s'élèvent au-dessus des deux individus ne font qu'attiser le brasier. Non, je ne vois plus rien. Qu'une échappatoire au besoin latent que j'ai tant de difficultés à assumer. Ce besoin de sentir l'odeur, ferreuse, du sang sur mes doigts. Ce besoin de ressentir la douleur sur ma chair meurtrie, de sentir le corps d'un autre s'affaiblir sous les assauts du mien. Les muscles endoloris, torturés, l'esprit embrumé et relégué près de la poussière.
Il est temps, me dis-je lorsque je suis suffisamment près. Il faudrait réfléchir – positionner correctement mes membres, être suffisamment rapide, agir avec une somme de force convenable. Mais je n'en fais rien. Glissant mon bras contre un cou que je ne distingue pas, je serre aussitôt la prise achevée. De toutes mes forces, et le tire en arrière. L'homme est lourd, il gesticule immédiatement et rend la tâche difficile à accomplir. Paraît-il qu'il suffit de sept secondes pour que l'inconscience l'enlace. Sept secondes. Une, et il se débat comme un diable. Deux, ses bras s'envoient dans l'air et tentent de m'atteindre. Trois, ses doigts sont déjà à quelques centimètres de mon visage. Quatre, il se tord tant que j'ai l'impression que ma prise n'est plus aussi ferme – il faut rectifier le tir. Cinq, j'ai enfin l'opportunité de balancer successivement les genoux en avant. Six, les quilles se renversent enfin et l'homme glisse, m'entraîne dans sa chute. Sept, je serre de toutes mes forces le bras contre son cou. Huit, neuf, dix. Douze, quinze, je ne compte plus. Le poids mort sous mon corps m'incite à lâcher prise. L'adrénaline court dans mes veines et me gifle, douce amante, me pousse à cogner celui qui n'a dorénavant plus de défenses. La chose qui œuvre sous ma peau me chuchote de ne surtout pas m'arrêter. Autour de moi, il n'y a plus rien, rien d'autre que le vide. L'obscurité, d'une opacité troublante. La sueur roule le long de mes cils et m'aveugle, me brûle les yeux – qu'importe, puisqu'ils ne voient plus rien. Dans ces instants là, je ne regarde plus avec eux.

La poitrine gonflée, douloureuse d'un souffle frénétique, les mains poisseuses, je retrouve l'ouïe. La chienne aboie, m'alerte naïvement. La vue – il fait clair, le jour termine de se lever tranquillement, indifférent. La déglutition est difficile.
Lorsque je me redresse, les muscles douloureux de s'être rués, une énième fois, sur une cible, je me souviens. Penchant la tête de côté, j'observe la femme. M'essuie les mains sur le tissu rêche du jean, m'octroie deux nouvelles secondes pour retrouver une respiration décente. Sans succès, mais je m'approche pourtant d'elle. Cette scène n'est pas inhabituelle – en général, elles ont peur, doublement peur de moi. Mais je n'ai pas le temps, ni l'envie, ni le réflexe de prendre des pincettes. Jamais. « Ça va ? » Demandé-je simplement, d'une voix éraillée. Non, ça ne va sûrement pas, mais que dire d'autre. Puis prends le temps de l'observer une seconde. Ses cheveux, son visage, ses vêtements. Balayant du regard l'endroit, je n'ai pas davantage l'occasion d'être courtois. « Vous vivez dans la rue depuis longtemps ? » La femme Ievseï aurait, peut-être, l'opportunité d'accueillir cette femme. Cette femme qui, vraisemblablement, n'est plus une enfant – Laura Ievseï ne prend en charge que les gosses perdus, me dis-je vaguement. N'ayant pas le cœur de dire à l'inconnue qu'elle peut prétendre à une couche plus décente lorsque je sais pertinemment à quel point la vie est aujourd'hui difficile, je me contente d'un raclement de gorge. « Bon... Un p'tit-déjeuner, ça vous dit ? Vous avez pas vraiment l'choix. »

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Kriss M. Grimm
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MessageSujet: Re: Cruelle Aurore   Mar 10 Oct - 15:37

Burn your soul
From the Ashes, you will rise.

Les reflets dorés de ses yeux pales se brisent à la lourdeur incisive de l’homme qui la caresse bien contre son gré. L’or se mêle à la misère ocre et dans la verdure étincelante du nouveau-né s’use une jeunesse innocente. La rage palpite dans les sphères brillantes de ses iris irisés, mais la belle que la mort tente, délaisse son corps pour se réfugier dans les replis de sa mémoire retorse, fragments d’illusion qui lui reviennent, douloureux mais consolateurs. Elle s’échappe dans des chemins parcourut mille fois pour ne pas subir l’effroi d’une première fois. Kriss n’est pas si puissante qu’elle ne l’aimerait, et elle a beau appeler de toutes ses forces la faim qui fut sienne, sa peau n’épouse l’énergie de l’homme. La puanteur absout son appétit, l’âme pure ne saurait se tacher de tant de lâchetés, de tant de salissures basses. La créature ne rêve que d’une énergie belle et voluptueuse. Si jeune et déjà, si capricieuse. Si jeune, et si fragile. Des cendres couvrent encore ses forces, la poussière enraille son corps chétif. Kriss revient d’années de corps passif, embué, immobile. Ses muscles sont faibles et si sa volonté seule les maintient actifs, ils ne peuvent rien contre une force brute, frontale. La vérité la percute comme une évidence. Son créateur est un mort, la morsure est une bénédiction mais ne saurait être assez, son air fragile la rend vulnérable. L’enfant monstre se doit de grandir. Sa vie ne tient qu’à un fil, un fil fin sur lequel, funambule, elle a joué avec la nonchalance de l’artiste qui s’affame. La vérité la percute comme une évidence, il lui faudra subir l’intenable. La vérité la bouscule et la broie entre ses crocs cruels, Kriss était peut-être bien plus à l’abri entre les bras du Minotaure. Loin, si loin, de cette humanité dont les monstres n’ont la grâce des prédateurs mais juste le sacro-saint gout des gestes laids. La beauté de sa mise à mort n’est guère acquise.

Un nouvel espoir bruisse dans son cœur froid, il y a une ombre au derrière qu’elle perçoit a peine tant la douleur englue son regard. Kriss reste insensible, son visage porcelaine est vide de toutes émotions, la joie comme la crainte, la douleur comme la fureur. L’homme sale remonte lentement sa robe noire, révélant les prémisses des bleus qui coloreront sa chair. La peau fine est si fragile, inhabituée à la chute, à la déchéance, elle s’habille de cette petite mort. Se noircie sous les doigts, uppercuts masculins. Bleuie sous l’impact, même le plus léger, déjà le plus cruel. Les effleurements sont les scalpels de l’âme. Ils nourrissent une imagination grasse, pestilentielle. La peau pale se refuse à une lassitude détendue qui la rendrait plus malléable, moins sujette aux douleurs érectiles du moindre des tressaillements. La peau se transforme sous la cruauté, modelée par les gestes, les offenses. Douloureuse, elle envoie des décharges électriques à Kriss qui s’enfonce loin, dans un rêve glacé ou ni l’homme, ni son touché n’existe, s’enfermant dans un labyrinthe que la chair ne saurait atteindre. Mais alors que l’homme attrape une nouvelle fois ses hanches, la bouche baveuse, enflammée par un amour rageur perçant entre ses dents jaunes, une décharge plus profonde foudroie son échine féminine. L’ombre qui se rapproche, l’homme qui s’avance sans un bruit, il a la même grâce du prédateur qui s’abat sur une proie qui se croit victorieuse. La même violence contenue entre ses poings. L’insoutenable ne sera peut-être pas son odieux destin. Mais il lui faut détourner l’attention du monstre qui la retient. Quitter le labyrinthe et revenir dans son corps, au risque de se perdre.

Ce qui lui reste de fureur brule alors. Elle rue comme une jument qui s’agace. Et ses hanches blessées vibrent de colère. De ses ongles elle tente d’arracher les yeux de celui qui s’empare d’elle et ne griffe que son visage. Elle s’avance et mord sa chair. Les dents glissent sur la peau sale, claquent dans le vide, manque de percer une joue. Mais ce ne sont que de petits crocs, ils ne sont aussi tranchant que la faim qui la traverse. De rage, elle jure comme une petite fille et s’il pose sa main sur sa bouche, l’empêchant de gesticuler davantage, elle ne cesse de le repousser. Ses poings s’abattent alors sur elle, mordant son bas ventre. Coups sourds et profonds, ils embrasent son intérieur d’une douleur organique. Son souffle est difficile, elle ne peut se replier comme son corps l’exige. Dans son regard passe une faiblesse, la clarté d’une inconscience lui semble presque une délivrance. Mais l’âme est mordante, elle s’attache à la vie comme un chien hargneux qui s’approprie une chaussure et tirera tant que le maitre ne cèdera pas, et qu’importe la douleur d’une correction sévère. Kriss est aussi féroce que la lionne qui protège ses petits, plus tenace que le tique qui mord la chair, plus faible que la puce qui tente de blesser le chat. Mais elle attire à elle toute son attention, elle capture son regard, son touché, son ouïe et même son instinct de survie. Lui vole la moindre chance de ressentir l’homme qui s’approche.

Shadows are you new Salvation.

Il attaque. L’homme. Son regard qu’alourdie une violence froide la laisse stupéfaite. Ce n’est pas la première fois. Il attaque avec la froideur calme du tueur du Dimanche. Son bras attrape une gorge, tire, minutie calculée. Kriss, contre le mur, glisse, ses jambes frêles s’effondrent, sa volonté est happée, capturée. Elle n’est plus que ce qu’elle voit. Dans les yeux innocents ne passent aucune peur, un immense soulagement caresse ses pupilles, et les iris, les iris pales se gorge de cet air qui manque, Crystal soudain plus claire. L’homme, l’homme qui se meurt, il est exactement comme les autres, quand sa faim les éreinte. Il cherche, attrape, abat, il s’ébroue mais rien n’y fait. Le même bleu un peu foncé s’immisce sur ses lèvres blasphèmes. Les bras de Kriss viennent tout contre son ventre qui implose, elle tente de contenir la douleur, mais elle ne quitte du regard la mort qui s’avance. Elle ne compte pas, mais pourtant elle ressent le martèlement sauvage des secondes. La mort s’approche, la panique explose dans les yeux rouges, asphyxiées. Il tombe au sol, colosse dont la force s’étiole. Elle perçoit le moment de sa perte, alors même qu’il vit encore. A genoux sur le sol, un de ses bras quitte son flanc amoché. Fine et légère, Kriss se tends vers l’avant. Ses doigts cherchent la peau de celui qui se meurt. Fascinée par son âme en déperdition, elle aimerait dévorer ses derniers restes de conscience. Trop tard, les yeux tournent blancs, sa main revient à elle, comme brulée, contre son cœur qui bat la chamade. Les secondes s’éternisent, l’étrangère ombre salvatrice reste sur sa proie, déchiquettent ces derniers espoirs de réveil. Kriss se repose contre le mur. Les lumières de l’aurore brûle les arrêtes fatigués de son visage. Elle ferme les yeux un chaste un instant, se ressaisissant de ses forces. Et alors qu’elle se réveille, le chien est juste devant elle. Avec un sourire triste, elle le caresse, cherchant un réconfort auprès de l’animal.

