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 Red Wheelbarrow || Milo

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ANIMAL I HAVE BECOME

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MessageSujet: Red Wheelbarrow || Milo   Jeu 26 Oct - 3:30


« so much depends upon a red wheelbarrow »



Milo & Lazlo
featuring

La réminiscence d'un gémissement d'agonie résonnait encore dans ses tympans. Un gémissement qui n'avait rien d'animal, qui faisait encore frémir ses plumes toutes neuves. La sensation d'un poids sur sa frêle carrure, le noir tout autour d'elle. Une inspiration profonde, pour calmer son instinct qui hurlait au danger. Tout autour d'elle n'était que chaleur, pression et noirceur. Tout autour d'elle n'était que prison, danger, et mort imminente. Charriées par sa respiration, les odeurs se mélangeaient et lui faisaient chavirer le coeur. Celle, omniprésente, de la sueur humaine. Celle, un peu aigrelette, de l'eau croupie. Il fallait qu'elle se dépêtre de sa prison, là, tout de suite. Alors, redoublant d'efforts, elle battit des ailes et du bec autant que possible.
Un léger rai de lumière capta son attention, et elle décida de la suivre. Comme un papillon attiré par un néon, elle savait qu'elle n'aurait pas d'autre but ce soir. Rejoindre la lumière. Rejoindre l'extérieur. Essayer de ne pas mourir. Poussée par le leitmotiv, elle remonta le long d'un tunnel qui n'en finissait plus de la serrer. Un étau d'une matière qui n'avait rien de naturel, qui ne pouvait qu'avoir été fait par l'Homme. Tissé. Le terme, aussi incongru que contre-nature, lui était arrivé comme un souvenir lointain. Aussi lointain que ce gémissement qui s'effaçait progressivement de sa mémoire.

Au terme d'une bonne poignée de minutes éreintantes, elle avait fini par se dépêtrer de sa prison tissée. L'air frais la frappa de plein fouet, et elle ne put s'empêcher un claquement d'ailes approbateur. La nuit était jeune, chaque minute passée à la faveur de la Lune la rendait plus gaillarde que la précédente. D'un bond, elle se retourna pour considérer la prison de laquelle elle s'était extirpée. Un amas informe de tissus chamarrés, qui n'avait plus rien d'effrayant maintenant qu'il ne la serraient plus autant. Incertaine, la colombe poignardée y mit quelques coups de becs. Avant que ne reviennent les pensées.

C'est à moi, ça. Mon autre moi. Celui qui hurlait.

Un frisson ébouriffa ses plumes, la poussant à se renfoncer dans ses ailes. Sa prison de chairs. Laz...lo. Une chaleur sourde dans son jabot. La sensation de ne pas être seule, alors qu'il n'y avait pas âme qui vive là où elle se trouvait. La même sensation qu'elle avait eue lorsqu'elle s'était réveillée pour la première fois. Elle n'était pas seule, parce qu'il y avait quelque chose qui sommeillait en elle. Quelque chose de différent, de non-oiseau, mais d'inoffensif. Une impression qui ne la quittait pas, qu'elle ressentait même quand elle était assoupie.
Sauf qu'elle était libre, ce soir. Laz-lo serait l'observateur, ce soir. Paresseusement, profitant de chaque soupçon d'air, de chaque sensation, elle étira ses ailes engourdies. Les battit deux-trois fois pour évaluer la qualité du vent, pour cumuler toutes les données du lieu qui l'entourait.

Une ruelle étroite et sombre, une poubelle éventrée à proximité de l'amas de vêtements bigarrés, une faim tenace qui tordait son estomac. A petits bonds, la colombe rejoignit la poubelle pour tester son contenu du bout du bec. Pas de graines. Juste le goût âcre de la pourriture, mais cela devrait suffire. Parce qu'elle n'avait pas beaucoup de temps devant elle, et parce qu'elle n'avait pas l'intention de rester trop longt...
Un bruit, derrière elle. Son instinct qui s'affola immédiatement, la poussant à lever le bec de son repas. Fluctuations de l'air alors que quelque chose de plus gros venait de tomber non loin d'elle. Froissement de pelage, pattes de velours sur le bitume. Danger. Sans attendre plus longtemps, elle étira ses ailes. Les fit claquer brutalement, pour s'élever et s'enfuir de cette ruelle. Juste assez rapide. Le chat derrière elle n'aurait que deux plumes d'un gris bleuté à se mettre sous la dent.

Tant pis pour son déjeuner. Ses sens aussi alertes l'un que l'autre par le danger qu'elle venait d'éviter de justesse, elle préféra prendre d'avantage de hauteur que risquer ses plumes une nouvelle fois. Sous son corps, la ruelle s'étrécissait à vue d'oeil. Au-dessus d'elle, la Lune se révélait toujours plus, bien que partiellement cachée par des nuages. Un bon signe, les nuages. Un courant d'air chaud la poussa vers le haut, lui permettant de planer. La liberté était enfin là.
La liberté, c'était ça. C'était de s'élever toujours plus haut, de ne plus apercevoir de ce qui se qualifiait d'Humanité que des silhouettes lointaines ou des points abstraits de lumière. C'était de se laisser porter par le vent, enfin. Son premier éveil, elle l'avait vécu dans un espace cloisonné, fractionné. Elle l'avait vécu avec une humaine immense dont les pattes ne cessaient de la toucher, qui semblait tenter de communiquer avec elle sans qu'elle ne comprenne quoi que ce soit. Son premier éveil s'était fait dans la douleur, l'incompréhension et la terreur.
Mais là, c'était entièrement différent. Joueuse, fière d'avoir échappé aux Hommes et aux prédateurs, la colombe poignardée s'offrit un looping avant de se laisser porter par le courant d'air chaud, au dessus de la ville. Une multitude de nouvelles notions s'emmêlait sous son crâne. Ces masses sombres, c'étaient des immeubles. C'était là que les Humains nidifiaient. C'était là qu'ils trouvaient leur nourriture, c'était là qu'ils trouvaient de quoi se nourrir. Des nids contre-nature qu'ils avaient construit pendant des années, une multitude de vies différentes.

Et mon nid à moi, il est où ?

Elle vira de côté, scannant la pénombre. L'odeur sur les vêtements était caractéristique, elle saurait la retrouver facilement. Celle d'autres oiseaux, pas entièrement comme elle mais résolument de son espèce. Sous sa tâche pectorale, son petit cœur cognait. C'était un nid, sans l'être tout à fait. Un nid creux dans lequel il manquait quelque chose. Ou plutôt quelqu'un. Une pensée parasite, une de plus. L'Observateur et elle étaient d'accord, pour une fois.
Autant qu'elle s'en rapproche. Les bâtiments sous son corps défilaient, portée qu'elle était par le vent. Des arbres de bois, de béton et de briquettes aux habitants assoupis pour la plupart. Une atmosphère apaisante, si apaisante qu'elle en baissa sa garde pendant de longues minutes, peut-être même des heures.

Un peu trop. Elle n'avait pas entendu le froissement de ses ailes, ou senti les fluctuations du vent, si bien que lorsque les serres du prédateur frôlèrent son dos, son cœur manqua un battement. Panique. Danger. Déboussolée, elle battit brièvement des ailes et se retrouva nez à nez avec un aigle à la ramure immense. Un monstre. Qui devait faire facilement dix fois sa taille. Un seul coup de bec et elle était cuite.
Cuite. Sans réfléchir plus longtemps, poussée par l'adrénaline et son instinct qui lui hurlait de s'enfuir, elle piqua vers les bâtiments en contrebas. S'il était imposant et bien plus rapide qu'elle, rien ne garantissait qu'il pourrait se faufiler aussi facilement qu'une colombe dans les espaces exigus. C'était présomptueux de sa part, mais c'était la seule solution qu'elle avait en l'instant pour survivre.
Alors elle s'exécuta, rabattit ses ailes le long de ses flancs et se laissa tomber. Avisa une ruelle à l'air étroit pour s'y engouffrer. Des escaliers de métal flanquaient des murs de briquettes, rendant tout le couloir ardu à pratiquer. Un avantage. Profitant de sa petite taille pour slalomer entre les obstacles, elle se rapprocha du sol avant de se redresser le plus vite possible et rejoindre une zone plus dégagée. Avant de piquer de nouveau vers une ruelle adjacente et recommencer. Encore, et encore.

Sans surprise, l'aigle n'eut aucun mal à la suivre. Elle était jeune et ses sorties avaient été plus que rares, quand lui était un prédateur de nature. Alors, quand il rejoint son niveau de quelques placides battements d'ailes, elle se crut perdue.
Avant de réaliser que rien dans son comportement n'était agressif. L'oiseau de proie en face d'elle ne semblait ni hostile, ni affamé. Ami ? Ou jouant avec sa proie ? Un instinct contre-nature, probablement des restes de sa prison de chair, lui dicta de se rapprocher. Un instinct néfaste qu'elle écouta pourtant spontanément. Parce que l'Observateur avait peut-être raison. Peut-être que l'aigle n'était pas si mauvais, si ? Il y avait quelque chose dans son odeur...
La colombe poignardée se ravisa. Effectua une pirouette et plongea de nouveau dans les tréfonds de la civilisation, terrifiée. Que venait-elle de faire ? Ecouter son humain était contre sa nature profonde, que l'aigle veuille jouer ou la dévorer n'y changeait rien. Ses forces faiblissaient, tant à cause de la course-poursuite que du jour qui se levait, ce n'était surtout pas le moment de se faire dévorer ! Sous le coup de la panique, épuisée, elle ne remarqua pas tout de suite les câbles téléphoniques tendus d'un bout à l'autre de la ruelle. Ses ailes s'y accrochèrent, déstabilisant tout son équilibre, l'attirant vers le sol sans qu'elle ne parvienne à se redresser. Battre vainement des ailes pour amortir la chute. Elle atterrit brutalement sur le flanc et roule-boula quelques instants avant de heurter violemment une poubelle. Sonnée, le corps tout engourdi par sa chute, elle se traîna tant bien que mal dans un recoin sombre. Et finit par s'évanouir.

***

Ce fut la douleur qui le tira de l'oubli. Une douleur fracassante, comme celle d'une multitude de coups de masse sur tout son corps. Une douleur impossible à contrôler, impossible à arrêter, alors que chacun des os de son corps semblaient se briser pour se reconstruire un à un. Et ses membres de pousser, de s'agrandir, de s'étirer toujours plus alors qu'une multitude d'épines s'enfonçaient dans ses chairs encore trop tendres. Un hurlement d'agonie enfla dans ses muscles pour finalement éclater dans des poumons qui se dépliaient. Son corps tout entier semblait à la fois se disloquer et se remettre en place, dans une souffrance qui lui donnait à la fois l'envie d'achever le travail en arrachant tout et une prodigieuse nausée.
Arracher tout. Ses bras, ses doigts, ses hanches, sa poitrine, tout arracher. Tout arracher pour que ça cesse, tout arracher pour ne plus souffrir. Tout mais pas ça. Ses os grinçaient et le goût du sang envahissait ses papilles, sa gorge et son souffle. Comme à l'Arène. Comme lorsqu'on lui avait arraché le cœur.

