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 Les Griffes du Minotaure

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SUCKER FOR PAIN

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↳ Opinion Politique : L’insouciance des jeunes pousses, volage et indifférente. Mais dans l’inconscient, le code sacré du Minotaure.
↳ Niveau de Compétences : Niveau 1 - Baby Monster
↳ Playlist : Between the bars - Elliott Smith ¦ Seven Nation Army - The White Stripes ¦ John and Jehn - Vampire ¦ Bashung - Madame Rêve ¦ Queen - Killer Queen ¦ Hubert Félix Thiéfaine - Les Dingues et les Paumés

↳ Citation : Madness is the emergency exit. You can just step outside, and close the door on all those dreadful things that happened. You can lock them away. Forever.
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MessageSujet: Les Griffes du Minotaure   Ven 24 Nov - 17:19

Les Griffes du Minotaure


 

I hate getting flashbacks of things I don’t want to remember.


Il arrive qu’au réveil, on se lève, le souffle court, le cœur tambourinant d’angoisse. Que le rêve qui ne dura que quelques secondes nous semble avoir duré des heures.  Et  que, pendant quelques minutes, on ne sache plus bien si ce fut un mauvais rêve ou une réalité.


2016.05.06 15.32 - Labyrinthe 806 568

Kriss ouvre les yeux. Il fait froid, il fait gris, deux chemins s’ouvrent à elle.

Elle entre à droite. Derrière, le rugissement du Minotaure. Cette fois, elle ne fera pas la même erreur. Kriss saute, grimpe le long du mur qui lui offre des prises à mesure qu’elle s’avance. Mais alors même qu’elle grimpe, le monde tourne, la gravité change. Le mur devient le sol et son idée folle s’évanouie dans les décombres de son espoir vain. Qu’importe, elle court, le souffle du Minotaure rythmant ses jambes. Les sabots derrière martèlent le sol. Gronde, roule, l’orage d’une mort qui s’approche. Mais la jeune femme est plus rapide. Gauche, droite, la lumière lointaine d’une sortie, l’espoir qui revient, comme un phare qui l’éclaire. Droite, gauche. Puis la fin.
Une impasse.

L’œil panique, le cœur se révolte. Les mains viennent contre le mur, cherchent une fêlure.  Rien, l’air se charge de consonances cruelles, le monstre s’en vient. Si près, elle entend son pas, soudain plus lent, il sait qu’elle est à sa merci. Il sait qu’elle est à lui, encore, l’amante non désirée de la lune, la Mina du Minotaure, qui sous la pierre blanche se gorge de la noirceur de son hôte.
Il ne sert plus à rien de courir.
Il ne reste plus qu’à mourir, qu’à retenter sa chance.

Pour ne pas que cela dure trop longtemps, parce que mourir encore à petit feux l’apeure davantage qu’un brutal point final. Kriss prends son souffle et s’élance, comme un artiste sur la piste. S’en vient et court, légère comme le funambule sur son fil et se jette, dans le vide. La corne du Minotaure traverse sa poitrine et son cœur, un instant,  vibre d’émois. Alors qu’elle se meurt, son corps lui hurle une dernière douleur. Et puis. S’éteint.


2016.05.06 15.34 - Labyrinthe 806 569


Kriss ouvre les yeux. Il fait froid, il fait gris, deux chemins s’ouvrent à elle.

Et devant, Elle. La passagère clandestine. La pale blondeur de l’apparition la laisse muette. La beauté du spectre la transcende. Un instant, elle oublie que le Minotaure la chasse encore et qu’à la seconde où elle bougera, il se jettera à sa poursuite. Un instant, elle oublie tout le reste, puisque le reste est vide, sinueux, comme un serpent qui se mords la queue et qui s’en revient. Puisque pour une fois, l’apparition lui semble vraiment réelle.