La fureur bat toujours dans son cœur, c’est un sentiment étrange que son faux calme peine à tenir en cage. Elle aimerait hurler. Elle aimerait gémir. La douleur palpite dans son ventre. Mais la douleur n’est qu’extérieure. Le phœnix se maudit d’être si faible. Et alors que son cœur volcanique s’insurge, la voix calme de l’homme lui rappelle que la mort n’est de son fait. Elle répond dans un souffle sans grande conviction.


Ca va.

Lentement, elle pose ses mains contre le mur et s’aide à se relever. La douleur tambourine ses reins. Elle s’agrippe v la pierre puis se repose, les jambes encore un peu faibles, reprenant son souffle. Il s’inquiète. Il ne devrait pas, la vie est trop courte pour vivre dans une cage. La rue est bien plus excitante. Un sourire balaie ses lèvres, l’enfant a deux jours et sa renaissance lui est toujours aussi belle.


Non. Non, non. Enfin, si. Quelques jours.

La funambule avance sur le fil. Lentement elle se détache du mur, teste ses jambes. Sur ses hanches, les marques noircissent. Les mains s’accrochent à cette robe trop haute, redescendent les plis, cachant l’impudique et le cruel. Elle ne se sent, par ailleurs, d’aucune sensualité et c’est peut-être la première fois qu’elle s’adresse à quelqu’un sans désir de séduction, qu’il ne croit pas qu’elle recherche le voile de sa protection. Son bassin épuisé de tant de luttes est las. Et si alors qu’il lui parle de nourriture, sa faim refait surface, vague décimant sur son passage sa clarté et sa bonté. Sa rage latente rebondit contre le souffle court de l’homme et celui vide de celui qui git. De deux pas elle s’approche du corps et son échine ploie. Ses doigts se glissent contre la gorge infâme, chasse le moindre soubresaut. Le moindre battement de cœur. Rien. Un instant silencieuse, songeuse, alors qu’un vague soulagement se mêle à une besoin mourant de vengeance cependant tenace, elle se retourne vers son sauveur. L’homme sous sa barbe, semble avoir la douceur des bêtes sauvages. Celles qui, toutes pleine de griffes, malaxeraient sa peau avec amour pour la dévorer ensuite à la moindre once de faim. Il a touché la mort, et dans ses yeux brûlants, perce un certain soulagement, une certaine paix enraillée par une fatigue latente. Kriss ne risque rien. Alors, esquissant un sourire sur ses lèvres pales, elle répond de toute la voix qui lui reste.


D’accord, allons-y.
Je meurs de faim.

La faim martèle son corps, aussi puissante que sa douleur. Le Phoenix ne sait encore que son appétit est tout autre, que sa fascination pour l’étranglement est l’œuvre d’une pulsion prédatrice si profonde, qu’elle ne saurait y résister longtemps. Kriss s’éloigne du corps, son pas est lent, difficile. Ses bras encerclent son ventre et si nul froid ne la taraude alors qu’elle passe près de la mort, elle ne peut retenir un frisson. Comme l’homme pue. Songeant une dernière à son corps si près du sien, ses lèvres s’ouvrent une nouvelle fois, de son sauveur elle ne se cachera pas. Elle lui est infiniment reconnaissance du cadeau qu'il lui a offert. Ce cadavre refroidissant qui est sien.

Merci. Je m’appelle Kriss.

Au moment où elle dit son nom, la jeune femme songe qu’elle aurait pu changer complètement d’identité. Tuer vraiment la femme qu’elle fut pour se réveiller toute nouvelle. Personne ne l’aurait su. Et pourtant Kriss ne saurait s’y résoudre. Elle préfère le garder comme un verrou sur le passé, scellant son âme morte. Kriss est Morte, Vive Kriss. Puisse tout le reste, les souvenirs, les besoins, la famille, les illusions dépérir sous l’ombre de la nouvelle Kriss.
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MessageSujet: Re: Cruelle Aurore   Dim 10 Déc - 15:13

Sa silhouette se redresse puis s'affaisse, se gonfle puis se vide. D'abord tentée de nier, elle admet finalement qu'elle est dans cette situation depuis quelques jours. Posséder un toit au-dessus de la tête est plus encore qu'un luxe, et ce depuis des années. Le mien est peut-être fragile, certainement à la limite du miteux, mais il existe. La femme caresse ma chienne et j'esquisse un sourire fantomatique. Elle ne doit pas avoir un mauvais fond. Quant à savoir ce qui l'a menée ici, les raisons aujourd'hui en sont innombrables. Tirant sur le tissu de sa robe, l'inconnue achève de redresser un corps épuisé et empreint de lassitude. Il n'y a dans mon regard fixe qu'une mécanique spontanée, sûrement précipitée, de protection. Les prunelles la détaillent sans succès – qui était-elle, qu'était-elle, qui est-elle. Les questions se heurtent au mur froid et la curiosité grandit, d'autant plus attisée. Je l'observe s'approcher de ce bourreau, cet énième bourreau, et apposer sur la dépouille sa marque. Sa petite vengeance, sa riposte, la réponse qu'elle juge adéquate. Les doigts serrés sur la gorge, elle s'exécute. Avant que ses prunelles ne rejoignent les miennes, et j'esquisse un sourire en réponse au sien. Cette femme a l'air perdu, les yeux pâles de l'enfant fatiguée et son épiderme reflète une vitalité lasse. Mais elle n'a pas l'air de renfermer le vice, me dis-je. Ou la méchanceté. Je ne la connais pas, et elle représente beaucoup trop de choses. Si une fille du Little vivait la même chose, évidemment qu'il faudrait l'aider, et qu'elle n'aurait rien demandé pour terminer là. Et s'il était arrivé la même chose à ma sœur, il aurait évidemment fallu que quelqu'un l'aide. Je fais alors un pas en avant.

« Tu m'étonnes. Allez, suis-moi. » Dis-je simplement. Incapable de savoir ce que je ressens – elle me met mal à l'aise, certainement. Il y a dans son visage, dans cet état lamentable, l'inquiétude latente de savoir que cette misère peut frapper à tout hasard. Pas moi, je m'en fiche ; mais les autres. Ceux dont je prétends me ficher tout autant et dont pourtant le sort m'importe. Elle s'attarde quelques secondes de plus sur l'homme qui repose au sol, celui que j'ai déjà oublié. Vivant, il avait rejoint le camp des ordures ; mort, il est déjà un fantôme de plus dans ces rues. Je ne pense pas à la vie qui l'a quitté, à la mort au bout de mes doigts. À ce service rendu, qui consistait à tuer – quel étrange service. Réalisé avec empressement pourtant, sans l'ombre d'un doute.
Les bras serrés autour de son ventre, l'inconnue me rejoint tranquillement puis me remercie. Se présente finalement, et je hoche la tête. « Joseph. Et là... » Me penchant pour trouver la chienne des yeux, je la siffle et l'arrache à sa contemplation de l'homme qui gît au sol. Entre curiosité et agressivité, elle n'osait s'approcher pour le renifler, babines retroussées sur ses jeunes crocs. Elle répond presque immédiatement et se précipite vers nous, marchant à mes côtés, la curiosité maintenant toute dirigée vers l'inconnue – Kriss. « Orka. » Terminé-je. « J'crève de faim, moi aussi. On va pas aller très loin. » S'il est rare que je prenne le petit-déjeuner dehors, je le prends souvent à quelques rues lorsque je le fais. Ça n'est pas loin de ma deuxième maison, et dieu sait que les nuits y sont longues. À cette pensée, j'étouffe un nouveau bâillement.

Il ne fait pas froid dans les rues, bientôt baignées de soleil, mais la femme n'est quasiment pas vêtue. Il y a quelque chose chez elle qui me remue le ventre et je déporte rapidement mon regard sur le trottoir. Quelque chose de très égoïste, me dis-je enfin. Elle me fait de la peine, bien sûr – mais je ne la connais pas. Peut-être même mon propre frère est dans cet état-là, qui sait. Aimée me l'aurait sûrement dit, si j'avais consenti à demander de ses nouvelles. Ou certainement me l'aurait-elle dit sans que je demande. Portant à nouveau le regard sur Kriss, je lui lance un sourire, pensif. « Assieds-toi là-bas, je vais commander. » Ce n'est pas un restaurant, loin de là. Un camion de nourriture, dont s'échappe une odeur de friture, quelques tonneaux de bois qui font affaire de table et plusieurs chaises dépareillées. Mais je n'ai plus l'habitude d'aller au restaurant, lorsqu'il faut manger dehors. Une habitude que je n'ai jamais vraiment eue, en réalité. M'approchant du camion, je cherche la chienne des yeux. Pas encore éduquée, pas toujours très fidèle, Orka est restée avec Kriss. Désespéré par le comportement de la bête, je m'en détourne et commande dès que possible. Deux assiettes de petit-déjeuner, deux grands thés et une assiette de pain de mie. À l'aube, il y a peu de clients ; je n'ai qu'à attendre une poignée de minutes, cigarette au bord des lèvres, pour ramener les deux assiettes chargées à notre table improvisée. Lors d'un second trajet, j'apporte le reste et m'assieds nonchalamment en terminant ma cigarette. « Et voilà. J't'ai commandé du thé. » Par habitude, cette fois-ci. La nourriture industriel disparaît et le choix aussi – le pain de mie est un peu compact, mais qu'importe tant qu'il remplit le ventre.