Recroquevillé, il glissa des moignons de doigts le long de son crâne. Attrapa quelques mèches de cheveux éparses qui venaient de repousser pour les serrer, le front posé à même un sol qui n'était pas assez froid. Pas assez froid pour apaiser la douleur, pas assez froid pour l'empêcher de pousser un nouveau gémissement d'agonie. Le rêve avait été beau, le temps qu'il avait duré. Toute la nuit durant, il avait eu cette impression cathartique d'être porté par les airs. Le rêve d'être un oiseau. Un rêve lointain qu'il regrettait à présent, tant la douleur était atroce.
A mi-chemin entre le cauchemar et l'épuisement, il rendit les armes. Son front et ses genoux toujours fermement vissés au sol dans un amas informe de plumes grises et rouges, tout son corps tremblant encore, Lazlo se savait incapable de bouger. Parce que s'il tentait de se redresser, il savait pertinemment qu'il s'évanouirait. Parce qu'il avait le cœur au bord des lèvres et le corps au bord du naufrage. Parce que la colombe, furieuse de se réveiller captive, piaffait bruyamment sous son crâne pour qu'il la laisse ressortir.

Maisy l'avait prévenu. Mais elle ne l'avait clairement pas assez prévenu. Ce n'était pas faute d'avoir tenté de le convaincre de passer la nuit chez elle. Elle avait même exhibé une cage dorée en lui disant qu'il y serait plus en sûreté. Mais il avait refusé sa proposition en prétextant que tout se passerait bien.
Force était de constater que ce n'était clairement pas le cas. Rassemblant ses forces, la gorge nouée par les hauts-le-coeur, il finit par se contraindre à ce qu'il aurait préféré n'avoir jamais plus à faire.

-... A l'aide...




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MessageSujet: Re: Red Wheelbarrow || Milo   Mar 31 Oct - 10:18


Red Wheelbarrow
Les yeux scrutant le bitume, l’aigle cherchait la moindre proie à abattre, la faim le prenant à l’estomac. La lune bien pleine en cette nuit faisait rugir l’animal, me renvoyant dans mes tranchées, plus compliqué que d’habitude à garder le moindre contrôle, aussi infime qu’il puisse être. Mais cette même lune faisait régner une atmosphère féérique au sein de la Nouvelle-Orléans. Bien que je ne sois pas en contrôle, je sentais l’aigle profiter pleinement de cette nuit, malgré la fraîcheur automnale. Planant à la lueur de cette lune, l’oiseau virait selon les courants, les ailes étirées au maximum. Son regard fut attiré par des hommes courant à-travers les rues, j’aurais cherché à les qualifier d’autre chose comme des membres de mafia, des délinquants, mais pour la bête, ce n’était que des hommes, des animaux d’une autres espèces, bien plus forts que lui, inintéressants. Non, l’animal cherchait plus petits. Des rats, des écureuils, n’importe, tant que ses serres pouvaient l’attraper. Mais chasser en ville n’était pas chercher la facilité. Les proies étaient moins fréquentes et surtout, les habitations compliquaient la tâche. Mais rien ne décourageait le prédateur. Un repas de choix s’infiltra d’ailleurs dans son champ de vision. Une petite colombe semblait profiter du calme de la nuit. L’aigle la suivit un instant, prêt à l’attaquer à la moindre occasion. La trajectoire dérivait de temps à autre mais le petit oiseau ne semblait pas se douter de ce qui le traquait. L’aigle volait légèrement plus haut qu’elle, à une large distance, sa vue le lui permettant.

Il la suivit ainsi durant de longues minutes, ne trouvant pas le moment propice pour attaquer. Une trajectoire impossible, un changement soudain de direction pour elle. Mais ce moment finit par arriver. La petite colombe ralentit son rythme, comme rêveuse et l’aigle plongea, toutes serres en avant. La distance se rétrécit jusqu’à ce que le prédateur puisse sentir la douceur des plumes de la malheureuse du bout des serres. Mais celles-ci claquèrent dans le vide, la proie remarquant soudain sa présence et trouvant le moyen de l’éviter de justesse. L’esprit de l’aigle bouillonna, mécontent de cet échec et il fila à la suite de la malheureuse. Profitant de son avantage de taille, il tenta de la rattraper avant qu’elle n’atteigne les bâtiments, sachant qu’il aurait plus de peine à la suivre là-bas. Mais alors qu’il se rapprochait d’elle, mon esprit à moi fut réveillé par une odeur familière. Je n’arrivais pas à dire exactement à qui elle appartenait mais cette colombe n’était pas une colombe ; c’était un métamorphe, comme moi. Ce devait être quelqu’un que j’avais connu avant ma transformation car je reconnaissais facilement ceux d’après. Intrigué, je tentai de faire taire l’esprit de chasse de l’aigle pour qu’il ralentisse et se contente de la suivre.

La poursuite dura assez longtemps, zigzagant entre les immeubles, évitant les escaliers, poubelles et autres abominations humaines, montant, descendant, remontant. L’aigle reprit du terrain sur la colombe durant une ligne droite, trahissant ainsi ses intentions envers elle. Il y eut un petit temps de battement, la proie semblant juger le prédateur jusqu’à ce qu’elle ne se ravise et plonge. L’aigle s’élança à sa poursuite mais se stoppa net en voyant devant lui des câbles. La colombe en revanche fonça droit dedans, perdit l’équilibre et chuta. Mon esprit cria à l’aigle de foncer pour tenter de la rattraper mais malheureusement, le son étouffé de son corps frappant le sol suivit par une poubelle se fit entendre. L’aigle se posa non loin d’elle, la regardant se traîner à l’abri des regards alors que je tentais de reprendre le dessus de mon corps. Je devais l’aider, savoir qui était le malheureux propriétaire de cette odeur. La transformation se fit, la douleur me provoquant des gémissements. Heureusement, plus je me transformais, plus rapidement tout se passait. La douleur ne durait plus si longtemps et le traumatisme d’après-changement n’était plus aussi violent.

Je retrouvai donc assez rapidement mon corps nu et filai où se trouvait la colombe. Mais la vision attendue fut toute autre. Je retrouvai devant moi une masse difforme entre l’oiseau et l’humain. Impossible à ce stade d’identifier l’individu. L’horreur dura quelques minutes, les cris bousculant cette nuit si paisible. La souffrance de l’inconnu me provoqua un sentiment étrange, entre la compassion et le dégoût. Je n’avais jamais assisté à une transformation, malheureusement toujours acteur. Renvoyais-je une image similaire lors des miennes ? Je voulais l’aider mais tant qu’il n’était pas plus humain, me trouver à ses côtés pouvait être dangereux pour moi. Entre l’esprit animal qui l’habitait encore un peu et le risque que je me prenne un coup involontaire. Je me contentai donc de faire le guet en attendant, prêt à agir si quelqu’un venait par ici, prêt à protéger cet inconnu.

De faibles paroles m’arrachèrent à ma garde et je me retournai vivement. L’animal n’était plus et je reconnus enfin l’individu. Lazlo. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine et j’accourus vers lui. Je ne savais pas que l’oiseleur était devenu oiseau, n’ayant jamais réfléchi à une telle possibilité. Les êtres surnaturels grouillaient à la Nouvelle-Orléans mais aurais-je seulement imaginé un jour croiser mon ami d’infortune dans une telle situation ? Jamais. Je m’agenouillai devant lui alors que le mélange désagréable de sentiments m’attrapait à la gorge sans vouloir me lâcher. Un vilain mélange de peur, de joie et de souffrance. J’avais peur qu’il n’arrive pas à passer outre le mal qui l’habitait, j’étais heureux de retrouver cet allié d’autrefois mais je souffrais de sentir les souvenirs me revenir en mémoire. On en avait vécu des choses mais je n’avais pas envie de m’en rappeler. Revoir le visage de mon père alors que la vie le quittait, entendre les applaudissements du combat terminé, me remémorer ce discours de fin qui m’avait laissé un goût amer mais surtout, retrouver ce sentiment de haine qui ne m’avait pas lâché durant de longs mois. Cette haine qui m’avait poussé dans mes retranchements et m’avait plongé dans tous ces vices. Les yeux ne quittant pas ceux de Lazlo, j’attrapai ses mains pour les serrer, pour lui montrer que j’étais là. Je savais ce qu’il ressentait, à quel point la douleur pouvait être affreuse et à quel point plus rien autour de nous n’avait d’importance tant on aimerait que ça cesse. Mais en plus de cette transformation qui lui prenait toute son énergie, l’oiseleur avait fait une sacrée chute. Je quittai son visage du regard pour inspecter son corps encore nu, cherchant un signe de blessure ou de fracture. Hormis des hématomes et des éraflures futiles, rien ne semblait mettre sa vie en danger. Le vrai mal venait de ce qu’il se passait à l’intérieur de lui-même, de ce combat éternel entre lui et l’animal. Et malheureusement, de ce côté-là, je ne pouvais pas faire grand-chose à part le soutenir et tenter de partager mes propres expériences.

Il aurait fallu que je le déplace, que nous allions chez lui ou chez moi, là où se trouvait de quoi l’aider, mais il était trop faible pour l’instant. J’avais peur qu’il ne s’écroule à peine relevé et mon corps frêle n’arriverait pas à supporter tout le poids de Lazlo. Nous aurions pu nous retransformer en oiseaux pour que l’aigle porte la colombe, seulement, il ne semblait pas maîtriser son animal et ses transformations. Non, il n’y avait pas de solution, je devais faire ce que je pouvais ici et maintenant. Mes yeux se reposèrent dans les siens et l’une de mes mains vint se poser contre sa joue. Mes transformations ne me provoquaient plus d’affreuses fièvres et le froid de la nuit m’avait refroidi le corps. Le contact froid de ma main contre sa joue l’aiderait sûrement, bien que ça ne restait qu’une aide mineure. Je ne savais franchement pas quoi faire. Je n’avais que mon propre corps pour l’aider et à part ce genre de gestes, je ne pouvais rien faire d’autre. Cherchant d’abord à lui rendre sa position plus agréable et pour qu’il n’ait pas à supporter son poids, je le contournai pour me placer derrière lui. Je ramenai son dos contre mon buste et l’entourai de mes bras. Mon visage vint se placer contre son épaule. Peut-être que la fraîcheur de mon corps en entier l’aiderait également contre la fureur de son corps. - Ça va aller Lazlo. Je suis là, je vais t’aider. Ma voix se voulait être douce et rassurante alors qu’une de mes mains effectuait des cercles contre sa peau. - Ne cherche pas à lutter contre la douleur, laisse-toi aller. Ça sera bientôt fini. Je l’espérais sincèrement, pour lui.
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MessageSujet: Re: Red Wheelbarrow || Milo   Sam 4 Nov - 3:38