Elle est déjà venue avant, la femme. Plusieurs fois elle a croisé ce regard clair, surpris d’abord, déterminé ensuite, mais jamais si fort. Kriss s’avance, s’approche, touche celle qui ne peut être réelle. Son index trouve une joue. Il y a de la peau, une essence, une douceur, une chaleur. Une réalité d’ailleurs. Kriss n’est plus seule au monde. Kriss n’est plus seule dans le labyrinthe. Derrière gronde la voix de son cauchemar, mais, elle reste, quelques secondes, suspendue au fil. Ses doigts glissent le long du cou, s’attardent sur son épaule. Sa paume s’ouvre et caresse le bras long jusque cette main qu’elle attrape. Les doigts s’emmêlent. La prisonnière ferme les yeux, et un soupire glisse de ses lèvres pour se glisser contre les murs, caressant les impasses, changeant les sorties, détruisant certains murs pour en construire de nouveaux. Le labyrinthe frémit, comme frémit Kriss, d’un frisson qui secoue ses côtes, qui change les portes, et soulève sa cage thoracique, changeant les chemins qui mènent à la vie, à la mort. Elle n’est plus seule.

Aide moi, aide moi à sortir d’ici.

Supplique qui résonne dans le labyrinthe sans qu’elle n’ait eu besoin d’ouvrir la bouche. Ses yeux verts sont aussi clairs que la pluie, qui roule le long des vitres et qu’elle retient, retient, pour ne pas pleurer devant le spectre. Kriss n’a plus assez de larmes sous ses cils pour un début de partie. Tant d’espoir brule ses lèvres, soudain plus vives, tant d’espoir nourrie le monstre qui grandie, grandie, jusque les dissimuler dans son ombre. Sa main se serre plus fort autour de celle de l’apparition, il est temps de courir. Si c’est elle qui choisit le couloir, le Minotaure saura avant même de sentir leurs présences. Alors elle murmure, préparant son souffle à la course.

Choisis.

Et si elle meurt encore, au moins ne mourra-t-elle pas seule.


2017.11.05 22.30 Mary Rose

Le spectre, il est là. Sous ses yeux.  La passagère clandestine, soudain anodine et si humaine, lui sourit et lui demande s’il lui plairait de boire quelque chose. Un instant une peur subite saisie la jeune femme, et si Beatriz trahissait sa présence ? Et si elle murmurait à qui veut l’entendre, ses pères, que Kriss est toujours en vie ? Il en serait sans doute fini de sa liberté. Mais non, rien, le spectre ne semble pas la reconnaitre.

Et la fureur, l’immense fureur qui la secoue alors lui fait tourner talon, jetant le verre à terre sans se soucier du fracas des éclats, ni de la surprise autour, de ceux qui ne marchent jamais qu’à la lumière.


2017.11.10 10.00 Mary Rose

Dans un papier de soie, une statue de taureau, juste là où Beatriz ne la manquerait pas. Sur les longues cornes, des gouttes de sang séchées de Kriss. Pour qu’elle se rappelle. Pour qu’elle se rappelle. Le spectre l’obsède. Il doit savoir. Il doit ressentir comme autrefois, les maux qui la broient.


2017.11.11 – 2017.11.23

Des dessins sur les murs, qui couvrent le chemin de Beatriz, des cornes, des monstres, le Minotaure comme une ombre sur la craie. La sorcière obsède la Mina. Kriss aimerait pouvoir se défaire d’elle, oublier comme elle oublia le reste. Mais chaque fois qu’elle ferme les yeux, c’est Beatriz qui apparait. La sorcière hante ses rêves, ses cauchemars et même ses jours qui s’éternisent alors que Kriss se refuse au sommeil. Obsédante apparition de son passé. Indésirable et insupportable. Qu’elle espionne alors comme elle le fait de ceux qui touchent du bout des ailes de leurs âmes contraires son cœur si sensible.

Elle veut faire grandir sa peur.