« Bon... Il t'es arrivé quoi ? Pourquoi t'es dans la rue ? Je peux t'aider mais... » Dis-je, avant de me couper. Elle n'a pas vraiment demandé d'aide. Mais son allure, ses yeux pâles, sa peau blanche, ses cheveux emmêlés me crient à l'aide, quoiqu'elle en dise. « T'as rien demandé, je sais, mais j'peux pas te laisser comme ça. Sans nourriture, sans toit, avec tous ces connards dehors, tu survivras pas longtemps. » J'explique, avant de lâcher la cigarette au sol, une fourchette débordant de nourriture déjà en main, coupant à peine la saucisse en deux avant de l'engloutir. Dénué de douceur, d'élégance, je donne l'impression de n'avoir pas mangé depuis des jours. « Y a bien des centres, des trucs d'aide pour ceux qui sont dans ta situation... Enfin, j'imagine ; j'en connais un pour gosses. » Pressé de trouver une solution, je prends les devants avec aisance, alors qu'elle n'a pas eu l'occasion de me répondre. Mais pourquoi refuserait-elle ? Ce serait idiot. Et de toute évidence, elle ne doit pas être en état de trouver une solution adéquate à ses problèmes.
N'osant pas croiser ses yeux, fatigué de succomber à des paires de perles bleues, que la mer soit calme ou tourmentée, je ne fixe pas mon regard et le laisse vagabonder ici ou là. Et tandis que je réfléchis bêtement à savoir ce qu'on pourrait faire d'elle – le Little ? Non, quand même pas... –, j'avale mon repas, balance un morceau de lard à la chienne, puis fais une pause. « Mais, remarque, y a pas moyen pour que tu retournes d'où tu viens ? T'étais où, y a quelque jours ? » La curiosité parfois agressive, je décide finalement de me taire un instant, affichant un sourire vague, caché dans ma barbe.

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MessageSujet: Re: Cruelle Aurore   Lun 18 Déc - 15:35


Les vertèbres glissent, ondulent, danse reptilienne des os sous la peau, du dur sous le tendre, de l’acier sous le derme. De ces os qui bruissent silencieusement alors que son bassin s’avance, un pas après l’autre. Elle a le geste lent des survivants qui gardent leurs forces, que rien ne précipitent, que plus rien n’agitent, comme si chaque geste était une meurtrissure, chaque mouvement rapide, une brulure. Et sa colonne vertébrale, que des douleurs démangent quand elle dérive, est tendue, comme sous tension, comme si elle retenait la moindre possibilité de chute. D’une raideur qui s’allège pourtant, au fur et à mesure qu’elle le suit. C’est qu’elle aime le silence et la paix. L’avoir à ses côtés éloigne les autres, les rats et les chacals qui viendraient lécher ses os mordus par un autre. L’avoir à ses côtés est comme une douceur, légère, comme un voile de chaleur qui se dépose sur sa peau alors que le soleil s’élève dans le ciel. La présence est non incisive, elle est fragile, tenue, presque insaisissable. C’est juste une sensation, à l’orée de son être, que la solitude n’est plus si tant prenante. Comme si elle s’arrachait une nouvelle fois du labyrinthe, comme si elle s’éloignait du passé et se construisait une nouvelle histoire, différente, où elle n’est pas le seul personnage mais un parmi des milliers, vagabondant dans les rues sans monstres qui les chassent. Et le chien qui gambade, il l’amuse. Elle aimerait le toucher encore, il a une chaleur bien particulière. Là-bas, il n’y avait que peu d’animaux, et ils mourraient des pires des maux ou la mordaient de la plus grande des hargnes. Orka a l’air plus gentille, presque douce malgré ses crocs. Elle ne semble pas dangereuse.

Kriss s’installe là où Joseph le lui demande, enfant sage. L’homme s’éloigne. Il serait peut-être temps de partir, de s’échapper. Kriss pourrait disparaitre. Se relever, tant bien que mal, et s’éloigner. Il n’y aurait rien à dire, rien à rajouter. Joseph ne la retiendra pas. Il la verrait probablement s’éloigner avec soulagement. Elle aussi serait soulagée, c’est qu’elle ne sait pas vraiment que faire. Les comportements sociaux normaux lui sont étrangers. Elle apprend à chaque seconde, réapprends ce que c’est de vivre dans une réalité tangible. Et ses yeux fuyants chassent encore dans les coins, les ombres du Minotaure, cornes et sabots, comme si elle ne se remettait pas d’être sortie du rêve. Comme si elle s’attendait toujours à être replongée dans l’illusion. Fut-elle damnée à toujours revivre ses peurs. Kriss pourrait partir. Mais devant elle, la regardant droit dans les yeux, Orka se dresse. Les yeux sont doux. Les yeux sont bienveillants. Curieux, assurément. Ils la regardent. Kriss n’a l’habitude encore d’être vue, cela l’intrigue, lui donne une substance. La jeune femme se penche vers celle qui la côtoie. Kriss aimerait parler le chien, mais même la langue de Shakespeare lui est encore difficile, alors elle fait ce qu’elle sait faire de mieux, elle imite. Et alors qu’Orka tourne la tête vers son maitre, elle fait comme elle. Et quand son regard sans revient, elle suit le geste. Imite, et joue, pour soudain montrer ses petites dents en s’avançant brusquement. Orka se lève, et jappe, surprise. Mais Kriss n’est pas vraiment agressive et de la bouche s’élance un son semblable. La queue de la chienne s’agite, le cœur de l’animal s’excite. Et alors que Kriss continue, elle s’amuse à jouer avec celle qui lui accorde toute son attention. Jappement encore, tout doucement dans des tonalités cette fois plus joueuses et faisant sourire Kriss. Avant de venir poser ses babines humides sur ses genoux. Kriss se baisse, attirée par la chaleur, comme le papillon par les flammes. Posant ses mains autour de cette tête si douce.

Le retour de Joseph la surprends presque. Elle sursaute comme prise en faute. Et retire ses mains, comme prise en flagrants délits. Mais alors qu’il repart elle repose sa main sur la bête, cette fois sur son encolure. Orka la réchauffe. Et son corps éreinté se détend alors que l’aura tiède de la chienne l’entoure. C’est une énergie agréable qui se détache de la bête, une protection silencieuse, un sentiment presque sage d’affection. Il n’y a rien besoin de dire, rien besoin de faire et l’instant est éphémère mais il est d’une douceur qui la laisse rêveuse. Sur le banc, Kriss attends patiemment Joseph, le regardant se déplacer, le pas un peu lourd. Les assiettes de nourriture posées sur la table en hauteur, elle n’ose y toucher par encore. L’odeur agace ses pupilles. Une sensation étrange resserre sa gorge. Une boule se forge dans son ventre. Comme un doute, immense, qui irradie le long de ses membres.

Le monde soudain lui semble plus intense.

Elle perçoit le souffle de la bête qui s’est éloignée d’elle. L’odeur de l’homme qui colle toujours à sa peau et que l’air frais du matin ne parvient pas à chasser. Il y a comme un malaise qui s’étend. Ses sens s’enflamment dans toutes les directions, la perdant dans des naufrages de sensations fugaces. Le touché d’abord. Le banc est abrupte, recouvert d’irrégularités brutale dont elle sent le détail sous le tissu de sa robe comme si elle était nue. Le bois tiraille sa chair. Le soleil touche sa peau, elle peut presque percevoir les rayons de chaleur, sentir le nacre de sa peau se tendre vers le ciel. Elle se sent légère, Kriss. Elle ne sent plus la lourdeur de son corps, juste la caresse de l’air. Ses mains s’accrochent à la table. Sa vue est comme palpitante. Kriss voit le moindre détail, son regard s’échoue sur la minutie de la fourrure, la symétrie d’un immeuble au loin, l’insecte au sol, le détail rugueux du trottoir. Et puis plus rien, le blanc du ciel, le blanc de la terre, le blanc pale, voile recouvrant les couleurs, balayant les formes. Et soudain les couleurs sont plus chatoyantes, elles brulent sa pupille usée, lavée des nuances chaudes par le sel de l’océan. Cela palpite dans ses pupilles qui oscillent entre une extrême dilatation et leur forme la plus tenue. Son ouïe est envahie par les bruits de son propre corps. Le tissu qui glisse sur sa peau alors qu’un souffle d’air passe sur sa robe. Ses cheveux qui s’accrochent aux traits de son visage. Ses cils qui se touchent alors qu’elle bat les paupières. Son pouls dans ses capillaires les plus fins. Son cœur est un astre fatigué qui tambourine plus qu’il ne bat. Il s’excite dans sa cage thoracique, envoyant son sang désormais plus épais avec difficulté dans ses artères. Cela crisse contre les parois. Ce rythme déséquilibré qui s’échappe et qui se stabilise, pour repartir tel un cheval que l’orage apeure, qui galope et s’arrête dans une course effréné contre le bruit du tonnerre, pour échapper à la lumière de la foudre. Heureusement, elle est assise. Et quand Joseph s’assoit, elle tente de dissimuler son malaise sous un sourire crispé, dénouant lentement ses doigts serrés si fort contre le bois qu’ils sont devenus blancs. Elle souffle.

Merci.

Le thé qu’il lui offre, elle le serre entre ses mains froides. Il semble si chaud. Elle a si faim. La nourriture est si proche. C’est difficile de se retenir, de ne pas se jeter dessus, mais elle attend aussi sagement que le fait Orka. Il questionne déjà. C’est étrange, c’est troublant. Elle aimerait que le passé n’existe pas. Ses lèvres parlent, murmurent sans grande conviction. Cela lui échappe. Elle s’était jurée de ne jamais rien dire. A personne.

Je me suis enfuie.

Il s’inquiète. Et pourtant, ils ne se connaissent pas. C’est comme sa présence tout à l’heure. Une chaleur qui s’émane de lui, qui fait obéir son chien, qui éloigne les rapaces. Elle peut presque la ressentir autour de lui, alors qu’il parle et s’imagine son destin. Des étincelles de vie dans ses yeux, sur sa peau, dans cette aura qu’il dégage, il est tellement vivant. Elle se sent tellement à vif. Comme si chacune des étincelles qu’il projette autour de lui est une vague d’électricité qui la traverse. Il est tellement vivant. Joseph se jette sur la nourriture. Elle fait comme lui. Sans élégance. Ses mains tremblantes s’en viennent directement dans l’assiette. Attrapent une saucisse, se jettent sur le pain, qui manque de tomber. Elle avale plus qu’elle ne mâche. C’est comme si elle voulait engloutir le vide à l’intérieur d’elle. C’est comme si elle voulait que cesse enfin le vertige et les sens qui martèlent, comme des marteaux contre l’enclume. Pour qu’enfin s’en revienne un sentiment normal. Mais Kriss a si faim. La nourriture dans sa bouche a le gout de la mort. Des cendres sales, qui envahissent sa salive, l’étouffent, l’empêchent presque de respirer. Les nutriments la noient dans un sentiment détestable d’envahissement. La nourriture entre ses lèvres est une nausée qu’elle retient. Chacune des bouchées qu’elle avale, la laisse plus fragile, comme déchirée par ses sens en éveil qui grondent et menacent. Mais elle ne s’arrête, brulée par cette faim profonde qui fait trembler ses jambes.