Démuni. Il n'y avait rien de pire que la sensation d'être pris au piège dans son propre corps. D'être complètement démuni face à son propre corps. Ce moment où la douleur devenait trop insoutenable pour être contenue, ce moment où l'esprit se perdait dans l'agonie, incapable de lutter. Oui, Maisy l'avait prévenu. Oui, elle l'avait mis en garde, et oui, il avait prétendu que ça ne pouvait pas être si terrible que ça. Quelle idée il avait eue. Son corps tout entier le lui faisait regretter, et il n'avait aucun moyen d'apaiser la douleur. Aucun autre moyen qu'attendre que ça passe, d'attendre en espérant que la transformation ne le tue pas au passage. Agenouillé au sol, le nez dans ses coudes, il se sentait misérable. Appeler à l'aide n'était pas dans ses prérogatives, mais il y avait été forcé, bien malgré lui. Parce que la nausée était trop forte. Parce que le froid qui s'était abattu sur ses membres s'accompagnait de sueurs froides. Parce que tous ses muscles le lançaient tellement qu'il se savait incapable de se redresser sans aide. Parce que la colombe, furieuse d'être de nouveau captive dans son esprit, s'égosillait si fort qu'elle lui flanquait une migraine abominable. Parce qu'il se sentait si perdu, confus par la violence de ce réveil, qu'il n'était pas sûr de ne pas être en train de perdre la tête.
Il savait, pour l'avoir vécu, qu'il arrivait que la conscience décide de faire une pause pour pouvoir supporter la violence des sentiments, des situations ou des douleurs. Manifestement, ce n'était pas le cas pour lui dans cette maudite ruelle.

Trop d'informations et un seul leitmotiv. La souffrance. Tellement obnubilante, si omniprésente que son cerveau n'arrivait pas à enregistrer toutes les autres informations qui se bousculaient, charriées par ses sens exacerbés. Les seuls sons qu'il parvenait à entendre, c'étaient ses cris, c'étaient ses os, ses muscles, sa peau, ses cheveux qui repoussaient et se reformaient avec une lenteur exécrable. Les seuls odeurs qu'il sentait, c'était celles du sang, le sien, des plumes enchevêtrées tout autour de lui, de sa propre sueur. La seule chose qu'il voyait, c'était la pénombre, striée de mouches blanchâtres qui filaient entre ses yeux et ses paupières, manifestes du mal qui résonnait dans tout son corps. La seule chose qu'il sentait, c'était sa peau qui se déplaçait, c'était le froid dans ses os et sur sa peau, c'était la fraîcheur brûlante des pavés où il se trouvait. Le seul goût qu'il avait sur le palais, c'était celui du sang. Aucune autre information ne lui parvenait. Il aurait pu avoir des spectateurs qu'il n'en aurait eu aucune idée. Il aurait pu être en danger qu'il ne l'aurait pas su.

Aussi, quand il sentit deux mains solides arracher ses doigts de ses propres cheveux pour les tenir fermement, Lazlo sursauta. Releva un regard injecté de sang vers l'être humain qui lui faisait face, caché par un rideau de cheveux que sa respiration erratique soulevait difficilement tant ils étaient trempés de sueur. Tout ce qu'il réussit à apercevoir, ce fut un regard. Une paire d'yeux marrons, presque noirs, qu'il connaissait parfaitement. Un regard droit, perçant sans le vouloir, qui vous sondait l'âme si vous ne vous y attendiez pas. Qui avaient déjà sondé la sienne des années auparavant, quand ils s'étaient rencontrés à cause de cette maudite Arène. Milo.
Milo était un rêve insaisissable, Milo avait disparu du jour au lendemain. Enfin, il n'avait pas disparu. La douleur n'était pas la même, à l'époque, elle était plus interne que physique, tout en restant bien réelle. Milo, c'était la honte, la rage et la culpabilité. Milo, c'était le salut, le renouveau, la vie qui disait qu'elle s'en foutait. Milo, c'étaient les petites roues du grand vélo de la douleur et de l'acceptation. A moins que c'est ce que Lazlo était pour lui. Il n'avait jamais réellement su qui avait soutenu l'autre, qui avait laissé l'autre le premier. Car une fois qu'ils avaient retrouvé leur équilibre, ils avaient enlevé lesdites petites roues, et avaient filé dans des directions diamétralement opposées. Ils s'étaient perdu de vue, une relation qui s'essoufflait naturellement, pour ne pas avoir à retomber dans la douleur encore.
Et c'était dans une autre forme de douleur qu'ils se retrouvaient. Le regard sombre, presque d'encre de son ancien ami forçait le sien à s'y raccrocher, alors que l'Oiseleur pressait fermement les doigts du brun pour garder conscience. Il était bien incapable de faire autrement, de toutes façons. Il l'avait cru mort. Sincèrement.

La colombe poignardée dans sa tête claqua furieusement des ailes, lui arrachant une grimace douloureuse. Les odeurs environnantes lui parvenaient pèle-mêle, mais au milieu d'entre elles, une odeur bien distincte. Celle de l'aigle qui l'avait pourchassé toute la soirée. D'un regard, Lazlo interrogea silencieusement son étrange sauveur. Etait-ce lui, son prédateur ? La colombe claqua une nouvelle fois des ailes pour répondre à la place de Milo, ravivant la migraine qui tempêtait déjà bien trop fort sous son crâne. Oui. Selon elle, oui.
Oui, Milo était un aigle. Un semblable.
Quelqu'un qui pouvait l'aider.
Mais voulait-il seulement l'aider ? Après tout, l'aigle l'avait pourchassé sans relâche toute la nuit durant. Avait été à deux doigts de l'attraper d'un vigoureux coup de serres, et il était cuit. Cela voulait-il dire que Milo avait de mauvaises intentions vis à vis de lui ? Qu'il avait mal digéré qu'ils s'éloignent, toutes ces années auparavant ?

Ses pensées étaient confuses, rendues plus brouillonnes par la fièvre qui gonflait dans tout son système. Aussi eut-il un mouvement de recul instinctif quand son ancien ami approcha sa main de son visage, mû par la méfiance naturelle de la colombe et sa vision floue. Mais le geste n'avait rien d'agressif. La main de Milo était fraîche, et Lazlo finit par baisser sa garde pour presser son visage contre sa paume. La sensation lui faisait du bien. Se concentrer sur le contact lui permettait de penser à autre chose que sa prison de chairs meurtries. Jusqu'à ce que la main le relâche, et que l'Oiseleur enfonce son visage dans ses coudes, contenant comme il pouvait le hurlement que lui provoqua une nouvelle salve de douleur.
Son corps était hérissé d'épines. Son corps tremblait comme une feuille. Son corps refusait de l'écouter, quoi qu'il tente de lui dire. Son corps se contracta violemment alors que des mains attrapaient ses épaules, ses muscles des charbons ardents qui le brûlaient de l'intérieur. Le moindre contact était abominable. Pour autant, chacun des gestes de Milo, prudemment mesurés, allégeaient quelque peu sa souffrance.

Un torse frais dans son dos. Des bras qui le soutenaient fermement, alors que ses jambes menaçaient de se dérober sous son poids. La sensation de perdre le contrôle, la sensation qu'il s'effondrerait s'il ouvrait trop vite les yeux. Aspirant l'air à grandes goulées, Lazlo se rappela que si Milo était effectivement l'aigle, il savait pertinemment tout ce qui se passait dans son corps. Il l'avait probablement déjà vécu. Autant placer sa confiance dans ses gestes. D'autant que la fraîcheur de sa peau était bienvenue, engourdissait quelques peu les pics de douleur. Sa voix. Les yeux obstinément clos, Lazlo acquiesça lentement, se concentrant sur la voix de son ancien ami. Une voix qu'il n'aurait jamais cru entendre encore.
Se concentrer sur Milo. Sur sa voix, sur ses gestes, sur la force tranquille qu'il appliquait à le tenir debout. Reprendre des forces, se concentrer sur sa respiration, laisser la douleur s'évanouir d'elle-même. Au terme de minutes bien trop longues, Lazlo réussit enfin à rouvrir les yeux. A chuchoter difficilement, la gorge embrasée :

-T'as pris du muscle... Milo.

C'était la première chose qui lui venait en tête, maintenant que ses pensées s'ordonnaient d'avantage d'elles-mêmes. Un constat qu'il commençait à ressentir de façon plus claire, maintenant que ses idées le devenaient aussi. Ils avaient changé, tous les deux. Lazlo ressemblait à Jésus, et Milo était son Sauveur. La respiration toujours erratique, il referma les yeux et laissa aller sa tête contre celle du brun. Laissa les dernières vagues de douleur, moins intenses que les premières, arrêter temporairement tout son système.

-...et t'as failli me bouffer, aussi.

Il tenta un rire. Trop tôt. Chacun de ses muscles lui rappelèrent leur existence, et il dut taire son ricanement bien plus tôt que prévu. Instinctivement, il porta ses mains aux bras qui le maintenaient. Ses jambes reprenaient contenance elles aussi, et si son corps lui donnait l'impression qu'il venait de se faire renverser par une voiture, au moins maintenant, il parvenait à se tenir debout avec moins de difficulté. Il était temps de tester sa théorie. Doucement, il pressa les bras de Milo pour lui intimer silencieusement de le relâcher. Le sol l'attirait moins que quelques instants auparavant, mais ce n'était pas encore gagné. Ses jambes flanchèrent au bout de trois pas à peine. Se raccrochant aussitôt à l'épaule de son ancien ami, l'Oiseleur grimaça. Sa tête tournait affreusement, et son corps était transcendé de frissons.

-Je suis... désolé pour tout ça...

Désolé que leurs retrouvailles soient aussi pitoyables. Désolé d'avoir l'air aussi diminué. Désolé d'infliger ça à Milo alors qu'il avait probablement affreusement mal dans chacune des particules de son propre corps. Mais il restait là, à ses côtés, malgré les circonstances.
Comment avaient-ils réussi à s'éloigner autant ?
Lazlo jeta un regard circulaire à la rue, malgré que sa vision soit toujours aussi floue. Distingua une vieille enseigne qu'il reconnaissait parfaitement, une ancienne peinture sur un des murs de briquettes devant laquelle il passait régulièrement quand il partait rejoindre le Marché Noir. Dans sa course, la colombe les avait entraînés dans son quartier. Près de son usine désaffectée. Près de son nid.

-On est pas loin de chez... moi.

Il y avait peu à parcourir. A vol d'oiseau, l'usine n'était qu'à deux rues de là où ils se trouvaient actuellement. Restaient qu'ils devaient parvenir à aller jusque là. Et, comme il avait pu le constater dans toute sa gloire lorsque Milo le tenait tout contre son corps, ils étaient nus comme au premier jour.
Lazlo grimaça. Les rues n'étaient pas sûres, d'ordinaire. Mais alors pour deux hommes nus comme des vers, ils allaient devoir redoubler de vigilance. C'était un coup à se faire gentiment cueillir par la Milice et jeter aux Arènes pour dépravation, cette histoire.