2017.11.24 Now

La porte s’ouvre puis se referme, dans son dos. C’est triste, tout ce bazar qui l’entoure. Kriss a ouvert tous les tiroirs, déchiré des grimoires, saccagé des assiettes. Elle a tout cassé du petit confort de Bea, elle a tout cassé dans un éclair de colère. Elle a dessiné sur les murs, au feutre noir, l’âme artistique et le cœur en trêve,  que crèvent l’absence de rêves, les impasses et les chemins, les lignes cruelles des labyrinthes. Sur les murs, jusqu’au plafond, sur les vitres et les miroirs. Heureusement il n’y avait personne d’autre. Pas d’enfant, ce Noah dont elle n’aurait fait qu’une bouchée, dont elle n'a touché la chambre. Heureusement il n’y a personne d’autre, elle se fait possessive quand elle s’abrase, elle se fait incisive quand elle se sent vulnérable. Le phœnix a les plumes cruelles et les griffes si longues quand elle se fait craintive, qu’elle pourrait se tuer elle-même pour ne pas souffrir. Kriss a la beauté sensible de ces écorchés de l’âme qui se sont vendus au diable pour ne plus se blesser de tant d’émotions. Bea réveille son âme fragile, et le sensible qui se cache derrière l’oubli. Son cœur s’échoue sur des pensées anciennes, de quand elle courrait encore dans le labyrinthe de son monstre.  Sa nuque se tord, elle regarde au seuil de la porte, découvre le spectre de sa mort. Bea est seule, tant mieux, elle n’aurait aimé la partager avec aucun autre. Elle souffle, comme une enfant fragile, comme un cœur sensible, comme elle l’était autrefois. La tristesse et la rage balaie son âme en émoi. C’est que son cœur pleure ce que ses lèvres murmurent. C’est qu’elle avait tellement d’espoir.

Je pensais à toi parfois.

Elle parle, de sa voix d’enfant, de celle qu’elle fut. Innocente et translucide.
De celle qui avait peur des monstres dans le placard.
Avant de comprendre que ces monstres, ils n’habitaient que dans ses cauchemars.

Je t’imaginais, l’espace d’une impasse, vivant ta petite vie parfaite. Ton amoureux, tes rêves. Je me disais, qu’il fallait bien que tu vives, en dehors. Je te voyais parfois au travers du rêve, parlant à lui qui fut mon père. Je m’accrochais à l’idée terrible que tu pouvais aller et venir. Que tu pouvais choisir de revenir. J’espérais que tu reviennes.

Son cœur s’ébroue, elle tremble, un instant, accouchant de pulsions contraires. Pour ne pas pleurer alors que le souvenir de son attente la broie de toute part Kriss jette au sol le verre qu’elle tient et se retourne, la bouteille de whisky dans la main. Ouverte. Qu’elle boit au goulot. Sur le sol les fragments de verre, comme des scalpels, ont les résonances cruelles des armes les plus tranchantes. Pour ne pas être vue au grand jour, elle a cassé les lumières et seule une demeure, éclairant son visage dans la pénombre. Un sourire étrange déchire son visage, elle navigue entre la réalité et l’irréel, incertaine et perdue dans le méandre des ombres amnésiques, dans le conte en clair-obscur de son identité détruite. Elle souffle, contant presque son ire, habillant de vengeance son besoin de se nourrir de sa peur.

N’es-tu jamais revenue en rêve, dans un lieu si noir et sombre, un lieu sans espoir, qui fait trembler les ombres? N’as-tu couru encore, dans la solitude et les ténèbres, alors qu’on dévorait ton âme ?

Cela résonne comme une histoire contée par un fou, qui s’amuse, dans les désordres de l’absurde. Mais c’est sa réalité cruelle, son essence la plus pure. Kriss plante les yeux dans celle qui fut son espoir et son désespoir. L’éclat foudroyant de leur clarté la déstabilise. Elle murmure.

J’espérais que tu me reviennes.

Ses lèvres taisent les tourments, elle préfère se réfugier dans la colère.
Qui brûle, sévère, dans ses pupilles animales.

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↳ Opinion Politique : neutre. Pro gouvernement pour les apparences, coincée dans ce rôle qui la fait se sentir comme un imposteur.
↳ Niveau de Compétences : Un travail acharné dès l'adolescence lui a permis d'atteindre un niveau 3 général ( niveau 4 en perception de fantômes, niveau 3 en rêves prémonitoires, elle pratique le reste de façon très sporadique et très superficielle.) Cependant, en raison des événements qui ont bouleversé sa vie et de la magie qui disjoncte, ses compétences générales sont retombées au niveau 2.
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MessageSujet: Re: Les Griffes du Minotaure   Jeu 30 Nov - 18:53

Les griffes du Minotaure  
Beatriz & Kriss
Killer, I am thy killer too, I am the frightful thing that always follows you. Liar, I am thy Nemesis I always knew one day that it would come to this. "Liar - Motorhead"  