Un voile passe sous ses yeux. Puis soudain il lui semble sentir battre le cœur des créatures autour. Celui d’Orka, rapide et animal. Celui, plus lourd de Joseph, d’où la chaleur si agréable émane. Kriss palie encore davantage. Le malaise qu’elle ressent s’affirme. Ses mains sales reposent la nourriture dans l’assiette à regret. Ses yeux s’écarquillent. C’est qu’elle n’y comprend rien. Si proche de l’homme, dans sa tentative d’humanité, le phoenix a oublié que rien n’a passé le velours de ses lèvres depuis sa renaissance, quelques heures plus tôt, ou peut-être quelques jours plus tôt. Kriss a perdu le décompte des heures, du temps, du passage des jours et des nuits. Et c’est sans doute sa détresse que Joseph lit sur son visage, qui l’invite à lui demander si elle veut retourner d’où elle vient. La voix la rattrape, c’est comme si tous ses sens se tournaient vers lui, comme s’il l’attirait, inexorablement. L’aura qui l’entoure est une vague palpitante d’énergies attirantes. Un feu sauvage, dont elle sent la chaleur sur sa peau, comme une promesse rassurante que le malaise sera balayé par sa présence seule. Et pourtant ce qui lui propose lui glace le sang.

Je ne peux pas, je n’y retournerais pas.

Un frisson glisse le long de son échine. Une peur, fugace, qui passe dans ses pupilles et les enflamme. Jamais, jamais elle ne retournera entre les griffes du Minotaure. Elle préfère encore mourir dans la rue. Elle préfère encore mourir de faim. Ses yeux se posent sur lui, il lui sourit comme pour la rassurer. Mais son cœur bat la chamade, ses sens à fleur de peau la bousculent d’une crainte évasive. Elle se sent perdre pied sans pourtant comprendre ce qui se passe. Elle tente de rester calme, et par mimétisme adopte la même figure que Joseph, un sourire vague. Il a dans ses barbes, un morceau de mie, qui s’accroche à son regard. Qui la gêne, c’est soudain plus fort qu’elle, Kriss ressent le besoin de déloger celle qui s’invite sans autorisation sur le visage de son sauveur. De se loger tout contre cette aura brulante pour enfin pouvoir se réchauffer au creux de sa douceur chatoyante. Dans un dernier effort, elle murmure.

Ne t’inquiète pas pour moi.

Et alors qu’elle parle, Kriss ne peux pas se retenir. Sa main s’élève, fine et fragile. Légèrement bleuie déjà par les doigts musclés de celui qui l’oppressait. Arachnéenne et pale, elle s’élance dans ce qui ressemble presque à une caresse pour ôter les miettes de pain. Kriss se penche en avant, s’approchant de la chaleur douce, de l’énergie qui scintille autour de la peau burinée de l’homme sauvage. Sa peau effleure à peine celle de Joseph. Et sa faim rapace brule alors si fortement en elle, que son cœur menace d’exploser. C’est une déflagration qui se propage le long de son derme. Une bombe nucléaire qu’elle retient entre ses doigts. Une brulure au fond de ses pupilles aussi brulantes que la terreur qui soudain l’enserre. Retenir la pulsion est impossible. Les doigts glacés effleurent tout à peine la peau de son sauveur, mais aussitôt son énergie affamée vole, l’éclair d’une seconde, le nectar sacré de Joseph.

Cela glisse en elle. La vie. Pure. Brutale et sauvage. Cela glisse le long de ses capillaires anéantis par la faim. Et le sang noir, si épais, s’allège soudain, reprends son rythme lent le long de son corps. C’est comme un shot de tequila, pour l’alcoolique, un shoot de cocaïne, pour le junkie. Cela balaie le manque et la nuit. Cela éveille ses sens et les contrôle. C’est comme un shoot d’énergie, un shot de vie qu’elle engloutit sans même le vouloir, sans même le savoir. Kriss gémit. L’énergie brule en elle. Ses lèvres sont soudain plus colorées. Ses yeux plus bleus. Comme si la vie revenait en elle. Le malaise s’éloigne comme chassé par cette once d’énergie pillée.

Elle retire sa main la plus vite possible et la cache contre son corps. C’est comme un malaise, pressant, qui fait sursauter son cœur. Cela lui a échappé. Ses pupilles dilatées s’agitent. Cette fois, elle parle plus fort, précipitamment. Les mots s’enraillent dans sa bouche.

Je, je, je suis désolée.

Une fragilité s’attarde dans ses yeux clairs. Elle tremble, et ce n’est pas tant la peur de ce que pourrait lui faire l’étrangleur. C’est l’infime douleur de ne connaitre encore sa propre personne, son désordre intérieur qu’elle n’a encore irrigué d’un peu de raison et de sens. Et alors même qu’une culpabilité immense fait pleurer son cœur, son corps lui-même bat d’une énergie différente, rythmée, comme si le vol fugace avait suffi à satisfaire sa faim. Comme si elle retrouvait enfin des forces. Les mots s’échappent de sa bouche, comme si elle avait été frappée par la foudre et que des décharges électriques balayaient ses lèvres pour la libérer de cette boule de feu qui avait embrasé son corps. Rapides, courts, comme bousculés par la peur que cela se reproduise.

Je ne contrôle pas, je ne contrôle rien. C’est plus fort que moi.
Je suis tellement désolée. Je ne voulais pas. Tu vois ?
Je ne peux aller nulle part. Il n’y a plus d’endroits pour moi.

Et puis, noyant ses yeux dans les siens, si plein chargés d’innocence et de doutes, elle murmure, comme si elle pouvait défaire ce qu’elle venait faire, répétant alors.

Je suis tellement désolée Joseph.

Kriss aimerait revenir, revenir au début. Comme elle le faisait dans le labyrinthe. Mourir puis recommencer. Revenir au début et pouvoir se contrôler. Pouvoir savoir et garder cette énergie à l’intérieur d’elle. Mais dans le monde réel, chaque fait est écrit à l’encre indélébile. C’est impossible de revenir en arrière. Il n’y a pas de Game Over, Repeat. Ce qui est fait ne saurait être défait. Et sans doute, soufflera les vents de la colère.


You’re a Cherry Bomb
Sweet and soft
Blue eyes, dark soul
You’re a Cherry Bomb
With no control

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We walk behind you.
We walk the spaces in your mind,
Where you are afraid to go.
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MessageSujet: Re: Cruelle Aurore   Dim 14 Jan - 14:15

Il y a dans les prunelles pâles de Kriss une complexité déroutante. Celle qui appelle, qui appelle je ne sais quoi, je ne sais comment. Appelle à un peu d'aide, peut-être ; ou bien sont-ce mes propres tourments qui cherchent à flirter avec les siens, comme ils le font toujours. Tu cherches le désarroi, l'anxiété, le trouble, Joseph. Au lieu de t'en éloigner, de fuir ce qui se propage plus rapidement que la grippe et qui abîmera encore davantage ton âme. Mais qu'importe, pour ce qu'il en reste. Les doigts dans la nourriture, j'essaie d'éviter les deux fantômes qui traînent dans les orbites de la femme qui me fait face. Malgré tout, Kriss tait son passé – bien qu'étouffé, il n'est pas franchement muet. Et plus j'y pense, plus je veux savoir. La curiosité titillée, je demeure pourtant silencieux ; ce ne sont pas tes affaires, tu n'as pas à savoir. Offre-lui son petit-déjeuner, et vos routes se sépareront.
Elle ne veut pas retourner d'où elle vient. Et l'effroi s'est peint sur son visage, la tension s'est emparée de son corps. Quelques années passées à travailler à proximité d'autant de femmes m'auront appris à devoir déchiffrer quelques silences. Et puis, il y a ma sœur, qu'il fallait décrypter ; de la même manière, Maisy porte les stigmates muets de plaies mal léchées. La crainte tord, déforme leurs doux visages et j'ai toute la difficulté du monde à n'y attacher aucune importance. Pas même une distance rassurante, de sécurité. Une distance nécessaire.

Justement, la distance physique est brisée lorsque la main s'élève et s'approche de mon visage. M'immobilisant, je laisse traîner un regard fixe sur la quasi-inconnue ; j'attends je ne sais quoi. Quelque chose doit être sur mon visage, me dis-je, et j'attends patiemment, comme un enfant serait manipulé par une femme. Avalant silencieusement ma dernière bouchée, déglutissant une bonne fois pour toute. Kriss se penche, et j'ai l'impression que cette déglutition est l'ultime, la dernière – au sens propre. Les sens s'éveillent brusquement, giflés par la respiration qui me manque. Les doigts s'écartent et oublient ce qu'ils tenaient il y a quelques secondes encore, à peine. Ceux de la femme ne sont pas autour de ma gorge, elle ne fait preuve d'aucune violence et le contact de ses doigts sur ma peau n'est pas particulièrement douloureux. Mais la trachée se serre, enfle et la bête gémit dans mes entrailles. Le monstre sent le danger et réveille une vieille angoisse – si même toi tu as peur, ce doit être quelque chose de gros. De plus imposant que toi, de plus dangereux que toi. Quelque chose qui pourrait te bouffer tout entier. Les prunelles toujours fixes sur le visage de celle qui m'accompagne, je ne sais pas comment réagir. Je n'ai pas le temps, à vrai dire, de réagir. Un filet d'air moribond se coince dans ma gorge et lorsque j'entrouvre les lèvres, vain réflexe, se meurt définitivement dans un horrible silence.