-Sauf qu'on est pas... super présentables...

Epuisé par toutes ces considérations, il se reposa contre Milo. Cala son front brûlant de fièvre contre son épaule, la fraîcheur de sa peau apaisant ses sensations. Ils trouveraient une solution.


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MessageSujet: Re: Red Wheelbarrow || Milo   Sam 4 Nov - 13:45


Red Wheelbarrow
Je sentis Lazlo se laisser aller contre moi, m’indiquant que ce que j’essayais de faire n’était pas aussi inutile que je le pensais. Après tout, le plus dur était de garder ce contact avec la réalité, de ne pas se laisser submerger par l’animal et se retrouver dans les abysses de l’esprit. C’était pourquoi chaque contact restait important, comme une corde tendue vers la sortie, un rappel que la vraie vie se trouvait dehors, pas dans cette cage bestiale. Mais tout seul, lors des premières transformations, je trouvais que c’était le plus difficile. Réussir à trouver cette limite entre nous-même et l’animal, comprendre la différence entre la douleur physique et la douleur psychologique, différer le monde réel, notre monde, de ce monde imaginaire qu’essayait de nous montrer notre esprit, de nous faire croire que l’instinct animal pouvait prendre le dessus et tout ça, dans une douleur atroce qu’on en vient à réfléchir à comment mettre fin à nos jours, faire stopper ce cauchemar, espérer que rien de tout ça ne soit jamais arrivé et retrouver une simple vie d’humain insignifiant. Dos au mur, face au jugement final, méritant ou non de continuer sur ce chemin appelé la vie. Je l’ai vécu comme une sorte de dépassement de moi-même. Si j’arrivais à surpasser cet instant de douleur extrême, alors plus rien ne m’arrêterait dans la vie. Et je comptais sur Lazlo pour arriver à en faire de même, je serais là pour m’en assurer, pour ne pas le laisser tomber une fois de plus à-travers cette nouvelle épreuve. À croire que nous étions faits pour être ensemble dans les moments douloureux. Nous étions à tour de rôle apparu à l’autre comme une lumière pour nous guider dans la nuit. Sortis de nulle part, mais prêts à tout pour redonner ce si beau sourire sur le visage de l’autre. J’avais une confiance aveugle en lui et j’espérais qu’il en était de même pour lui.

Les tremblements du corps de Lazlo semblaient se calmer et ses muscles se relâchaient entre mes bras. La douleur s’effaçait petit à petit et j’étais content de constater cette évolution. Lazlo allait s’en sortir, je le savais, il en était largement capable, surtout après tout ce qu’il avait vécu. Je fus heureux d’entendre à nouveau le son de sa voix, malgré la faiblesse de celle-ci. Un petit sourire s’afficha sur mon visage à sa remarque. S’il était capable de me dire des choses comme ça, c’est qu’il était en bonne voie. - Et toi des plumes Lazlo… Je te pensais pas de ce genre-là. Ma main vint doucement caresser le bord de sa tête alors que celle-ci se laissait aller contre mon épaule. Son autre remarque me provoqua un léger rire, rire très vite interrompu en sentant le blond victime de sa propre plaisanterie. Mes bras le serrèrent instinctivement, prêt à le soutenir si ses jambes venaient à le trahir. Mais Lazlo passa encore une fois au-dessus de ça et me démontra gentiment que je pouvais relâcher mon étreinte. Je le laissai doucement aller, restant à ses côtés, prêt à le rattraper au moindre faux pas. L’un de mes bras s’accrocha autour de sa taille en le voyant à nouveau flancher. Il était trop tôt pour que l’oiseleur puisse marcher. Il s’excusa mais je n’en avais pas besoin. - Tu n’as pas à t’excuser… Après tout, comme tu le dis si bien, j’ai failli te bouffer. Et sans cette panique, t’aurais pas fini dans ces câbles. J’aurais dû reconnaître tout de suite ton odeur et ne pas essayer de te suivre… Mon regard chercha le sien. - J’préfère encore que ce soit moi qui sois là, plutôt qu’un étranger. On sait jamais sur qui on peut tomber en ces temps de galère. Surtout que même si mes muscles me faisaient souffrir, ce n’était rien comparé à ce que Lazlo endurait.

Le blond regarda autour de lui et m’indiqua qu’on ne se trouvait pas si loin de chez lui. Je jetai un coup d’œil à mon tour mais ne reconnus pas vraiment où nous nous trouvions. J’avais perdu mes repères en suivant la colombe. Il continua en me faisant remarquer l’état dans lequel nous nous trouvions. Un nouveau petit rire me prit. Je n’avais pas l’habitude de me retrouver dans un tel état dans la rue, faisant toujours en sorte de ramener l’aigle jusqu’à mon appartement avant de me transformer. Je n’étais pas gêné de cet état, surtout que l’oiseleur m’avait déjà vu ainsi, mais j’étais plutôt inquiet de ce qui pourrait arriver si quelqu’un d’autre nous apercevait.

Le contact du front brûlant de Lazlo contre mon épaule me fit réaliser que de toute façon, nus ou pas, l’oiseleur devait se reposer avant d’entamer un quelconque voyage. - Il faut que tu reprennes des forces avant qu’on essaie de bouger. On va se poser un petit moment le temps que tu retrouves tes esprits et ensuite on ira chez toi. J’veux pas qu’on se retrouve coincés devant je-sais-pas-qui et qu’on soit dans la merde. Je regardai le fond de la ruelle dans laquelle nous nous trouvions et y emmenai doucement Lazlo. Un petit recoin nous cachait des regards indiscrets, parfait pour ne pas se faire surprendre par la milice. - Installe-toi là, même si je sais que c’est pas l’endroit le plus agréable… Je l’aidai à s’assoir, puis me posai à ses côtés, faisant confiance à mon ouïe fine pour repérer le moindre bruit suspect. Tout en restant vigilant à notre environnement, je replongeai mon regard dans celui de Lazlo, une question me brulant les lèvres depuis le début de nos retrouvailles. - Qu’est-ce qu’il s’est passé Lazlo… Pour que t’en arrives là…

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MessageSujet: Re: Red Wheelbarrow || Milo   Lun 11 Déc - 16:18


Douleur. A croire que leur relation ne se réveillait systématiquement qu'à chaque fois que cette dernière était à l'honneur. Qu'elle fusse psychologique, émotionnelle ou physique, la douleur était résolument le point commun de chacune de leurs rencontres. Comme si c'était ça, leur vérité à eux. Une vérité inéluctable. Ils ne s'étaient connus qu'à travers la douleur. Il s'étaient perdus de vue à cause de l'absence de la douleur. Ils se retrouvaient à présent, des années après et dans de toutes autres circonstances, et pourtant, elle était toujours là. Constante. Une problématique à laquelle ils trouveraient, encore, une forme de résolution. Avant de faire de prendre de nouveau des routes entièrement différentes.
C'était le temps qui les avait éloignés, c'était la force qu'ils avaient retrouvée. Tout du moins c'était comme ça que Lazlo avait ressenti cet étrange sillon qui s'était créé entre eux, une brèche qui s'ouvrait progressivement à mesure qu'ils s'étaient poussés mutuellement à retrouver une vie normale. Les blessés se servent-ils encore de leur béquille quand ils vont mieux ? Non, même pas par nostalgie. C'était cette sensation qu'il avait eue, venant de Milo. Une sensation pour laquelle il ne lui avait jamais voué de rancoeur, puisqu'il avait ressenti exactement la même chose. Pour autant, la coïncidence était troublante. Se retrouver à ce moment précis de leur vie, dans cet état précis, n'était pas vraiment la manière dont Lazlo aurait envisagé reprendre contact avec le jeune homme.
Mais il ferait avec. Parce qu'en réalité, il était sincèrement heureux d'être en sa compagnie en l'instant précis. Et il lui vouait exactement la même confiance sans limites qu'il lui avait vouée par le passé. Mohini le lui répétait souvent, qu'il faisait trop confiance au genre humain. Que c'était le meilleur moyen pour être déçu, ou trahi. Mais là, en l'instant présent, il savait qu'il avait raison.
Milo était entièrement digne de confiance, peu importaient les années qui les avaient séparés, le fait que l'aigle ait tenté de le dévorer ou le fait qu'ils aient très certainement beaucoup changé depuis qu'ils se connaissaient.

-Allons, allons, avec ma passion pour les oiseaux c'était évident que ça me pendait au nez, d'avoir des plumes plein les fesses !

Il aurait pu lui rendre la pareille, en ce qui concernait sa remarque. Jamais le blond n'aurait cru que son ancien ami ait pu être un métamorphe, ni même qu'il ait été capable de se transformer en aigle. Il avait beau compter un bon petit paquet de sorciers dans son entourage, il était toujours aussi naïf en ce qui concernait le surnaturel. Les hommes étaient des hommes, pour lui. Croire qu'ils fussent capables de prouesses bien au-delà de celles du commun des mortels était un postulat qu'il appliquait depuis tout gamin, sans réellement chercher plus loin. Tout le monde avait des capacités exceptionnelles et dignes d'intérêt. Qu'ils jettent des sorts ou soient capables de se transformer en raton laveur était un bonus, en ce qui le concernait. Un cran au dessus de croyances qu'il avait déjà. Pourtant, depuis sa transformation, il avait découvert un tout nouveau monde sur le plan cognitif. Même son entourage proche n'était pas forcément tout à fait humain. Une information qui l'émerveillait toujours autant, alors qu'il ouvrait un oeil nouveau sur ses plus vieilles connaissances.
Dont Milo. Milo qui riait à ses remarques, doucement, sans la moindre moquerie à son égard. Milo qui le soutenait sans insistance aucune, comme avant, alors que quelques instants plus tôt son alter-ego à plumes avait failli le dévorer. Sa peau était froide, sous son front enfiévré. Sa voix résonnait dans sa gorge, étrangement vibrante malgré que la douleur lui bouche les oreilles. Le bon sens qui s'échappait de ses lèvres poussa Lazlo à acquiescer en silence. Il avait raison. Mieux valait que ce soit lui plutôt que n'importe quel étranger. Non seulement parce qu'ils se connaissaient bien, mais aussi parce qu'il avait l'air de savoir parfaitement ce qu'il faisait.

Se laissant guider, chacun de ses muscles hurlant à l'agonie et le cœur au naufrage, il rejoint l'endroit que lui indiquait son ami à petits pas prudents. Se tenir debout lui filait une sacrée nausée, la douleur enflant par vagues dans son système, brouillant sa vision au passage. Au terme d'un effort surhumain, il s'assit à même le sol froid et ramassa ses jambes contre son torse pour garder une once de chaleur. Il regrettait ses plumes, même si elles lui avaient laissé une ribambelle de cicatrices sur la peau qui se refermaient lentement. Au moins, elles le tenaient à l'abri du froid.
Une fois Milo assis à côté de lui, il colla son côté au sien pour capter sa chaleur. La fièvre le faisait frissonner. Dire que la Volière n'était vraiment pas loin. C'était frustrant. Terriblement frustrant.
Dans sa vision périphérique, le profil de Milo se dessinait nettement. Ce n'était pas le moment, mais la fièvre aidait sa langue à se délier, et parler lui permettait de se raccrocher à autre chose que les élans douloureux qui traversaient son corps.