C'était comme une impression, un sentiment, une intuition qui m'avait prise aux tripes et qui ne me lâchait plus. La douleur, tout d'abord sourde, se faisait diffuse à mesure que le temps passait, à l'image des répliques d'un séisme qui perdaient en intensité quand on s'éloignait du moment où la terre se rompait avec perte et fracas. C'était comme une rengaine, une ritournelle insupportable qui se nichait dans les recoins les plus sombres de l'esprit , un refrain tellement entêtant qu'on voudrait se claquer la tête contre les murs jusqu'à ce que ça s'arrête. Ça  s'insinuait et ça rampait, c'était une saloperie de cafard tellement increvable qu'on pourrait le penser immortel, une putain de bestiole dont on ressentait encore la présence même après l'avoir écrasée d'un coup de talon. D'ordinaire je n'étais pas aussi préoccupée, je me contentais d'effectuer mes tâches quotidiennes de façon presque mécanique, ne serait-ce que pour me donner bonne conscience. Même si j'y mettais toute ma bonne volonté, mon corps était progressivement en train de me lâcher. J'avais la gueule à l'envers, air hagard et teint cadavériques, yeux injectés de sang et cernes immenses. En arrière-plan, mes oreilles bourdonnaient en permanence, comme si une mouche s'était logée à proximité de mes tympans et me susurrait des mots doux à l'oreille. Plus les jours passaient et plus je me sentais faible, anémiée. Le manque se faisait sentir. Manque de magie. Manque de sommeil. Dans cet été perpétuel, les nuits étaient trop courtes et pas assez reposantes. Bébé qui hurle à pleins poumons, bébé fiévreux, bébé qui fait ses dents, maman à bout et l'entourage aveugle à sa détresse. Il n'y avait pas que mon âme qui était brisée, mon corps n'était pas mieux loti. Mon corps n'était plus qu'une carcasse rouillée, rongée jusqu'à l'os par la plus sombre des magies. Je ne pouvais plus regarder mon corps déformé par cette grossesse traître, la peau fine craquelée au niveau de mon ventre d'avoir été tendue comme un tambour. Le pire, c'était sans doute mes seins, lourds et durs comme des pierres, douloureux à cause de la lactation, soumis au bon vouloir de ma progéniture insatiable. J'avais envie de pleurer, parfois, quand l'inconfort devenait insupportable, tellement insupportable que je priais pour que ça s'arrête enfin.  

Tu enfanteras dans la douleur, avait-Il dit. Je l'avais maudit, ce dieu tout puissant, bien que je n'y croyais pas spécialement. Je l'avais maudit puis j'ai eu la haine, parce qu'il fallait être sacrément tordu pour infliger une telle souffrance à toutes les femmes de ce monde. Parfois, j'avais l'impression que mon corps s’ouvrait en deux. Je n'aurais pas dû l'appeler Noah mais Moïse. Ou peut-être pas. Mon corps n'avait rien de la terre promise, c'était une terre brûlée, aussi sauvage que les steppes du Nevada dans lesquelles j'ai passé une partie de mon adolescence, aussi aride que les déserts glacés qui recouvraient désormais une bonne partie du territoire, et où plus rien ne pouvait pousser. Seules les graines du mal pouvaient encore germer, il avait implanté ses racines profondément, il avait tout gangrené, balayé tous les bons sentiments jusqu'au dernier. Pourtant, j'étais non seulement une sorcière, mais j'étais aussi une mère. A la naissance de mon fils, je n'avais pas ressenti l'amour inconditionnel que j'étais censée vouer à ma progéniture. Malgré tout, mon rythme de vie se calquait sur celui du bébé. Lorsque j'en restais éloignée trop longtemps, l'enfant se rappelait à moi. Noah avait certes besoin de moi, mais d'une certaine manière j'avais besoin de lui. En l'occurrence, il était l'heure de la tétée et même si j'avais confié le bébé à un proche pendant que j'allais travailler, je ne pouvais pas repousser l'échéance plus longtemps.  

Je devais rentrer.  
Trouver un moyen de soulager ma poitrine enflée et tendue comme un arc.  