Les doigts malfaisants disparaissent de ma vue, brisant le contact toxique. Le contact incompréhensible. La bête rugit dans mes tripes, comme réveillée après un coup de fouet, lui lacérant les chairs, et j'ai un mouvement brusque de recul. Elle n'aime pas ça, pas du tout, et me communique une rage qui vient pulser dans mes veines. Debout, la chaise repoussée dans mon dos, une grande bouffée d'air n'est pas suffisante, il en faut d'autres, moindres. Plus petites, plus rapides, jusqu'à tuer le halètement de la bête tannée.
La voix qui ose s'élever est plus forte, mais pas plus assurée. Passant machinalement les doigts là où j'ai cru sentir les siens plus tôt, je lui jette un regard de biais. Les mirettes ne peuvent pas s'en empêcher et s'attardent sur le visage. Sur les yeux bleus, moins pâles, moins fantomatiques. Un peu de sang injecté dans les joues, dans les lèvres roses. La colère sourde gronde dans mon esprit et je dois m'approcher lorsque ses lèvres, désormais bien plus vivantes, s'osent à de nouvelles paroles. La poitrine se soulève avec un peu de force – il m'en faut peu pour m'emballer, et le palpitant s'énerve déjà entre les chairs. Bat dans mes tempes, irrité d'avoir subi une attaque gratuite, imprévisible, si succincte fut-elle. Les doigts brûlants de la colère de la bête, je m'approche encore un peu. Indécis. Agacé par ses excuses, son égarement laisse pourtant la confusion s'installer. Bêtement, je comprends qu'elle n'y puisse rien, que cela soit trop fort, bien plus fort qu'elle. Détruisant encore la distance qui nous séparait, je m'empare de son bras, brusque. Les doigts me brûlent et je sais que sa peau doit souffrir de notre contact – je cherche sur ses doigts, quelque chose. Tourne son bras et l'examine comme si cela était permis, comme je manipulerait une poupée. Bien sûr, il n'y a rien. Tout se passe à l'intérieur. Faisant bêtement la parallèle avec ma propre affection, je ne sais pas quoi lui répondre. Lorsque mes doigts quittent les siens, son épiderme est légèrement meurtri. Les yeux sur son visage, je souffle : « J'contrôle pas non plus. »

La mâchoire se scelle et je m'en vais récupérer ma chaise, la place à distance que je juge raisonnable de Kriss, et l'observe en silence. Le cœur battant, le souffle court, la colère dans les veines. La poitrine se soulève et les prunelles fuient – pas une femme, n'est-ce pas ? Pas sur une femme, pas sur cette inconnue complètement égarée. Le simulacre de mantra est répété dans mes songes, sans cesse, durant un temps infini. Pas sur une personne qui est si troublée que toi, qui en souffre tout autant. Répété, étiré, inlassablement chuchoté dans les abysses sur cerveau, il commence à rentrer. Des poignées de secondes plus tard, je me fends d'un soupir, vaguement apaisé. Haussant les sourcils, je l'observe sans savoir quoi dire. Il y a trop à dire, et si peu à une simple inconnue pourtant. « C'est plus fort que toi... » Répété-je. « Comme une seconde nature, qui prendrait la place de la vraie. Écrasée, incapable de s'défendre, vouée à crever là-dessous. » Dis-je, sans savoir si je parle de ma condition ou si j'essaie de comprendre la sienne. Alors, je tranche : « C'est ça ? »
D'autres questions se gênent, tentent de cohabiter quelques minutes de plus. À nouveau, je m'attarde sur son visage. Même si elle ne respire pas la vie, Kriss semble jouir d'une meilleure forme. À mesure que la colère s'éteint, je réalise qu'en revanche, je ne le suis pas. Légèrement fatigué, comme après un effort intense et bref, ou une grande digestion. Ça n'a duré que quelques secondes, me dis-je. Et si elle avait continué ?

Silencieux, je pense, essaie de répondre moi-même à quelques questions. La maigre confiance qui pouvait lui être accordée est désormais trop fragile pour que je puisse croire la femme sur parole. Mais elle me peine, en quelque sorte, et ce reflet que je vois en elle est désagréable.

« Pourquoi t'as pas fait ça sur le type de tout à l'heure ? » Demandé-je soudain, de but en blanc, les mots s'extirpant seuls de mes lèvres. « C'est pas un mécanisme de défense ? »
De toute évidence, pas uniquement. Je la dévisage, fermé, et ne parviens pas à faire abstraction de ce que je lis sur son visage. De la sensation d'avoir été dépouillé d'un peu d'énergie. Je n'aime pas ces choses, je n'aime pas lorsque le naturel s'oublie et que le surnaturel, l'incroyable, l'étrange me frappent en plein visage. Je n'aime pas devoir y faire face et m'y résoudre ; pourtant, avec la malédiction qui me hante, je suis contraint de croire à tout et n'importe quoi. « T'as l'air d'être en meilleure forme. » Lancé-je, les prunelles courant sur son visage. Immature, sûrement, mais moins agressif que prévu.

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MessageSujet: Re: Cruelle Aurore   Mar 16 Jan - 17:24

Elle tremble. La froideur du jour qui se lève caresse les lignes bleuies de son corps encore habillées par la nuit. Elle tremble. Et ce n’est pas uniquement ses doutes, son inquiétude qui fait frissonner son échine. Il y a cette énergie qui gonfle en elle. Le rythme tonitruant de ses artères. La violence presque narquoise de l’air dans ses poumons. Une explosion de saveur dans son sang. Ses sens qui lui reviennent, lui obéissent, vifs et brulants. Mille fureurs qui se saisissent de son instinct soudain plus animal. Mille douceurs qui s’en viennent sur les blessures passées et qui, lentement, entreprennent de les soigner. C’est comme un soudain soulagement, un soupir dans le silence. Comme le premier bourgeon qui éclot à la fin de l’hiver et qui annonce le printemps. Comme la multitude de fleurs qui habillent les arbres alors. L’odeur légère et enivrante de la renaissance. Les feuilles au vert clair et juvénile qui s’élancent sur les tiges et se déploient dans les airs. Les bêtes sauvages qui quittent leurs terriers et gravissent des montagnes à la recherche d’une compagne. Et les abeilles qui bourdonnent dans les fleurs. Un rythme profond, qui pulse dans ses veines, gravit les échelles délicates de sa peau de nacre, et l’habille d’une robe rosée. La mélopée naturelle de la vie. Et la mort qui s’écarte de Kriss. Et la nuit qui s’évanouie dans ses pupilles pour ne plus briller que de l’innocence maladroite des enfants monstres. Et encore, l’envie, palpitante, d’en dévorer davantage.  L’énergie de Joseph ne ressemble à rien qu’elle n’ait jamais gouté. L’élixir doux et somptueux est intense et puissant. Kriss comprends alors qu’elle était peut-être aux limites aigues de son être. Que cette faim tempétueuse n’est pas tant un caprice mais le prémisse d’une fin qui s’annonce cruelle.

Il est là. Il reste. Et elle sent, elle sent l’immense vague d’énergie qui se jette sur elle. Cette colère, puissante, profonde qui étincelle dans ses yeux et crépite le long de sa peau. C’est comme une marée cruelle qui mord sa chair, un océan de rancœur qui brusque sa peau délicate. La créature sauvage qui rugit en silence. Son souffle sur sa peau, furieux, comme celui du Minotaure sur sa nuque. La menace profonde qu’il l’achève.  La recherche indélicate de cette chose qu’elle a prise en lui, et qui fait pâlir sa peau. Cette fatigue soudaine, sur les traits de son visage, qu’elle découvre sous sa barbe. Il est si prêt, et les yeux fixes de la prédatrice se fascine de cette violence animale, de cette énergie volcanique qui se dégage de lui. Kriss a soufflé son énergie, elle la sent en elle, comme elle la sent en lui. Palpiter si fort, si intensément. Il torture sa peau, et broie ses os. Ses lèvres se serrent pour ne pas gémir.  Dans ses yeux se noient le fragile et brule la faim. Il est si prêt. Sa peau la touche et son contact, douloureux, est une invitation au vol. Son derme dur murmure à sa peau fine, que sous les écailles brutales, il suffit juste qu’elle abaisse cette muraille. Cette sensation à l’intérieur d’elle qu’elle retient. Mais la faim, mise en cage, est un tigre sauvage qui se jette sur celui qui ose se saisir du fouet. L’océan de ses envies est si puissant, coup de griffes et douleurs intrinsèques. Et si sa volonté est une falaise, le temps qu’il passe à la toucher l’érode.

Et sans doute, puisqu’il connait sa nature, devrait-elle lâcher le tigre.

Mais Kriss est lasse et usée, poupée de givre que le soleil déplume de ses dentelles tranchantes. Elle n’a le cruel facile des montres qui ne se soucient guère. Elle se soucie. De la course de la lune, de la pluie qui caresse son visage. Des fleurs mourantes qui perdent leurs pétales. Elle se soucie. De la beauté des autres, du feu sacré qui les anime, de la violence de leurs sentiments contraires. Elle se soucie. De la nuit pure et sauvage.  Elle a en son cœur un code d’honneur qu’il lui serait impossible de transgresser. Et lui, Joseph, il est dans son cœur, son sauveur. Pas la proie, ni vraiment le prédateur. En dehors de la chasse, dans une autre réalité plus conventionnelle. Son sauveur. Alors elle offre à l’étrangleur sa peau, serrant les dents pour retenir cet instinct de survie, cette envie de se débattre, et celui, plus profond, qui lui jure que cette énergie qu’il projette sur elle, serait tellement plus douce si elle s’en nourrissait. Cela lui est difficile, de se laisser ainsi faire. Kriss déteste qu’on la manipule. Le corps se rappelle d’autrefois, quand on manipulait son corps sans vitalité. Il craint les aiguilles, voleuses de sang. Et même les touchés furtifs de son oncle, quand lui aussi avait besoin de se nourrir. La peau déteste qu’on l’enserre. Mais Kriss reste immobile, elle l’aide même quand il tord ses doigts. Qu’il regarde, qu’il voit, qu’il touche. Et quand il parle. C’est comme un besoin d’excuse. Comme une menace soufflée. Comme le besoin d’affirmer qu’il lui rendra la pareille si elle recommence.

Il s’éloigne, et la faim se calme. C’est comme un feu, qui léchait sa peau de ses flammes enivrantes, qui soudain s’est éteint. Les braises sont toujours brulantes, et elle en sent toujours la chaleur. Mais ce n’est plus un besoin oppressant. Au contraire, cela délie ses muscles soudains plus souples. Et s’il ne posait ses pupilles sur elle, sans doute s’étirerait-elle pour chasser les dernières tensions de son corps. Mais Kriss reste immobile, et elle attend, comme attends le chien qui s’est installé près de son maitre. Elle sent que le moment est important, crucial. QU’il a besoin de prendre son temps. Puis enfin Joseph se décide, juge sur son sort  et parle. Ses pupilles s’écarquillent. Il parle de cette chaleur en elle, comme s’il en subissait lui aussi la morsure. Comme s’il en connaissait l’appel. Puisque son énergie ne ressemble à rien de ce qu’elle connait et qu’il parle le même langage qu’elle, peut-être lui aussi est-il différent. Elle murmure.

C'est ça. C’est comme une métamorphose.

Une renaissance. Cette nouvelle puissance qui glisse le long de ses veines et l’abreuve de vie. De cette énergie qu’elle vole. Une renaissance, quand elle se mourrait dans un labyrinthe. Comme un droit de passage pour revenir sur terre. Et si Kriss perçoit qu’elle ne devrait pas l’accepter, qu’elle ne devrait pas se réfugier dans les bras de cette nouvelle nature, la peur de redevenir humaine est plus forte. Elle l’embrasse, et si elle ne la contrôle pas encore, elle compte bien y arriver. Pour la défense comme il le lui suggère, comme pour l’attaque, si elle doit se nourrir encore.

J’ai essayé.
Mais c’était difficile, il y avait quelque chose qui m’en empêchait.