-J'aurais dû m'en douter, n'empêche. Tu m'as toujours fait penser à un aigle quand t'étais sur le qui-vive. Comme là.

Ce n'était pas méchant comme réaction, juste la manifestation des pensées qui filaient dans son esprit sans passer par le filtre de la bienséance. Se blottissant d'avantage contre Milo pour profiter de sa chaleur, il reposa sa tête dans le creux de son épaule. Sa peau était délicieusement fraîche. Les tambourinements de la fièvre contre son crâne s'apaisaient déjà un peu plus. La voix de son ami retentit de nouveau, poussant l'Oiseleur à s'accrocher à son regard sombre. Interrogateur.
Ah. S'efforçant à se concentrer sur la conversation, Lazlo risqua un léger haussement d'épaules qui s'acheva sur une grimace. Soutenir son regard était encore trop difficile, aussi reposa-t-il diligemment sa tête contre son épaule. Se concentra sur sa propre voix.

-Tu l'as dit tout à l'heure, j'ai mal calculé mon coup et je me suis pris des câbles dans les plumes, rien de bien méchant. Je maîtrise pas encore très bien la course d'obstacles, faut croire !

Il pouffa doucement. Pourquoi lui posait-il cette question alors qu'il connaissait déjà la réponse, de son propre aveu ?
A moins que... Merde, c'était pas ça, la question...

-Tu veux dire ma transformation ? C'est... C'est tout récent. Vraiment récent. Je me souviens plus bien des détails, mais ça impliquait une bombe, de très mauvaises blessures et le risque d'y passer. De ce que j'ai compris, me transformer était la seule solution, on avait pas le temps pour aller jusqu'à l'hosto...

Ses souvenirs de cette nuit-là étaient brumeux, à chaque fois qu'il tentait de se rappeler des événements. Il se souvenait de l'explosion, puis tout était nébuleux. Des bribes de voix, de paroles échangées, le regard perçant, bouleversé, de Mikkel. Le bourdonnement de la voix de Maisy alors qu'elle récitait une incantation, puis la sensation d'être enfermé dans un écrin de douleur. Suite à ça, il avait eu la sensation d'avoir dormi pendant des journées entières. De temps en temps, il avait eu l'impression de voir le monde par les yeux d'une autre personne. Il réalisait à présent que c'étaient ceux de la colombe.
Un nouveau haussement d'épaules, une nouvelle grimace.

-C'est bizarre, comme sensation. Mais on s'habitue bien à tout, donc je peux m'y faire. Je crois. Tout ce dont je suis sûr c'est que mes amis m'ont sauvé la vie, cette nuit-là.

Il s'y habituerait, un jour. Il manquait d'entraînement, il manquait de volonté, ce soir-là. Il pouvait sentir la frustration de n'être aucune maître de son corps le ronger jusqu'à la moelle, accentuée qu'elle était par le fait que son appartement n'était littéralement qu'à deux pas de l'endroit où ils se trouvaient. Mais il se savait encore trop faible pour faire quoi que ce soit de plus.
La souffrance s'était calmée, pendant quelques instants, et lui rappela brutalement qu'elle n'était pas encore tout à fait partie. Enfouissant son visage dans la peau fraîche de son ami, Lazlo réprima un grognement douloureux. Au terme d'une minute, il releva le visage, les sourcils froncés, se contenant autant que possible. Milo lui avait dit de ne pas lutter. De la laisser filer. Il en était incapable.

-T'es sûr que t'as... pas froid ? Ta peau est gelée...

C'était un état de faits. Toute aussi agréable que soit la sensation contre ses muscles engourdis, Milo avait l'air de mieux maîtriser sa transformation. Ce qui signifiait qu'il devait probablement être glacé jusqu'à l'os alors qu'ils parlaient, et que Lazlo les ralentissait. Pourtant, il ne bougeait pas.
Rassemblant ses forces, Lazlo rouvrit les paupières pour plonger un regard profondément interrogatif dans les iris sombres de l'aigle.

-T'as l'air de maîtriser beaucoup plus que moi, les histoires de transformation, comment ça se fait ? Je savais même pas que t'étais capable de ça.

Depuis sa transformation, il était là, ce nouveau monde. Plein de nouvelles couleurs, de nouvelles saveurs. Pleines de nouvelles questions sur tout le monde qui l'entourait. Depuis sa transformation, il sentait la colombe qui lui dictait de nouvelles formes d'intuitions. Comme la sensation de découvrir enfin qui était humain et qui était un peu plus qu'humain, cet autre chose étrange et surprenant qu'il connaissait sans s'en rendre réellement compte. Milo était-il déjà un aigle quand ils se connaissaient ? Etrangement, il ne le croyait pas. Là où ils en étaient, à l'époque, ils se parlaient beaucoup. L'information aurait bien dû tomber entre eux à un moment donné.

-Comment t'as été transformé ?

Parler. Ou plutôt chuchoter. Son ami avait raison, ils étaient suffisamment à l'écart là où ils se trouvaient, même si la situation n'était pas des plus confortables. Instinctivement, Lazlo se resserra contre son ami. Ils avaient vécu pire, tous les deux. Il y avait toujours pire.
Et bientôt, ils pourraient tenter de fouiller les alentours à la recherche d'habits de fortune pour filer jusqu'à chez lui. Il en était certain.






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MessageSujet: Re: Red Wheelbarrow || Milo   Mer 10 Jan - 20:56


Red Wheelbarrow
L’ouïe scannait le moindre bruit tandis que mes yeux parcouraient notre environnement. Malgré la douleur qui endolorissait encore mes muscles, j’étais prêt à m’enfuir à la moindre menace. Je ne laisserais pas Lazlo ici, oh ça jamais. Je me sentais responsable de lui en cet instant. Il avait toujours été là quand j’en avais eu besoin et même si nous nous étions perdus de vue lorsque nos plaies avaient été pansées, il avait eu cette délicatesse et ce savoir-faire avec ma douleur d’autrefois. Mais aujourd’hui, le mal était différent. Comme un souvenir du mal, une vieille blessure qui s’était refermée mais dont la simple remémoration nous provoquait des sursauts. Elle était vieille, pansée, mais toujours là. Les démons d’aujourd’hui s’était fait un nid autour et pour réussir à les faire fuir, il ne suffisait pas de les battre un à un, non, il fallait aller au cœur du nid et tous les combattre en une fois. Cette épreuve faisait peur, alors on la laissait là, on apprenait à vivre avec.

Les paroles de Lazlo me sortirent de mon tour de garde intérieur alors que mes yeux se posaient une nouvelle fois dans les siens. Un léger sourire se dessina sur mes lèvres. - Vraiment ? Tu t’es jamais dit que j’aurais fait une bonne chèvre ? Le ton de l’ironie me détendait, me rappelait le passé. Mais le sérieux revint, Lazlo me confia comment il s’était transformé et je l’écoutai attentivement, un petit sourire rassurant au bord des lèvres. Il évoqua la bombe et je me rappelai de quel côté de la ville Lazlo menait la bataille. Je n’avais jamais réussi à comprendre jusqu’où il était allé, s’il faisait partie de ce mouvement de rébellion ou s’il menait son propre combat, mais j’avais deviné qu’il essayait de faire bouger les choses. Il en avait toutes les raisons et surtout, il possédait cette volonté que je n’avais pas trouvé en moi. Cette volonté de faire changer le monde. - Tu mènes toujours cette guerre…? Ils méritent pas que tu risques ta vie pour leur ouvrir les yeux… J’avais personnellement pris l’habitude de ne plus me mêler des affaires des plus hauts placés. J’avais préféré apprendre à fermer les yeux. Autrefois, je me serais levé, indigné, j’aurais hurlé l’injustice de ce monde, mais voir mon père tué dans cette arène, devant tous ces gens, m’avait démontré que même avec la preuve sous les yeux, la majorité des gens préféraient vivre avec, applaudir le spectacle. Je m’étais plié à cette majorité, honteusement. J’avais baissé les bras. Oui je m’occupais de ceux dans le besoin à l’hôpital, mais ce n’était pas pareil. Je n’étais pas comme Lazlo, à agir. Du moins, je ne l’étais plus. Pourtant, les actes de l’oiseleur avaient bien failli le mener à sa perte. - T’as eu de la chance qu’ils soient là, Lazlo.

- Ça vient avec l’expérience tu verras… Mon regard se perdit dans le vide alors qu’un sourire se formait au coin de mes lèvres. - C’est comme en amour. Au début ça fait mal, on sait pas ce qu’on fait, puis on découvre comment ça marche et ça devient un vrai plaisir. Il devait bien savoir de quoi je parlais. L’amour était un sujet si vaste et si compliqué, mais le parcours en valait la chandelle. C’était pareil pour les transformations. Au départ, tout semble si douloureux, comme un vilain cauchemar dont on n’arrive pas à se réveiller. Puis on dompte l’animal, on communique avec lui jusqu’à ne faire plus qu’un avec lui. Le mécanisme se met en route et tout devient simple, magique. La douleur reste présente, éveillée dans un coin de notre tête pour l’éternité, mais on finit par la mettre de côté, à passer au-dessus et à presque parvenir à l’oublier. J’espérais sincèrement que Lazlo réussirait à ce point un jour, qu’il comprenne à quel point son épisode infernal lui apporterait une multitude de choses extraordinaires.

Le contact brûlant de la tête de l’oiseleur contre ma peau me ramena à la réalité encore une fois. Mon regard perdu vint rechercher les yeux de Lazlo. - J’vais pas te mentir et te dire que j’ai chaud, mais j’ai pas froid. L’aigle est là, il bouillonne et me tient chaud intérieurement. Ma phrase se ponctua d’un nouveau sourire, comme pour le rassurer. - T’en fais pas pour moi, va. L’important c’est que tu te remettes sur pied et que t’arrives à marcher jusqu’à chez toi. J’aurai tout le temps de me réchauffer une fois que tu seras en sécurité. Ma main vint caresser sa tête. - Comment tu te sens d’ailleurs ? La douleur passe quand même ?