Alors je levai le camp, me promettant de revenir plus tard, une fois le petit monstre rassasié. Je mis plus d'un quart d'heure pour rejoindre le quartier français, là où j'habitais. J'avais beau bénéficier d'avantages considérables en prêtant allégeance au gouvernement, posséder une voiture pour me déplacer était un luxe que je ne pouvais pas me permettre, aussi me contentais-je de faire le chemin à pied, bravant ainsi le danger. Cependant, les monstres ne se planquaient pas uniquement dans les ruelles mal famées ou dans les profondeurs vaseuses du bayou sauvage, ils pouvaient également se révéler une fois les portes closes.  A la seconde où je vis la porte de ma maison entrouverte, je me félicitai de ne pas être allée chercher Noah en chemin. Il était chez ma sœur et c'était très bien ainsi, au moins le garçon était-il en sécurité. Ce n'était clairement pas normal, je le ressentais jusqu'au plus profond de ma chair. Je devais aller voir, parce que quelqu'un- ou quelque chose – avait profané mon chez moi, mon antre, mon refuge. Peut-être que ce n'était pas une bonne idée, que je me précipitais au devant du danger, que la créature qui était entrée chez moi n'avait rien d'humain mais pouvait s'être échappée de Darkness Falls en empruntant les brèches qui avaient été ouvertes et qui reliaient notre monde au leur. Peut-être qu'il n'y avait plus personne et que mon visiteur avait foutu le camp avant que j'arrive. C'était la chose à ne surtout pas faire, mais j’allai à l'intérieur, pas armée, pas accompagnée. Le cœur battant à tout rompre, je me faufilai dans le couloir. Je ne le vis pas tout de suite mais il y avait des motifs tracés à même le mur.  

« C'est quoi ce bordel ? » grondai-je alors qu'un frisson glacé me dévala l'échine. Les cinq sens en alerte, j'étais prête à riposter en utilisant la magie si nécessaire. « Qui est là ? Qui que vous soyez montrez vous, je suis armée ! »  

Tout en proférant mes menaces j'avais continué à avancer d'un pas mesuré. Puis ; je tombai nez à nez avec l'intrus - l'intruse, devrais-je dire. Je ne voyais que son dos, mais je pouvais voir qu'il s'agissait d'une fille. Une fille qui savait très bien ce qu'elle faisait, puisqu'elle se retourna avec cette lenteur délibérée, calculée pour me toiser de son regard chargé de reproche. Mon regard allait et venait entre elle et les murs vandalises, elle et le plafond, elle et les vitres. Elle et le chaos qu'elle avait semé sur son passage.  

« Mina. »  

Le murmure se dressa entre nous, fantôme du passé. Elle s'appelait Mina, son oncle l'avait dit et je m'en rappelais à présent. Peu importe comment elle se fait appeler maintenant, je l'avais toujours connue en tant que Mina. Mina et sa malédiction, Mina et son labyrinthe, Mina et le monstre qui grignotait son âme. Je pensais à toi , parfois. La voix était innocente, le ton de sa voix était chargé de reproches. Elle pensait à moi et elle avait fantasmé ma vie, s'imaginant que je vivais une vie parfaite pour mieux nourrir sa rancœur. Un rire nerveux s'échappa de ma gorge enrouée lorsqu'elle mentionna mon amoureux.  

Si elle savait.  
Si elle savait à quel point mon âme pouvait être aride.
J'étais incapable d'aimer.
Même mon fils, la chair de ma chair, mon sang, n'y avait pas droit.
Ce n'était pas faute d'avoir essayé, pourtant.  
Et tandis qu'elle égrenait ses reproches, cela faisait sens dans ma tête.
Noah n'était pas l'enfant que j'avais abandonné.
En réalité, j'avais abandonné quelqu'un d'autre bien avant sa naissance, et Noah était ma punition.  
Ma rédemption, peut-être ?
Peut-être que si je n'avais pas abandonné Mina je n'en serais pas là aujourd'hui, à me battre comme une forcenée contre mes démons.  
Mina, Noah. Quatre lettres, même terminaison. Il n'aurait pas pu s'appeler autrement, en fait. Noé, le survivant. Noé qui a construit son arche et réuni tous ces animaux pour reconstruire un monde saccagé, noyé sous le Déluge. Deux. Mâle et femelle. Un de chaque, pas de jaloux.  