Son odeur. Et puis, aussi, la panique qui s’était emparée de ses membres. Un frisson balaie son échine, ses mains se rejoignent, elle regarde les marques apposées de Joseph, fleurs bleues qui s’ouvrent sous sa peau. Elle effleure la peau brusquée, découvre une douleur. Et dans un soupir, murmure sa faiblesse.

C’est nouveau. C’est arrivé il y a quelques jours. C’était douloureux au début.

Comme des milliers de plumes traversant les pores de sa peau. Comme un incendie, une violence brute, sauvage qui aurait pu rompre son échine. La métamorphose a de cruelle la mort de l’enveloppe précédente. Les sens à vif, le sang tournant au noir, la morsure dévorant la chair. Une petite mort. Balayée par l’avènement d’une nouvelle vie. Mais comment lui dire, comment lui dire qu’au fond, sa seconde nature lui est moins étrangère que la première ? Un ange passe. L’enfant monstre connait son tord sans le maitriser, sans vouloir tout à fait le reconnaitre. Comment dire au sauveur qu’elle l’a mangé ? Comment lui dire que ce n’est pas tant le pain et l’eau qui la nourrissent, mais cette énergie qui vrombit en lui ? Puisqu’il lui a offerte cette vérité sans même en avoir le désir.

Je crois, je crois que c’est un mécanisme de régénération.  

Kriss a un peu honte. Il se dégage de la voix de Joseph, l’amer salin et l’acide doux d’une vérité qui lui déplait. Elle s’est nourrie de lui.  Elle l’a dépossédé de quelque chose qui était à lui, qui était en lui. Sur sa chaise, soudain le Phoenix pose ses deux pieds nus, enserrant ses jambes dans ses bras. Repliée et en équilibre, ses doigts tirent sur sa robe pour l’agrandir, pour cacher sa peau pale et les bleus. Elle devrait se taire, elle le sait. Mais elle éloigne ses yeux de lui, regarde au loin l’aube magnifique. Et avoue préférer se réfugier dans l’obscurité. A lui à qui elle a volé sans le vouloir, et qui a de ses yeux vu déjà, combien elle peut être faible et fragile, il n’y a guère de secrets qu’il ne mérite d’entendre. Et peut-être, si elle s’en dépossède, se sentira-t-il moins floué.

Ce que j’étais avant. Ce qu’il y avait avant. Je n’en veux plus.
J’aimerais pouvoir oublier, tout oublier.

Ses prunelles se posent dans les siennes. Douces, un peu fragiles, un instant hésitantes. Ses yeux questionnent avant sa voix, qui se déploie dans l’air avec délicatesse, comme si elle narrait une histoire. Une histoire qui ne serrait la sienne vraiment, puisqu’elle lui briserait le cœur. Des fragments d’âmes et de doutes, de ce qu’il lui reste d’innocente et de pureté, qui soupirent une confession, la douloureuse perte d’un espoir.  

Si tu étais piégé dans un cauchemar et que le seul moyen d’en sortir, c’était de changer de nature. Est-ce que tu le ferais ? Est-ce que tu deviendrais aussi monstrueux que le monstre qui te tient en cage ? Embrasserais-tu le changement ou le repousserais-tu ?

La jeune femme aimerait tellement qu’il lui offre ce réconfort. Cette réponse douce qui abreuverait son espoir anéanti, son espoir de petite fille. De ce qu’il lui reste d’humanité. Pour lui dire, à l’enfant qui pleure encore la nuit, ravagé par les terreurs nocturnes et les rappels brulants de son enfer. Que même s’il y avait déjà ce monstre à l’intérieur d’elle, elle n’a pas eu le choix. Que ce n’est pas tant son esprit déviant qu’une fatalité cruelle. Elle aimerait tant que Joseph lui offre, aux noms des hommes et de leur humanité déchue, l’absolution. Et le droit d’être ce qu’elle est, profondément, à l’intérieur. Ce Phoenix carnassier qui aime les ombres et incendie ce qui lui fait peur. Sans pouvoir bruler ses rêves.

Elle a ouvert son cœur aux yeux d’un étranger. Et c’est comme un bruissement d’ailes, un papillon de nuit qui se découvre et montre les arabesques de velours sur sa peau. Les secrets et les tourments. De vieilles blessures qui jamais ne se refermeront. C’est comme une ouverture, délicate et craintive, l’espace d’une aurore glacée. Et puis comme des ailes qui se referment, fragiles, effrayées par la pluie et les intempéries humaines. Ses sourcils se froncent. Sa propre naïveté est une blessure dans son palais. Kriss aimerait ronger jusque la moelle ces restes cruels, débris de ce qu’elle fut, cendres d’un sens moral aigu. Alors, elle continue, sans oser le regarder. Puisqu’elle ne compte rien y changer, il ne saurait y avoir une vraie absolution.

Je n’ai pas eu le choix, mais cette seconde nature, c’est comme un nouvel espoir.
Je dois juste apprendre à le contrôler.

Et même la lumière, couleurs chaudes, températures froides, ne peut faire succomber son cœur. Elle a dans le fond d’âme, l’obscur besoin de s’éloigner de cette humanité passée, de cette fragilité qui lui fait peur, de cette magie qui s’était emparée d’elle. Elle a l’obscur désir de ne faire qu’un avec cette nouvelle nature. Qui se débat, griffes et crocs, pour régner en son cœur.
Et s’échapper, s’échapper vraiment.
De tous les labyrinthes.  De toutes les réalités.
Fuir. Encore. Jusque se perdre vraiment.

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MessageSujet: Re: Cruelle Aurore   Dim 11 Mar - 16:37

La déglutition est difficile, l'amertume retenue dans la gorge. Les poumons se gorgent à nouveau d'air, avec lenteur, comme s'ils avaient peur que je ne m'essouffle à nouveau pour rien. Pour rien – reposant les yeux sur le visage désormais plus vivant de Kriss, je pince à nouveau les lèvres et écoute ses explications, silencieux. Nouveau, arrivé il y a quelques jours. Je ne veux pas me souvenir de cette sensation, de l'impression terrifiante qui m'engloutissait à l'époque où tout cela était nouveau. Où la renaissance venait à peine de se produire, où j'avais le sentiment d'être un enfant extirpé des entrailles de la terre. Démuni, enfoncé dans un corps désormais trop petit, trop fragile et pourtant si puissant. Détournant les yeux, j'acquiesce, drapé de silence. Ses explications, brusquement, son épuisantes. Il y a tant ici à nier, et pourtant aucun moyen d'échapper à la vérité qui s'écoule de ses propos.
À mon silence s'accompagne le sien, et je me demande s'ils sont motivés par des raisons similaires. Pourquoi te tais-tu, Kriss ? Il y a des choses qui ne se disent pas, ne se racontent pas au premier venu. Et pourtant, si mes lèvres sont résolument closes, les aveux s'accumulent devant cette maigre barrière. Il serait peut-être temps d'en parler, me dis-je. De profiter du moment. De tout déballer à cette personne que je ne connais pas et qui ne me connais pas. Nos chemins se sépareront très certainement bientôt. Très bientôt. Et si déballage il y a, je précipiterai la brutalité de cet éloignement. On ne se confie pas à un proche.

Rapprochant à nouveau légèrement la chaise de la table, je reprends ma place originelle, comme s'il ne s'était rien passé. La gorge nouée, je porte pourtant un morceau de pain à mes lèvres, curieux de voir si je peux ravaler mes confidences en même temps qu'une bouchée de nourriture.
En face de moi, Kriss semble étrangement plus fragile encore que tout à l'heure. Recroquevillée sur sa chaise comme une poupée de chiffon, je la dévisage longuement. Elle échappe à mon regard et se confie toujours, les yeux perdus dans le vague. La lumière pâle de l'aube illumine ses traits, dévoilant son beau visage à mes prunelles indiscrètes. Oublier. Voilà un beau projet, un rêve agréable à caresser et pourtant si frustrant. Oublier. On ne peut rien oublier, l'âme ne s'allège jamais. Elle se contente d'ajouter à sa peine chaque jour qui passe, inlassablement. Poussant un léger soupir, je continue d'observer celle qui me fait face, saisissant mieux ses propos à chaque fois qu'elle s'exprime. Qui étais-tu avant pour préférer le joli monstre que tu es aujourd'hui ?
Dans ses paroles réside l'écho de mes propres songes. S'il est – aisément – compréhensible que je ne veuille plus de la personne que j'étais avant, Kriss est jeune. Elle ne porte pas les reliquats d'une vie de misère, en tout cas pas sur sa figure. Parfois, ce qui ne se dévoile pas à l’œil nu est bien pire que l'ostensible. Alors, bêtement, je hoche la tête. Acquiesce parce que je peux comprendre, sinon deviner, ce qu'elle me raconte.

Aussi monstrueux que le monstre qui te tient en cage. À nouveau, la gorge s'obstrue. Après des années, il n'y a plus de résistance. Il n'y a même plus d'intérêt à y opposer une quelconque résistance.

« Tu sais, j'ai rêvé des centaines de fois, avant, d'avoir le courage de changer. De sortir de mon propre enfer, seul. Et le courage, je l'ai jamais eu. À la place, j'ai eu une autre chose – ça. » Cette nature abjecte et réconfortante. « C'est moins pire que l'existence que j'menais avant. C'est moins pire depuis que j'l'accepte. » Confié-je, cette fois-ci sans détourner les yeux. Cette question n'est pas innocente et il faut qu'elle comprenne. « Ça servirait à rien que tu te démènes, Kriss. C'est ce que t'es aujourd'hui qui compte. Pas c'que tu voudrais ou pourrais être, encore moins ce que t'étais. Crois-moi, t'en ressortirais épuisée, c'est tout. »

Il est étrange de se dire que je conseille quelqu'un – que je lui conseille le meilleur. Je n'ai jamais été de bon conseil. Ils sont en général orientés, tournés à un avantage quelconque et ne reflètent jamais vraiment la réalité. Ce n'est pas par cupidité ou par désir d'être simplement malfaisant ; pourquoi, alors ? Haussant les épaules à mes propres songes à défaut d'avoir une réponse satisfaisante à mes interrogations, j'offre un vague sourire à mon interlocutrice.

Au final, Kriss a besoin d'être rassurée dans son choix, pas d'être conseillée. Mon sourire est plus franc lorsqu'elle reprend la parole, se teinte même d'amusement. Bien sûr, elle l'avait compris, qu'on doit obéir à sa nature, quelle qu'elle soit. Et sa réaction est réconfortante à mes yeux. On ne peut pas vraiment y déroger, n'est-ce pas ? Je n'ai pas fait le mauvais choix, même s'il est récent. Cohabiter avec le monstre, ça n'était pas seulement le plus facile, c'était aussi la seule façon pour moi de survivre, me dis-je avec force.
Perdu entre ses confidences et mes propres songes, j'acquiesce à ses dernières paroles mais n'ajoute rien. Ce serait hypocrite de ma part d'en rajouter, de continuer à me rassurer tout en la réconfortant. Nos choix sont visiblement faits, et nous nous sommes suffisamment épanchés dessus. Ouais, soufflé-je, dans mes pensées. Et je bois une gorgée de thé, qui conclut mon petit-déjeuner. Si j'ai bien compris, Kriss n'a de toute manière pas besoin de nourriture pour se sustenter. Croisant les jambes, j'essuie mon visage pour la dernière fois et balaie la pièce du regard, sans pour autant y prêter attention.