Vinrent ensuite ses interrogations quant à ma maitrise et ma transformation. Mon regard se perdit à nouveau dans le vide, me replongeant dans le passé. Si les actes de Lazlo avaient failli le mener à sa perte, mes propres actes avaient failli en faire de même. Un long soupire me prit. - Ca va faire plus d’une année et demie que j’ai été transformé. J’ai passé des semaines entières à m’entraîner à maîtriser mes capacités simplement parce que la douleur m’était insupportable. Comme toi, tout est un peu flou. J’étais à l’hôpital, j’avais pris une trop grosse dose... Mes sourcils se froncèrent, me rendant compte de mon aveu. Lazlo était-il au courant de mes consommations de drogue ? Je n’avais plus souvenir d’en avoir consommé devant lui ou d’en avoir parlé. -J’me suis retrouvé comme un con par-terre avec la sensation de claquer. Par chance, mon patient était sorcier et m’a transformé. A part ça, tout ce dont je me souviens, c’est de l’impression que mon corps tout entier allait exploser. J’aimerais parfois pouvoir oublier cet épisode. A quoi point tout mon corps avait été en souffrance, comme si on m’avait transpercé avec un million de lames au même moment, au point d’en perdre les pédales, d’en devenir fou.

Mon bras se referma autour de l’oiseleur lorsque celui-ci se colla contre moi. - Une fois l’étape du marteau-piqueur contre la tête passée, c’est beaucoup plus facile de prendre sur soi et d’aller de l’avant. Tu verras. Et s’il le faut, je resterai à ton chevet. Ma tête se releva et je regardai autour de moi. - Mais avant, il faut trouver comment retourner chez toi. Il n’y avait pas grand-chose autour de nous pour nous aider. Nous étions tous les deux nus comme des vers et nous ne savions pas ce qui nous attendait à chaque coin de rue. - On peut soit y aller comme ça, au risque de se faire pincer par la milice ; sinon, y’a sûrement moyen de trouver quelque chose dans les poubelles là-bas ; ou encore, je pourrais me transformer et aller chercher quelque chose. Mais je refuse de te laisser ici tout seul.

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MessageSujet: Re: Red Wheelbarrow || Milo   Sam 20 Jan - 1:35


Il y avait une guerre, dehors. Il y avait un monde moribond tout entier qui se soulevait contre un système qui ne voulait pas de sa liberté. Il y avait une guerre, dehors, celle des Hommes qui souhaitent des droits qu'on leur avait volés. Il y avait cette guerre, dans son corps. Celle de tout son être qui se rebellait contre sa seconde conscience, contre cette seconde nature, toute nouvelle, qui s'était éveillée au soleil. Et si Milo parlait de guerre, s'il parlait de continuer la lutte, il ne se doutait pas d'à quel point il était proche de la vérité. Avouer les conditions de sa transformation avait relâché une part de la douleur de Lazlo. Une manière comme une autre d'assumer cette nouvelle part de lui alors même qu'elle semblait tout faire pour qu'il veuille l'étouffer au fin fond de son esprit. Mais était-ce si surprenant, pour son ancien ami, qu'il veuille encore se battre ? La lutte était réelle, pour lui. Bien trop réelle. Il ne se battait pas pour le plaisir, il se battait pour assurer un futur un peu plus reluisant aux générations à venir. Il se battait pour assurer un futur où personne n'aurait à avoir peur d'aimer. Peur de vivre. Peur d'exister.

-Si je risque pas ma vie, personne ne le fera. Il faut bien des cons comme moi pour faire tourner le monde, et tant pis si c'est à coup de bombes. La Cause est plus importante que juste "moi". C'est pour bien plus que juste ça que je me bats...

Tous. Ils avaient tous ce discours, et il allait finir par les écouter, si ça continuait. Mais lutter pour avoir enfin le droit d'aimer Mikkel, c'était ça qui le tenait. Que les gens tout autour de lui, que le principal intéressé le comprennent enfin, ça faisait partie du problème. Le monde tout entier était en guerre, oui. Une guerre où beaucoup trop des opprimés continuaient d'enfoncer leur tête dans le sable, en attendant que les bombes pètent, ou que les miliciens leur tirent dessus. Comme Milo. Mais Lazlo n'était pas déçu par sa réaction. Il y était habitué. Il était surtout surpris que son ancien ami ait pu croire qu'un jour, le blond se serait réveillé et aurait pu potentiellement raccrocher le tablier. Ce n'était pas lui. Ce ne serait jamais lui, sauf si Mikkel lui demandait explicitement de se ranger.

L'amour. La comparaison laissa Lazlo songeur quelques instants, alors qu'il profitait de la chaleur de Milo. Dans ce monde de fous, il y avait encore ça, l'amour. C'était ça qui le menait à affronter les fusils et les matraques, tous les jours de sa vie. Si une transformation était comme l'amour, est-ce que ça signifiait de souffrir à chaque fois ? Parce que putain ce qu'il douillait. Comme quoi, Milo n'était pas si loin du compte.

-Espérons que ma vie amoureuse passe à la partie plaisir, alors, que j'aie des prémisses de ce que ça donnera pour les transformations... !

Le sarcasme était sorti tout seul, après une grimace douloureuse. Tout son corps le lançait, la fièvre ne semblait pas vouloir se faire la malle, et Milo abordait des sujets critiques, après tout ce temps sans qu'ils ne se soient vus. Lazlo aurait ri, en temps normal. N'aurait pas trahi ce qui lui passait par la tête, si ça ne lui permettait pas de se raccrocher à un état approximatif de conscience. N'aurait pas trahi le chaos qu'était sa vie personnelle sans un minimum d'introduction. Mais ce n'était pas le cas. Espérant que Milo ne prenne pas sa remarque comme un ombrage, il releva les yeux vers lui. Il n'avait pas l'air surpris, ou marqué, par sa réflexion. A la bonne heure.
S'étaient-ils aimés, Milo et lui ? Lazlo aurait été incapable de répondre à cette question, pourtant elle ne manqua pas de valser sous ses mèches blondes. Une question toute rhétorique qui n'appelait pas de réponses, parce qu'il n'y en avait tout simplement aucune. Ils s'étaient rapprochés, comme le font deux êtres au naufrage. S'étaient soutenus l'un l'autre pour éviter de se noyer. Peut-être, peut-être qu'il y avait eu de l'amour, ou peut-être n'était-ce que de la tendresse. Une tendresse confuse, une tendresse éclatante, qui restait encore entre eux quand bien même les années les avaient séparés, en témoignait la main de Milo dans ses cheveux ou la façon dont il s'était spontanément resserré contre le brun, lui apportant sa chaleur sans un mot. Combien de temps sans qu'ils ne se soient retrouvés ? Trop longtemps.
Lazlo grimaça en sentant Milo bouger légèrement. La douleur s'apaisait, pas suffisamment à ses yeux, mais sûrement. Milo n'avait eu aucune raison de lui mentir, et ses paroles se justifiaient. A mesure que la conversation se poursuivait, la douleur s'évanouissait. Il ne courrait pas le marathon. Mais il pourrait potentiellement tenter de se redresser, d'ici une poignée de minutes.

-Ça passe. J'vais probablement attendre encore un peu avant de m'inscrire aux Jeux Olympiques, mais à je pense que d'ici quelques minutes ça devrait aller pour marcher jusqu'à chez moi.

La conversation se poursuivit, partage d'expériences toutes aussi traumatiques sur le ton bas de la confidence. Levant difficilement les yeux, Lazlo remarqua que le visage de son ami s'était assombri. Encaissa les détails de sa transformation, se resserrant par réflexe contre lui. La fièvre arrondissait les mots de Milo, mais ne les dénuait pas de leur force. Ne les dénuait pas de l'ampleur tragique de ce qui lui était arrivé. L'Oiseleur fronça les sourcils. Du temps où ils s'étaient connus, il était arrivé que le jeune homme consomme de temps à autres des drogues légères. Trois fois rien, pas de quoi tuer un homme. Alors qu'il ait été à deux doigts de mourir à cause d'une trop grosse dose était surprenant. Etait douloureux. Une vague de culpabilité le traversa, alors qu'il posait un regard compatissant sur le visage défait de son ami. Il ne le jugerait pas, non, il n'en avait pas le droit. Pas avec ce qu'il faisait, pas avec les plants de marijuana scrupuleusement cultivés sur son toit. Mais il comprenait. Il comprenait que des fois la vie soit suffisamment une pute pour qu'on ne la supporte plus. Il comprenait que des fois, il suffisait d'une erreur, d'une seule, pour arriver aux portes des Enfers. Attrapant le bras de Milo au creux de sa paume, il effectua de petits mouvements du pouce contre sa peau. Murmura, dans un souffle.

-Toi aussi, t'as eu de la chance qu'il soit là.

Il ignorait les raisons de Milo, ce qui l'avait poussé à plonger à ce point dans l'étreinte venimeuse de la drogue. Mais il voyait à son regard que le jeune homme savait qu'il avait eu droit à une seconde chance. Le même regard que le sien. A moins que la fièvre ne le fasse délirer. Ce qui était une possibilité à ne pas exclure.
Le brun reprenait la parole, son profil aquilin pointant vers les poubelles qui jonchaient le sol, un peu plus loin dans la ruelle. Lazlo acquiesça à sa proposition. Il se sentait plus fort, et même si la fièvre provoquait un fourmillement désagréable tout le long de sa peau, il était préférable qu'ils bougent. Parce qu'il n'avait aucune envie de passer le reste de sa soirée dans cette ruelle, et encore moins nu comme un ver. Avisant le container que Milo désignait, il étreignit plus fortement son bras.

-T'as raison, faut qu'on bouge. Si tu m'aides, je devrais pouvoir t'aider à fouiller la poubelle, là. Si on a de la chance, on trouvera de quoi se couvrir. Et au pire, on sera élégamment parfumés.

A mouvements calculés, chaque tentative hérissant ses nerfs d'une centaine d'épines, il prit appui sur l'épaule de son ami et tenta de se redresser. Ses jambes avaient beau chanceler, elles avaient repris un soupçon de consistance. Suffisamment pour que, soutenu par Milo, il soit capable de marcher à petits pas mesurés. Même si sa tête tournait. Même si la douleur lui flanquait la nausée. C'était trop dangereux de rester ici, et il n'aurait pas bien vécu que son ami file à tire d'ailes en le laissant ici. Pas maintenant. Pas alors qu'ils se retrouvaient tout juste.
Lentement mais sûrement, ils atteignirent les poubelles, cachées dans un recoin plus obscur de la ruelle. Serrant les mâchoires sur l'intérieur de ses joues pour maintenir sa fébrilité, l'Oiseleur tira deux des sacs du container, et retomba à genoux à côté d'elles. Le sol, froid et humide, apaisait si bien sa douleur qu'il aurait eu envie d'y mettre le visage. Mais ils avaient autre chose à faire.

-J'ouvre celui qui est devant moi et tu t'occupes de l'autre ? Ca sera plus rapide. Et le plus vite on trouve des fringues, le plus vite on se tire d'ici !