« Qu'est-ce tu crois ? » murmurai-je d'un ton dur, métallique – mon nez se plissa lorsque l'odeur rance du whisky me monta aux narines. « Tu crois que je n'ai jamais connu la peur, le froid, et les ténèbres ? »

Des images me revenaient en mémoire.
La solitude, quand on ne me croyait pas.
La honte, quand on préférait me croire folle plutôt que d'admettre que je pouvais faire toutes ces choses pourtant exceptionnelles.
La peur, face à l'incompréhension de ce nouveau monde  
La mort, quand je côtoyais tous ces fantômes et ces esprits errants.
La foi, quand je les exorcisais.  
La peur encore, dans les arènes des hunter's saeasons.
Le paradis blanc du coma dans lequel j'ai plongé suite à cette attaque ignoble.  
Le goût métallique du sang dans la bouche, la soif insatiable de celle qui en veut toujours plus.
La honte, toujours quand je l'ai senti s'insinuer entre mes cuisses, dur, chaud et humide, serpent visqueux, incarnation du péché.
La peur, encore, quand il est sorti de ce même endroit sans que j'y sois préparée, ni même au courant.  
La haine, le dégoût, le chagrin.  
Tu crois que je ne les connais pas ?  

« Moi aussi j'ai regardé la mort en face, elle me côtoie depuis mon plus jeune âge, c'est pour cette raison que ton oncle m'a appelée, parce que je connais toutes ces choses. » Ma voix était anormalement calme, je ne tremblais pas  « Moi aussi, j'ai couru dans les ténèbres, je n'ai jamais connu autre chose que la solitude , même si je ne suis pas venue au monde seule. »

Caroline.
Mon double, mon reflet.
Ma moitié.
Je soutenais le regard de Mina avec un aplomb terrible.

« Tu t'attendais à quoi ? Que je reste coincée dans ton monde ? Avec toi ? Pour toujours ? »  le mot flotta entre nous. Pour toujours et à jamais. « C'est ton oncle qui m'a ramenée. J'aurais pu mourir pour toi. Qui aurait pu nous sortir, si j'étais restée piégée ? Ton oncle…Il a fait ce qui lui a semblé juste . Peut-être que c'est à lui que tu dois en vouloir. Peut-être qu'il aurait dû y réfléchir à deux fois avant de planter cette seringue dans mes veines. »

Une seringue de sang.
Le début de la fin.  
Le geste qui signa ma perte.  
Toutes ces choses me revenaient en mémoire, événements que j’aurais voulu oublier.  

« Mais peut-être aussi que je suis comme ça, tout simplement. » C'était mon truc, de laisser tomber les gens. De fuir sans me soucier des dommages collatéraux que je pourrais créer dans mon sillage. « Lui aussi, je voulais l'abandonner. » murmurai-je à mi-voix, prononçant ces mots terrifiants pour la première fois depuis longtemps. « Noah. Je n'en voulais pas. Je ne voulais pas d'une responsabilité supplémentaire. Je ne suis pas faite pour être mère. »  

La preuve, je t'ai abandonnée, Mina, comme j'ai abandonné tous les autres.  
Tu es sûre de vouloir de moi dans ta vie ?

« C'était toi, tout ce temps, pas vrai ? »

Je n’avais pas besoin d'expliciter davantage. Elle saura à quoi je faisais allusion.  
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MessageSujet: Re: Les Griffes du Minotaure   Ven 1 Déc - 16:52

Les Griffes du Minotaure


 

I'll make you mine. Keep you apart, deep in my heart. Separate from the rest, where I like you the best. And keep the things you forgot.