« Qu'est-ce qui s'est passé, il y a quelques jours ? » Lorsque tout a commencé. En ce qui me concerne, je ne sais plus ; l'ai-je jamais su ? Il m'a semblé devenir une autre personne, brusquement. Ou peut-être ai-je toujours été cette personne, mais je me suis éveillé ; comme une maladie mentale sortirait un jour de son trou plutôt qu'un autre. Sans raison. Ou peut-être, encore, ai-je trop tiraillé mon organisme. Trop de drogues, d'alcool, de tortures en tout genre sur mon pauvre être damné. Je ne le saurai jamais. « Pour moi, il s'est rien passé. Rien de particulier. C'est arrivé... Comme ça. » Forcément, je me questionne. Jusqu'où vont nos différences ?
Ceux qui nous ressemblent sont nombreux, mais j'en fréquente peu. Obligé d'admettre l'existence de sorciers, s'il faut les nommer ainsi, je ne rencontre que trop peu des autres qui peuplent la ville.
Et, de toute évidence, Kriss et moi ne partageons pas la même nature.

Et nos similarités, jusqu'où vont-elles ? Elles semblent plus nombreuses que le reste. Le visage de Kriss est brisé, comme la porcelaine d'une poupée. Fissurée, recollée. Ça tiendra toujours, mais à quel prix ? L'océan de ses yeux est profond, pâle, et un peu triste. Je l'imagine se faire tourbillon de sentiments lorsque le moment est opportun et il me donne envie d'y plonger autant que de m'en éloigner comme s'il portait la peste en son sein. Irrésistiblement attiré par le malheur et la fragilité, je sais pourtant qu'il ne faut pas s'en approcher. Il ne faut pas se nourrir du chagrin des autres ni s'envelopper dans cette douce tristesse, me dis-je en détournant les yeux.

« Puisque tu n'as plus faim, on devrait peut-être prendre un peu l'air, t'en penses quoi ? » La question n'en est finalement pas une lorsque je me lève avant même la réponse de Kriss. La chienne se précipite soudain à mes pieds et je réalise, avec une légère gêne, que j'avais oublié son existence, le temps de quelques minutes. L'animal ne m'a même pas défendu, me justifié-je en lui portant malgré tout un peu d'attention, lorsque l'attaque sournoise et silencieuse a eu lieu. Inutile petite bête qui n'a, pour l'heure, rien d'autre que de l'affection à m'apporter.
Après avoir réglé la nourriture, je retourne vers la voleuse d'énergie, la détaillant de la tête aux pieds. « Par là. » Dis-je, en désignant le chemin à emprunter pour aller jusqu'au Little Darlings, sans pour autant m'épancher davantage. « Bientôt, tu seras plus forte. T'as pas à avoir honte de c'que tu es, surtout si tu l'acceptes. »

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MessageSujet: Re: Cruelle Aurore   Mar 10 Avr - 17:20

La conscience de Kriss est pareille à ses navires qui chavirent et retrouvent leurs axes, perdant leur équipage dans les eaux sombres et profondes. Le vent souffle dans les voiles humides et les cordes lâches claquent contre le mat. Mais elle reste, sur le fil de l’eau comme sur celui de ses principes. Dérivant dans des eaux bousculées par la lune, sans une morale obtuse qui la dirige ou un capitaine retors qui la gouverne. Vaisseau de bois, sur lequel se loge des coquillages, qui suit les courants et traverse le monde en attendant de s’échouer, quelque part, ou de fendre sa coque au tranchant d’un récif. Elle est légère, et flottante, morceaux de bois que le sel lisse ou arrache.

Mais il reste, encore, ce matelot perdu, souvenir d’un hier où elle suivait les règles humaines, qui tente de ranger seul les voiles et chute à chaque bourrasque. C’est un soupir au bord de ses lèvres, une tristesse dans le fond de son regard, ces codes sociaux enseignées par ses pères, tout aussi sombres qu’elle peut-être, mais se jetant corps et âme dans une révolte pour l’humanité et sa liberté. Ce murmure qui glisse à son oreille, plein de bonté et d’amour. Et Kriss est gentille, et Kriss est douce, elle est comme ces chats que l’on caresse pendant des heures et ne cessent de ronronner. Elle prend soin des siens, et de ceux dans lesquels elle se retrouve. Son cœur est d’or comme sa main généreuse. Elle est comme ces chats, dans un monde de souris, qui cruels s’amourachent ou s’indiffèrent de leurs petites proies. Monstrueuse à leurs yeux, et à ceux de cette petite fille qu’elle fut autrefois. Suivant les règles de sa nouvelle nature.

Kriss ne s’attend pas à ce que Joseph comprenne. Elle s’attends à ce qu’il la condamne au nom de l’humanité et en vertu de ses règles implicites. Ces Tu ne tueras point du fin fond des âges. Elle ne s’attends pas à ce qu’aucune âme humaine ne puisse la comprendre. Mais il n’a d’humain que le visage. Comme le sien il est un masque pour cette nature qu’elle a pressenti alors qu’elle dévorait son énergie. Et quand il parle, elle découvre une forme d’absolution. Un sentiment léger qui grandit dans sa cage thoracique. Kriss ne s’était pas rendu compte de combien son cœur était lourd. Et perdue son âme alors qu’elle dérivait parmi les humains, les voiles déchirées par les doutes. Ses confidences sont les échos des siennes. Elles la rassurent. Et allègent le poids de cette culpabilité qui grondait tout à l’intérieur de la cage osseuse, perdue dans le sang noir de la voleuse d’énergie. Il lui donne l’absolution. Et cela efface presque les tintements de conscience qui sonnaient, chaque fois qu’un corps tomba. Sa vérité est dans ces paroles dont elle se gorge. Si Kriss tue, ce n’est pas tant qu’elle est cruelle, mais que les meurtres sont l’expression de sa nouvelle nature. Et donc, elle ne déroge aucune règle de l’espace et du temps.

Ses yeux se ferment. Elle songe. Que s’est-il passé ? Kriss ne sait vraiment, le souvenir est flou, douloureux, elle le chasse de ses pensées chaque fois qu’il surgit. Et chaque fois qu’il revient, dans ses cauchemars, les réponses sont métaphoriques et énigmatiques. Le souvenir est pris au piège de cette infime prison qu’est la membrane qui sépare la réalité de l’illusion. Filtré comme une mauvaise histoire qu’on refuse de répéter. Kriss sait, le souvenir volète quelque part dans sa mémoire, mais il lui est inaccessible. Y penser sème le trouble dans son regard.

Je crois que je ne me rappelle pas.

Le doute couvre sa voix, comme le clair de ses iris. Elle perçoit l’envie de Joseph de connaitre davantage, quand finalement Kriss ne désire pas vraiment savoir ce que son corps sait déjà. Elle n’a besoin de mettre des mots sur le surnaturel pour le comprendre. Mais quand il souffle que pour lui rien ne changea, cela la surprend un peu. Comment une métamorphose peut être anodine ? Comment est-ce possible qu’elle traverse un corps sans le bouleverser de toute part ? Comment a-t-il su ? Ce fut différent pour elle, c’est certain. Elle crut mourir. Et c’est ce qu’elle croit encore. Et sans doute est-ce vrai, la personne qu’elle fut est morte et une nouvelle créature dérive dans la Nouvelle Orléans.

Il a raison, Joseph a apaisé sa faim. Il y a toujours ce sentiment insatiable qui pulse dans ses veines, mais il est léger et presque, volatile. Kriss n’appellerait pas ce sentiment la faim, puisque sa Faim est bien plus intense. La vitalité étrange de l’homme qui n’est tout à fait humain a repoussé sa faim si loin, que pour la première fois, Kriss respire avec plus de liberté, plus de légèreté. Comme si le besoin fut une entrave et que Joseph avait, pour quelques heures, retirer la corde à son poignet. Kriss se lève et le suit sans discuter. La brise matinale est fraiche, mais agréable, peu d’âmes vagabondes. Marcher lui est aisé et ses blessures, ces bleus qui coloraient sa peau, lentement se résorbent, comme avaler par la pureté de l’air froid du petit matin. De ses lèvres plus colorées, s’échappent un sourire, comme une confidence.  

Je crois que c’est cela le pire. Je sais que je devrais ressentir de la honte, ou du dégout. Mais je ne ressens rien de tel. Je ne me suis jamais sentie aussi libre.

Même enfant, Kriss ne se sentait pas libre. Le mal être commença bien avant l’illusion. Ce sentiment d’impuissance et de faiblesse qui effrayait son âme adolescente. Kriss se sentait prise au piège des secrets de ses pères, de la résistance insatiable, et même, de l’apocalypse. Il y avait toujours une voix qui couvrait la sienne, ou une peur qui habillait ses pas. La crainte de mourir, ou celle de se faire prendre. Il y avait toujours une entrave fut-elle virtuelle. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Elle n’a plus de lien, plus d’accroche. Pas de demeure, ni d’entrave et aucun besoin de revendiquer ses convictions. Kriss est libre comme l’air.
Alors qu’ils marchent, ses pensées remontent le court du temps, elle retrouve sa voix. Une voix faible usée et rêveuse.  

J’étais prise au piège d’un sortilège. Je n’avais pas conscience, vraiment, de la réalité.  

Et soudain elle s’arrête, ses yeux regardent tout autour d’eux, mais il n’y a que le chien qui pose sur eux un œil curieux. Alors Kriss redresse son bras et montre à Joseph la précieuse blessure qu’elle ne cesse de triturer. Cette morsure qui semble être celle d’un animal, ou de quelque chose, et qui lui vient d’une petite fille transformée en zombie. Celle qui enflamma son corps et brula sa peau de cette humanité récalcitrante. La douleur, violente, uppercut de surnaturel dans ses chairs perdues sur terre quand son âme voltigeait dans les airs éthérés d’une illusion mal formulée. C’est ça. C’est de là que tout commença. La blessure. La morsure. La violente douleur qui signa sa métamorphose. Et qui l’arracha de sa chrysalide placide.

C’est ça qui m’a réveillé.