Il était toujours aussi pâle, il avait toujours les mains aussi tremblantes, mais il n'allait pas s'arrêter à si bon compte. Pas alors que son appartement était aussi proche. Rassemblant ses forces, il tira sur le plastique pour y déchirer une ouverture. Attrapa le fond et répandit tout son contenu sur le sol, avant d'inspecter les détritus rapidement. Un bref balayage lui apprit que non, tout ce que contenait le sac n'était qu'un ramassis d'ordures. Pas une once de textile, pas un chapeau, même pas une chaussette délestée de sa copine. Rien. Avec un peu d'espoir, Milo aurait trouvé quelque chose, lui. Sauf que, clairement, les deux sacs étaient aussi dénués d'intérêt l'un que l'autre. Et ils étaient de retour à la case départ.
Exténué, fébrile et fiévreux, l'Oiseleur s'adossa au mur le plus proche dans un soupir. Le contact du froid, contre sa peau, était un délice. Sauf qu'allait arriver un moment où son compagnon, lui, allait mourir de froid. Un léger rire désabusé franchit sa gorge.

-Partis comme on est, le plus simple à faire, ce serait encore d'enfiler ce qui reste des sacs et se tirer avec ça sur le dos !

Il ricana encore une minute avant qu'un déclic ne se fasse dans son esprit encore embrumé. Mais oui ! Mais c'était ça, la solution !

-Et pourquoi on le ferait pas, directement ? C'est juste l'affaire de quelques mètres, histoire d'avoir un truc à se mettre, et on file direct chez moi !

L'idée n'était pas bien reluisante. Il pouvait même comprendre qu'elle puisse être dérangeante. Mais au point où ils en étaient... C'était cette étrange révélation qui se lisait dans le regard épuisé qu'il jeta à Milo. Faisons comme ça. On sera plus rapidement tirés d'affaire.

-Y'a de l'eau chaude et du savon chez moi, si ça peut te convaincre.


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MessageSujet: Re: Red Wheelbarrow || Milo   Lun 5 Fév - 2:34


Red Wheelbarrow
J’admirais réellement Lazlo et son combat. Il semblait emporté par une envie de sauver le monde de cette misère vraiment remarquable. Je l’avais envié, j’avais même parfois regretté ne pas avoir osé me joindre à ce combat. Mais si mon courage avait pu me donner des ailes – littéralement – dans certaines situations, il m’avait carrément abandonné sur ce coup. L’enjeu était trop grand. Je refusais de voir plus de mes amis mourir. Pensée égoïste ? Peut-être. Mais j’estimais avoir perdu assez de monde autour de moi pour avoir envie de garder ceux qui restaient à mes côtés. Mais les paroles de Lazlo étaient si vraies. Il en fallait « des cons comme lui », malheureusement. Tout ce que je pouvais égoïstement espérer, c’était de ne jamais avoir à apprendre sa mort. Jamais. Mon regard se perdit à nouveau. - J’aurais sincèrement aimé avoir ton courage, Lazlo. Mais j’crois que j’en ai marre de voir les gens que j’aime mourir autour de moi. J’sais très bien que c’est pas en ne faisant rien que je les perdrai pas, mon père en a été la preuve. Mais voir ces connards applaudir sa mise à mort m’a juste montré qu’ils aiment ça, qu’ils veulent ce spectacle et qu’ils changeront pas. J’me trompe peut-être, j’en sais rien. Mais je suis fatigué de me battre contre eux. J’avais préféré baissé les bras, pardon.

Le ton changea. Je mis de côté la guerre et le sujet passa sur l’amour. Une jolie transition à en faire rêver plus d’un. Oui l’amour faisait mal au début, oui il fallait bosser pour avoir quelque chose de beau, non rien ne venait tout seul, mais putain ce que ça faisait du bien. Même s’il fallait se battre des mois voire des années pour atteindre la parfaite harmonie avec la personne de nos rêves, le chemin n’en valait-il pas la chandelle ? La remarque de l’oiseleur me vola d’ailleurs un rire. Je sentais bien que son sarcasme couvrait une vérité, que même sur ce ton, Lazlo se posait réellement des questions et il en avait le droit. De toute façon, je n’avais pas à juger la gestion de sa vie et même si j’étais curieux de savoir où il en était en ce moment sentimentalement, c’était à lui de m’en parler s’il en avait envie. Nous avions partagé des choses, nous étions soutenus, avions pris du plaisir ensemble mais en aucun cas Lazlo me devait quelque chose. J’avais eu des sentiments pour lui, mais pas des sentiments aussi forts que de l’amour, à mon avis. Je m’étais attaché à lui, sans le moindre doute, j’avais eu un pincement au cœur en voyant nos chemins se séparer, mais j’avais surtout été heureux de vivre cette expérience. J’en souriais encore aujourd’hui en y repensant. S’il avait fallu que notre histoire reprenne là où elle s’était arrêtée, je ne l’aurais pas refusé, très certainement, et en même temps, si notre rencontre avait pour seul but une amitié et un soutien, j’étais partant également. Sa seule présence me suffisait, peu importe la raison. Les sentiments avaient beau être forts, ils restaient confus, et essayer de comprendre maintenant ce qu’ils signifiaient, après une si longue absence, représentait à mes yeux une perte de temps. - Le plaisir viendra, t’en fais pas. Un sourire, une caresse, pour accompagner ces promesses sans convictions. Je ne connaissais pas sa situation, je ne savais pas ce qu’il vivait en ce moment, ses relations ou encore n’importe quoi de ce que représentait sa vie en ce moment. Il était devenu colombe et c’était tout ce que je savais à son sujet depuis que nos routes avaient pris un différent tournant.

Je ne manquai pas la grimace de Lazlo même si ses paroles m’indiquaient qu’il se sentait légèrement mieux. Le déplacement ne serait pas pour tout de suite, mais nous étions en bonne voie. S’ensuivirent confidences et hochements de tête compatissants. Mais je surpris ce regard de culpabilité au fond des iris de l’oiseleur. Ma tête vint s’enfoncer au fond de mes épaules. Oui la vie avait été une pute, mais avais-je réellement eu le droit de m’infliger ça alors que des gens crevaient de faim tous les jours, que j’en voyais les dommages collatéraux tous les jours à l’hôpital ? Avais-je réellement eu le droit d’oublier ce qui me retenait ici, de faire ce pas de trop ? Avais-je compris la leçon ? Avais-je réellement repris ma vie en main au point de ne jamais refaire cette erreur ? Non, et le problème était là. L’addiction avait pris chaque parcelle de mon corps et même si j’avais failli en crever – que j’en étais carrément mort en fait – j’étais trop lâche pour arrêter. Je donnerais ma vie pour cet instant de plané. Je risquais la prison, voire une seconde mort, mais non, le camé en moi était incapable de dire non à cette merde. Je préférais me voiler la face derrière ces faux-semblants de bonheur, chialer en pensant à la rechute tout ça pour en reprendre plus la fois d’après. J’étais pas prêt à quitter tout ça et enfin apprécier ce que j’avais. J’avais pas encore digéré le passé et peut-être que mes retrouvailles avec Lazlo y étaient aussi pour quelque chose. Peut-être que j’étais apparu devant lui pour l’aider à surmonter l’épreuve des transformations, mais peut-être que ça ne s’arrêtait pas là, qu’il aurait également un rôle à jouer dans mes conneries. Le contact de sa main contre mon bras me provoqua des frissons sans pour autant faire partir ce sentiment de honte. Ses paroles au creux de mon oreilles eurent le même effet. Je savais que la vie m’avait offert une deuxième chance, que je n’avais qu’à arrêter de jouer au con pour en profiter pleinement, enfin faire quelque chose de cette opportunité, je le savais, mais je ne le faisais pas. J’étais en revanche persuadé au fond de moi qu’un jour, je laisserais tout ça derrière moi et deviendrais quelqu’un d’autre, de meilleur. Mais pas tout de suite. J’avais encore besoin de ma bulle pour l’instant.

Je changeai de sujet et avisai les poubelles. Lazlo serra plus fermement mon bras et je me rendis compte de la différence de force qu’il y avait avec tout à l’heure. Il avait repris des forces, c’était certain. Pas au point de pouvoir marcher jusqu’à chez lui sans peine, mais on y était presque. Il tenta de se relever, s’appuyant sur moi et je tâchai de l’accompagner comme je pouvais, tout en écoutant ce qu’il me disait. Je ne pus m’empêcher de sourire en nous imaginant couvert de déchets de la tête aux pieds. J’étais si loin d’imaginer à quoi nous allions ressembler plus tard. Je l’aidai à marcher jusqu’aux containers et l’aidai même à hisser deux sacs hors de celui-ci. Je le regardai s’installer, hochai la tête à ses paroles puis attrapai l’autre poubelle, en déchira un bout et me penchai pour en voir le contenu. - Faudra pas faire les pénibles. Le style passera en second plan. Je gloussai et m’empressai de retourner le sac et de le vider sur le sol. Etalant rapidement les déchets devant moi, la conclusion fut rapide. Rien. Mises à part des épluchures et autres ordures banales, il n’y avait rien. Fatigué et déçu, je me laissai tomber sur mes fesses. Le regard se tourna sur Lazlo et je constatai que le résultat était le même de son côté. L’oiseleur s’adossa au mur puis laissa échapper un rire. Ses paroles suivantes lui apportèrent la solution ; nous habiller des sacs. Je le regardai, perplexe, alors qu’il m’expliquait son plan. Après tout, pourquoi pas. C’était effectivement l’affaire de quelques minutes, histoires de parcourir les quelques mètres qui nous séparaient de son appartement. Je fis mine de réfléchir mais le regard épuisé que Lazlo me lança me convainquit. Surtout qu’il ajouta des arguments de chocs. - T’as des couvertures aussi et tout, pour après ? Je lui adressai un sourire sincère. Allez, on ne risquait pas grand-chose à part un parfum un peu spécial. Et il me proposait du savon en rentrant. Je n’avais rien pour contrer sa stratégie. - Bon je marche. Bouge pas, je vais te concocter une petite tenue absolument magnifique. Je rigolai doucement et attrapai le sac poubelle délaissé négligemment devant moi et le secouai pour enlever les derniers détritus encore logés à l’intérieur. Je coupai un trou pour faire passer la tête du blond et deux autres trous un peu plus bas pour ses bras. Je me relevai et me posai à ses côtés, lui passai le sac autour du cou et le fit descendre le long de son corps. Je fis mine de réfléchir, une main sur le menton comme un styliste à la recherche de l’inspiration puis me levai et allai chercher quelque chose qui ressemblait à une corde pour l’enrouler autour de sa taille. Je contemplai mon travail et ne pus m’empêcher de pouffer une nouvelle fois. - Si avec ça tu fais pas chavirer tous les cœurs, je sais pas ce qu’il faut franchement. Je le regardai une dernière fois de haut en bas puis attrapai le deuxième sac en rigolant pour me faire une tenue similaire. Une fois fait, je tournoyai lentement sur moi-même. - Alors ? Digne des plus grands stylistes ? La Fashion Week s’ouvre à nous ou pas ?