2017.11.24 Now

Comme ton cœur balance Mina, sur le fil d’un scalpel. Organe ruisselant d’émissions noires, succulentes, sucrées et si drastiquement cruelles. Comme ton cœur balance alors qu’elle murmure ton nom et arrache à l’oubli des fragments d’humanité.  Tu aimerais lui hurler de se taire. Tu lui arracherais la langue si tu pouvais. Tu aimerais lui inventer un autre nom, un masque, une protection. Une facette, fausse, de ton identité malmenée. Joy, Aurore, ou même Kriss. Mais elle t’appelle Mina. Mina. Mina. Mina. Cela sonne et roule, gronde dans les recoins les plus sombres. De cette peur qui brille dans tes pupilles alors que des réminiscences t’arrachent à cette paix tranquille. Elle éveille ta douleur. Elle est comme une plaie ouverte dans ton cœur. Elle éveille ta douleur. Et ta douleur scelle tes lèvres. Tu vibres. Entre l’idée de tuer celle qui te blesse. Et le besoin de te saisir d’elle. De la posséder. Celle qui connait les ombres, qui a marché dans les rivières cruelles de tes cauchemars. Elle est à toi. Elle a foulé tes rêves, elle  a maudit tes cauchemars. Et tu as ressenti pour elle, ce que tu n’avais pas ressenti pendant longtemps. Pour toutes ses raisons et parce que jamais tu ne laisses vivre ceux qui trop te connaissent, elle est à toi. Elle doit l’être. Personne n’a le droit de te faire mal comme elle te fait mal sans t’appartenir.


Je crois que tu as peur.

Kriss souffle, murmure, écho de Bea, comme le spectre fut autrefois le reflet d’une lumière. Une lueur lointaine, l’espoir terrible de s’en sortir. Enfin, avant qu’il ne reste plus rien qu’une terre en cendres, brulée, à la place d’un cœur, des os, à la place de cette âme fragile et de son inconscient cruel.  Puisqu’elle a vu courir Beatriz, Kriss s’imagine avoir lu dans son âme tout ce qui la tracasse et la bouleverse. Et pourtant, Bea parle et cela l’agace. Parce que si cela est vrai, elle refuse de l’entendre. Cela n’est pas assez. Les désordres humains ne touchent plus autant sa carcasse inhumaine. Elle a de la douleur les sensations les plus primitives.

Tais-toi.

C’est un murmure, faible. Aux questions multiples. Une ire qui s’élève. Cela crisse entre ses lèvres. Cela n’arrête Bea. Bea qui parle, questionne. Elle la reconnait cette fois, elle ne l’ignore pas. Elle la confronte. Le spectre renoue avec son histoire, avec le conte brulé de Kriss. Lui rappelant tout autant les désordres et les plaies. L’oncle qui scella son destin sous les verrous d’une illusion cruelle. La quête désespérée de ceux qui tentèrent de l’en extraire. Elle, Bea, seule à pouvoir franchir les limites de l’illusion.  Elle, Bea, seule à connaitre les facettes anciennes de sa vie en miette.


2016.05.08 12.32 - Labyrinthe 806 854

Un vide, immense. En face d’elles. Et derrière, la bête qui charge.

Si je saute, cela recommence.

Un murmure, dans l’air. Le sel gerce ses lèvres, le labyrinthe fut long et longue fut la course. Au bord de la falaise, Kriss regarde le vide qui se déploie sous elles. Les âmes ailées, oiseaux pales, mouettes hurlantes. La fureur de l’océan qui se cogne contre les récifs. Et, avant même qu’elle saute, son sang qui s’étend tout en bas. Vagues rouges qui s’abattent, comme pour lui faire peur. C’est la première fois, c’est étrange. Dans les échos des vagues, elle entend les cris, les claques. La voix pressante de son oncle.  Trixie, Trixie réveille toi. Beatriz reviens. Et l’océan est une mare de sang. Qu’importe, puisqu’il faut sauter. Elle souffle, douce.

Ne me suis pas.

Le sang s’engouffre dans sa gorge. La noyade est toujours le pire, la peur qui lui fait peur. Elle a manqué la pierre, rapide et expéditive. Mina se débat dans la nuit écarlate. Elle se débat et puis, enfin, cesse.


2016.05.08 12.33 - Labyrinthe 806 855

Devant elle, une solitude vide. Comme un labyrinthe vide.
Et sa peine qui fait tressaillir les murs.



2017.11.24 Now


Je n’avais pas besoin d’une mère.