Son nez se fronce un peu, elle répète, sa voix un peu plus certaine. Des affirmations courtes, comme sorties de la bouche d’une enfant.

C’était très douloureux. Ça s’est propagé partout. Cela a tout brulé, tout changé.
Et après rien ne fut plus jamais pareil.

Et ce qui fut avant, disparu dans les cendres. La petite fille, comme la jeune femme. L’illusion et même peut-être, la malédiction. Ce fut comme une renaissance. Kriss reprends sa marche. Les réponses que Joseph cherche, elle les connait, un peu, elles sont enterrées dans sa mémoire, dans le peu de souvenir qu’elle a de la réalité alors même qu’elle courrait dans l’illusion.

J’ai déjà connu quelqu’un comme moi. Il était magicien, il était passé de l’autre côté. Quand il est revenu, il n’avait plus de magie. Mais il était beaucoup plus fort, beaucoup plus fort que moi.

La noirceur de son oncle avait traversé Darkness Falls et s’était métamorphosée en cette magie étrange, mélange d’ombres et d’énergie. Il en usait sur elle, pour la protéger comme pour se nourrir de son énergie alors inutilisée. Kriss redécouvre cette nature qu’elle connut, se l’appropriant à sa manière, avec bien moins de doigté, manquant encore d’expérience. Joseph ne semble pas être comme elle, mais il est différent lui aussi. Les seules autres créatures surnaturelles qu’elle connait sont celles qui se prennent pour des demis dieux, ces sorciers qui manient la magie et fustigent les réalités. Ses yeux se détournent, cachant un soudain mépris et la crainte qu’il en soit un vraiment.

Tu es un sorcier ?

Kriss déteste cette magie qui la piégea dans l’illusion. S’il est un sorcier, alors Joseph est un danger dont elle doit s’éloigner. Mais dans ses confidences il semble être différent de ces mages qui longtemps s’appliquent à acquérir leurs pouvoirs. Kriss espère en son cœur qu’il n’est pas porteur de cette magie malicieuse qui éroda ses espoirs et ses craintes, lui volant sa liberté dans une cruelle métaphore de labyrinthe.

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MessageSujet: Re: Cruelle Aurore   Dim 6 Mai - 21:16

L'air est vivifiant et l'atmosphère n'est pas encore chaude des quelques rayons de soleil qui s'allongent sur les pavés crasseux de la rue. Les interrogations ne font qu'enfler puis désenfler dans mon crâne, parfois brusquement assouvies par une réponse soufflée, extirpée des lèvres dorénavant roses de la voleuse d'énergie, ou rejetées hors de mon esprit parce que trop compliquées. Il n'y a peut-être pas de réponse à attendre, me dis-je. Pas qui sache me satisfaire, en tout cas. Les prunelles curieuses, devenues expertes dans la contemplation de silhouettes féminines, courent de temps en temps sur celle qui m'accompagne. Son apparence est déjà différente de la femme que j'ai aidée à l'aube, avant le contact mortifère – ou vital. À l'évocation de ce contact dans mes songes je me crispe, gêné qu'elle ait pu puiser quoique ce soit en moi sans que j'y comprenne quelque chose. Et pourtant, ces bribes d'énergie ont su se révéler particulièrement salvatrices, me dis-je lorsqu'il m'est difficile de discerner les hématomes sur son épiderme. Pour avoir à observer la peau, les corps des femmes chaque nuit, je sais ne pas ignorer une quelconque blessure.
Le monstre s'éveille dans mes tripes lorsque je me surprends à jalouser Kriss ; pourquoi est-elle dotée de quelque chose qui semble positif à mes yeux malades, et pourquoi ai-je écopé du démon qui danse dans mes entrailles ?

Encore une fois, cette interrogation est dénuée de réponse et je préfère m'en éloigner, l'écouter s'exprimer. Elle ne fait pourtant qu'accentuer l'envie immature qui m'assaille, péché capital et malsain. Il n'est pas étonnant qu'elle se sente libre, certainement plus forte ; et lorsqu'elle saura canaliser cette étrange puissance, qui sait ce dont elle sera capable ? Pinçant les lèvres malgré moi, j'acquiesce et balade les mirettes sur la rue paisible.
Imposant une pause à notre progression, Kriss s'arrête. Les traits sur mon visage se plissent lorsque la blessure m'est dévoilée. Dans sa chair, l'empreinte d'une morsure est imprimée. Doigts tendus vers le membre, je me permets de l'attraper avec précaution, contemplant la blessure. Bien sûr, son sort me paraît beaucoup moins enviable et je nuance spontanément mes songes. Hochant la tête à ses affirmations, j'esquisse néanmoins un sourire devant l'aspect juvénile de ses confessions. Définitivement, Kriss est touchante. Ses paroles sont gorgées d'un chagrin amer et le sourire sur mes lèvres ne s'efface pourtant pas ; comme un sourire rassurant, comme pour l'inciter à continuer ses aveux. Parce qu'il n'y a rien de pire qu'une réaction dramatique et gonflée de peine en réponse à quelques confidences, à mon avis.

Parfaitement silencieux, je me contente de l'écouter. Magicien. Réprimant une grimace lorsque le mot est prononcé, je reprends la route à lenteur d'escargot. Je n'aime pas ça, pas du tout. Être frappé d'une malédiction, si étrange soit-elle, est une chose ; être doté de capacités surnaturelles, errant dans les rues du monde depuis des siècles en est une radicalement différente. Être la victime malheureuse d'un fléau incompréhensible, subir les affres d'un mal inconnu, n'a rien à voir avec le fait de manipuler sciemment une sorte de magie. Un courant glacé me parcourt l'échine et le frisson glisse sur tout mon corps – je n'en connais pas beaucoup, de ces gens là, et j'aime faire l'autruche en leur présence.
À sa question, je secoue vigoureusement la tête. « Certainement pas, non. Ces gens-là m'font froid dans l'dos. J'les évite. » Dis-je simplement. « J'te l'ai dit, il s'est rien passé de particulier. J'ai pas été mordu, comme toi – mais... c'était quoi ? C'est arrivé où ? » Désignant sa blessure d'un mouvement de la tête, je relance le sujet, simplement pour savoir.

Et à mesure que nous avançons, je hausse les épaules, dans mes songes. Les paroles au bord des lèvres, pressées d'être prononcées – de celles dont on sait pertinemment qu'elles seront dites, mais qu'on retient quelques secondes seulement le temps de se poser une question presque rhétorique. Ça se dit pas, ce que tu veux lui balancer. Elle pourrait réaliser à quel point t'es con. Bien sûr, je m'en fiche – pour la forme, il fallait simplement que j'hésite. « C'est marrant, quand même. » Commencé-je, bien qu'il n'y ait rien de drôle là-dedans. « J'ai l'impression que ton truc te sauve. Ça t'redonne vie, ça te soigne. Moi, c'est tout l'inverse. Ça m'bouffe de l'intérieur et ça m'tue à petit feu. » Un souffle, censé représenter un rire, s'extirpe finalement hors de mes lèvres. Je n'ai pas envie d'être dramatique, et encore moins de donner l'impression de me plaindre. Haussant à nouveau les épaules, je poursuis : « Mais bon, la loterie... On est aussi malchanceux l'un que l'autre, dans cette histoire. Et ta morsure, elle guérit pas ? »
Songeant sans le vouloir au bourdonnement dans mon crâne, à la présence qui empiète sur mon âme fatiguée, au reflet intimidant et répugnant qui sévit dans le miroir, je presse le pas. J'ai besoin d'un verre pour commencer la journée, ou pour terminer la nuit, je ne sais pas. La chienne à mes pieds trotte tranquillement, elle me suit inlassablement. À mes pensées s'ajoutent la nécrose de mon épiderme meurtri, la brûlure provoquée par mes doigts sans que je sache pourquoi elle survient et la poitrine se gonfle d'un soupir irrité.

« J'connais pas vraiment de gens qui seraient comme moi. Peut-être un ou deux, j'suis pas sûr, mais j'crois de toute manière qu'ils le vivent mieux que moi. J'imagine qu'on s'habitue à tout. » C'est la vérité. Et c'est bien la force des humains, savoir s'accommoder de tout et n'importe quoi ; le cas échéant, la sélection naturelle fait tout simplement son œuvre.
Lorsque nous approchons dangereusement du club, j'en profite pour changer de sujet et saute sur l'occasion. « J'vais t'emmener là où j'travaille. T'y trouveras des fringues, de quoi t'nettoyer un peu et surtout tu pourras t'y reposer. À cette heure-là y a sûrement pas grand-monde, mais ce soir faudra décoller. Et t'avise pas d'refuser, parce que j'ai pas envie de t'y contraindre. » Soufflé-je, un vague sourire aux lèvres.
L'aider comme je le peux est une évidence, et l'abandonner à son sort sur le trottoir une absurdité. Ses grands yeux pâles me rappellent à trop de souvenirs, tronqués et travestis par le temps, les regrets ; dans tous ceux-ci, le visage de ma sœur, à laquelle je n'ai pas assez tendu la main. Il est stupide de réparer les erreurs commises avec ses proches auprès de parfaits étrangers, mais qu'importe, ce n'est pas vain.

Lorsque la bâtisse du Little s'impose à nous, je l'indique à Kriss – nous empruntons la porte d'entrée, qui ne paie pas de mine. En réalité, le bâtiment semble complètement abandonné et le club qui s'y cache est insoupçonnable.
À l'intérieur, cette odeur si singulière ; ce mélange de tabac, d'alcool, de flagrances sucrées et, immanquablement, de sexe. Comme si la moiteur des corps s'étant dénudés entre les quatre murs qui nous entourent s'était littéralement imprégnée dans les murs, entre les plis des coussins, dans les rainures du bois. Me dirigeant droit vers le bar, je me sers un verre, l'habitude dans les gestes. À la première gorgée, je soupire profondément, soulagé de sentir l'alcool entre mes lèvres et pourtant misérable devant ma propre dépendance. Abandonnant Kriss quelques secondes, je l'imagine déjà curieuse, parcourant la salle. Après quelques gorgées de poison, je me dirige jusqu'à la scène – pensant trouver quelques personnes dans la salle, je m'étonne que nous soyons parfaitement seuls. Écartant le rideau de tissus, je jette un coup d’œil à la salle des filles – personne. « Viens là. » À l'intérieur, tout le nécessaire pour changer de vie. Bref, le souvenir de la nuit passée en compagnie de Helix me frappe et m'arrache un sourire ; vêtements, perruques, maquillage, nécessaire de toilette. Désignant une petite porte dans le fond de la pièce, je reprends : « T'as de quoi te doucher, là-d'dans... L'eau est un peu fraîche, mais bon. T'as qu'à y aller et j'm'occupe de te trouver des fringues correctes. »

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