Les courbettes et les rires terminés, j’attrapai doucement Lazlo et me dirigeai vers le coin de la rue, guettant la moindre présence d’un membre de la milice. Je finis par me tourner vers mon ami. - Prêt à faire le sprint final en sac poubelle ? Ça va aller ou t’as encore besoin de quelques minutes ?


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MessageSujet: Re: Red Wheelbarrow || Milo   Dim 18 Fév - 23:43


Ce n'était pas comme ça que Lazlo aurait imaginé ses retrouvailles avec Milo, en réalité. Si parler de tout et de rien avec son ancien ami s'avérait aussi naturel que s'ils s'étaient quittés la veille, l'Oiseleur aurait préféré que ça se passe dans un cadre moins froid, moins humide, et avec nettement moins de fièvre. Ou, encore, la sensation que son corps tout entier venait d'être lacéré par une centaine de lames. Mais les choses étaient ce qu'elles étaient, il avait bien fini par l'apprendre, un peu à ses dépens, au cours des dernières semaines. Les choses étaient ce qu'elles étaient, et ils parlaient de vivre comme ils parlaient de lutte. Comme ils parlaient d'amour. Une conversation étrange, un concept surprenant qui s'était laissé embarquer entre eux, avec un naturel déconcertant. Parler de la douleur amoureuse avec un homme qu'il avait, lui aussi, aimé pendant une période douloureuse de sa vie. C'était peut-être pour ça que communiquer avec Milo semblait aussi naturel, aussi spontané. Parce qu'au fond, en dépit de comment s'était terminée leur relation, ils s'aimaient peut-être encore un peu, au fond. Des restes d'une tendresse fanée, un peu douce, un peu nostalgique, qui teintait leurs rires faibles d'un soupçon de connivence surprenant.
Tout aussi surprenant que ces gestes affectueux qu'ils avaient encore, entre eux. Il y avait toute une proportion non-dite, entre eux, un petit substrat de ce qu'ils avaient été l'un pour l'autre, qui les enroulait encore de sa chaleur. Les enveloppait dans cette douceur paradoxale, compte tenu de leur éloignement mutuel. Comme si les choses étaient restées en suspens, les émotions, les gestes, les sentiments, jusqu'à temps de reprendre leur mouvement au moment de leurs retrouvailles. Et, tout aussi bizarres soient ces instants qu'ils se volaient l'un à l'autre, Lazlo était profondément heureux d'être tombé sur Milo. Parce que le jeune homme savait toujours trouver les bons mots, les mots justes, pour apaiser ses tourments.

La conversation s'était naturellement essoufflée pour partir dans des considérations nettement plus pragmatiques. Enfin, pragmatiques, au vu de la situation. Aussi pragmatiques que le pouvaient l'être les pensées de Lazlo, tout embrumé qu'il était par sa fièvre. Considérant les poubelles, il avait jeté sa proposition comme une bouteille à la mer, sans être certain que Milo le suive. Force fut de constater qu'il adhéra, et plutôt rapidement, à l'idée. Après tout, des sacs poubelles n'étaient au final qu'un vêtement comme un autre. Ils ne se feraient pas arrêter pour attentat à la pudeur, au moins. Et, au pire, ils seraient considérés comme des idiots un peu trop simplets qui, la fin du monde s'étant produite depuis longtemps, avaient décidé de vivre en survivalistes jusqu'à la pointe des cheveux. Un bon deal. Un sacrément bon deal.

-Arrête, on sera formidables !

Cloué au sol par une nouvelle montée de fièvre, l'Oiseleur ricanait contre son mur en briquettes. Mieux valait en rire qu'en pleurer, de tout le désastre de leur situation. Mieux valait ça que se laisser aller à claquer des dents ou trembler de tout son long à cause des chauds-froids persistants, de ses jambes encore trop molles ou de cette maudite douleur qui menaçait de le faire tourner de l'oeil. Avisant son compagnon, il acquiesça vaguement de la tête dans sa direction et le laissa s'occuper des sacs poubelle, appuyant son visage contre les briques du mur contre lequel il se tenait. Le contact glacé lui donna juste ce qu'il lui fallait comme coup de fouet pour le maintenir éveillé. Le remue-ménage que faisait Milo, à ses côtés, lui parvenait comme passé à travers un filtre épais. Ses oreilles bourdonnaient, et il sentait les premiers fourmillements d'un début d'inconscience au bout de ses lèvres. Rouvrant les yeux, il vit que son ancien ami s'était rapproché, et tendit approximativement les bras pour se laisser habiller. Le plastique collait à sa peau, à cause de la sueur qui sortait abondamment de ses pores, mais il lui tenait chaud, ce qui eut pour mérite de le réveiller un peu plus.

-A défaut du coeur des autres, y'a déjà le mien qui chavire rien qu'à l'odeur !

Une fragrance pestilentielle émanait du plastique sombre qui recouvrait son corps, suffisante pour réveiller les morts. Suffisante pour réveiller un Oiseleur à moitié mort. Prenant son parti de la situation, Lazlo s'appuya sur le mur pour se relever. Ses jambes étaient branlantes, mais nettement moins que précédemment. Il ne pouvait toujours pas courir un quatre fois cent mètres, mais il pourrait tenir la distance pour rejoindre la quiétude de son foyer.
Non loin, Milo s'activait toujours, avant de passer à son tour un sac histoire de cacher sa pudeur. Coulant un regard sur sa plastique, l'Oiseleur se fendit d'un nouvel éclat de rire.

-Tu es magnifique, ma chérie ! A nous les podiums, les tapis rouges et les petits fours !

C'était un fait. Ils feraient fureur sur un podium, à se déhancher comme des top modèles du dimanche qu'ils étaient l'un comme l'autre. Des tréfonds de sa fièvre, Lazlo pouvait même entendre les applaudissements vigoureux d'une foule en délire, prête à s'arracher les dernières créations de Milo Aldrin, Fashion Designer de l'Extrême. Il pouffa un peu avant de se laisser cueillir par un bras en travers de sa taille. S'appuya par réflexe sur son ami, et le suivit en clopinant jusqu'à l'embouchure de la ruelle. Balayant le croisement du regard, il acquiesça lentement à l'interrogation du brun. Il n'était pas du tout prêt, mais il ferait en sorte de l'être. Parce que son immeuble était si proche qu'il pouvait presque sentir les odeurs d'encens et de tabac froid qui flottaient dans son appartement, malgré la puanteur de leur accoutrement.

-Il faut, de toutes façons. On prend à droite, et ensuite la seconde rue à gauche.

Il fallait, oui. Ce n'était pas qu'une question de choix, c'était une question de sécurité. A découvert, à moitié nu dans les rues de la Nouvelle Orléans en pleine nuit, c'était trop risqué. Alors, emboîtant autant le pas de Milo que possible, il l'aiguilla à travers le dédale de ruelles. Tous ses muscles le tiraient atrocement, chaque pas était un supplice, la douleur lui coupant le souffle, mais il valait mieux ça que d'être mort, non ? Alors il serra les dents. Répondit à chaque regard soucieux de son partenaire par un sourire goguenard, qu'il voulait rassurant malgré la pâleur de son visage.
Ils y étaient presque. Par chance pour eux, les ruelles avoisinant son usine n'étaient que très rarement occupées dans le courant de la nuit. Une aubaine, si ce n'était pour la petite troupe de miliciens postés au fond d'une rue dans laquelle ils venaient tout juste de s'engouffrer.

-22, v'là les flics !

Il serra ses doigts autour du bras de Milo, ralentissant la cadence de leurs pas en espérant que son ami ait compris le message. Glissant son visage vers son oreille, il murmura, suffisamment bas pour que seul le métamorphe l'entende.

-On va sagement faire demi-tour et prendre de l'autre côté, parce que j'sais pas toi, mais j'ai aucune envie qu'ils nous interrogent sur les origines de notre styliste du tonnerre. Enfin, si t'as envie, on peut toujours y aller hein !

Le blond gratifia son compagnon de galère d'un coup de coude amusé avant de se détourner, bien certain de sa réponse. Faire un détour n'était pas au delà de ses capacités. Tant pis, ils prendraient un chouia plus de temps, et Lazlo allait devoir puiser dans ses réserves pour fournir un ultime effort à l'approche de l'usine. Mais c'était jouable.
Une chance pour eux, les miliciens ne semblaient même pas les avoir vus. Ils poursuivirent leur progression hasardeuse pendant une poignée de longues minutes qui semblèrent s'étirer à l'infini. Des minutes douloureuses à serrer les dents, à serrer les doigts sur la peau de Milo pour éviter de tomber dans les pommes. Des minutes trop longues où les quelques badauds éméchés qu'ils croisèrent leur jetèrent une pléthore de regards dubitatifs ou de remarques hasardeuses, qui passèrent dramatiquement au-dessus de la tête de l'Oiseleur tant il était concentré sur leur progression.
Jusqu'à ce que leurs efforts portent leurs fruits. Lazlo poussa un soupir soulagé en observant l'immense usine désaffectée qu'il avait investie, sa maison, alors que sa silhouette victorienne déchirait abruptement le ciel.

-On s'emmerde pas, on prend l'escalier de secours.

Entraînant l'aigle à sa suite, le Norvégien longea les murs de l'imposante bâtisse pour rejoindre un escalier en métal sombre un peu branlant qui menait directement jusqu'à la toiture. Jusqu'à sa Volière. Monter les quatre étages menant à son appartement était un supplice bien pire que tout ce qu'ils avaient vécu jusqu'à présent. Au point qu'il fut contraint de faire de nombreuses pauses pour reprendre son souffle, ou s'éviter de s'effondrer. Mais chaque marche gravie les rapprochait d'avantage du but. Arrivés au niveau des fenêtres en guillotine de son appartement, Lazlo prit les devants. Souleva difficilement la fenêtre du salon, la seule qui ne fermait jamais, conscient de ne pas avoir les clés de son propre logement sur lui. Et se faufila difficilement à travers l'ouverture pour se retrouver nez à nez avec le plancher vermoulu de son appartement. Un choc, tout autant qu'une libération. Roulant au sol, il laissa Milo entrer à son tour, les bras en croix à même le plancher.

-Bienvenue au Château Andersen !

Il aurait pu rester des heures allongé sur le sol, profitant de la quiétude de la sécurité. Mais le sac poubelle sentait la mort et il avait tellement sué qu'il savait que rester, c'était laisser une trace permanente de son passage sur le sol. Pas qu'il se préoccupât de sa caution. Ca faisait longtemps que son propriétaire et lui savaient qu'il ne la récupérerait jamais. Mais il n'avait pas envie d'imprégner ses meubles déjà vieux et défoncés de l'odeur nauséabonde.

-Douche ? Ensemble, comme au bon vieux temps ?

Une manière détournée pour intimer Milo à en faire autant, mais aussi à l'aider sans l'oser. Parce qu'il ne voulait pas peser d'avantage sur les forces de son compagnon. Mais, en toute connaissance de ses résistances, il savait parfaitement qu'il n'avait plus la moindre once d'énergie pour ramper jusqu'à sa salle de bain.




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