Une provocation dans la voix, qui plane, reste, s’envole. C’est que Kriss malgré sa colère perçoit les faiblesses de Bea. Sa douleur, comme si la connexion qui les reliait était toujours présente. Comme si son inconscient s’habillait toujours des variations d’humeur du spectre. L’amer glisse sur ses lèvres, elle rompt les dernières distances qui l’éloignent de Bea. S’avançant alors jusqu’à l’orée de son aura dans une défiance toute animale. Avec cette douceur qu’ont les bêtes sauvages quand elles ne sont pas vraiment agressives. Cette méfiance presque brutale, ce besoin de se grandir, et la curiosité terrible qui les enserre. Et si Bea n’était qu’un mirage encore ?

La solitude, pour quelqu’un qui ne fut jamais vraiment seule, cela n’existe pas. C’est l’absence immédiate de présence qui t’effraie. Si vraiment le monde dehors était si terrible, tu te serais cachée avec moi, et tu n’aurais plus été seule, plus jamais. Tu n’aurais eu aucune responsabilité, et aucune des douleurs du dehors. Ce n’est pas si facile. Ce n’est pas ça. Là-bas, il n’y avait pas que la solitude.

Kriss boit une dernière gorgée de Whisky, espérant une ivresse qui ne caresse que ses paupières, lointaines et lourdes. Un battement de cil plein de colère. Elle pose la bouteille, relève ses yeux pales sur celle si proche. Un rire triste traverse sa bouche, glisse et tombe sur des mots qui la blessent.

« Tu connais toutes ces choses. » Laisse-moi rire.
Que connais-tu vraiment ? Tu m’as laissée mourir.

Sa voix est soudain plus douce, la tristesse l’emporte quelques secondes sur la colère.  Et c’est  soudain plus fort qu’elle. Kriss lève sa main, vient caresser la joue. Bea est tellement réelle. Identique à l’image du Spectre, identique et différente. Réelle, elle a la chevelure plus rousse que dans son souvenir. Elle est plus belle, peut-être, aussi, moins innocente. Kriss ignore certaines de ses questions et y réponds ensuite, d’un moyen détourné – puisque Bea lui partage ses états d’âme, elle n’a la pudeur de lui cacher les siens.

Je t’ai tellement attendu. Parfois je t’imaginais à mes côtés. Je faisais semblant que tu sois là. Je te parlais. Je mourrais avant toi. Tu étais blonde et tu ne parlais pas. Tu n’étais qu’une image qui courrait sur les murs. Mais tu étais là.

Ses doigts sont doux, elle caresse celle qui fut un mirage dans son illusion. De plus en plus pale, une image qui s’effaçait avec le temps jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Kriss réponds à sa question, mêlant l’imaginaire et le réel, l’embourbant dans les méandres de son inconscient.

Et puis j’ai compris que t’attendre était encore plus stupide que courir. Que tu ne revenais pas. Que tu ne reviendrais jamais. Alors je t’ai maudite Bea. J’ai supplié ta stupide magie d’être aussi cruelle avec toi que tu l’as été avec moi. Je t’ai maudite.

Sa seconde main s’élève, s’enfonce dans la chevelure rousse, ces mèches de feu qui tachent la pâleur innocente de ses mains d’étrangleuse. Kriss est d’une douceur lente comme si le temps n’avait pas d’ombrage. Comme si elles étaient encore dans le labyrinthe et que ses paroles n’étaient pas si agressives.  Comme si elle parlait d’amour et ne chantait ni la haine ni le désespoir. Elle avoue son espoir cruel.

Je me disais que si le dehors était pire que le dedans.
Tu reviendrais. Tu resterais. Pour toujours.

Son souffle se meurt. Ses mains tremblent un peu. Puis se resserrent dans la chevelure rousse, dans un désir de possession. Dans un désir de retenir cette pulsion dévastatrice qui balaie ses vices. Dans un désir d’éloigner la Mina et de retrouver la Kriss. Les mains se rejoignent sur sa nuque, c’est qu’elle l’enlace presque, sans la toucher vraiment. Effleurant juste son corps comme autrefois elle effleurait son âme. Kriss relâche la chevelure, et les mèches se défont, glissent le long du dos de la sorcière, le long des mains de Kriss qui se déposent sur les épaules avec douceur. La lumière glisse sur le cheveu, rougeoie. C’est comme une brulure dans sa pupille, cette couleur forte, franche. Comme si la vie se tenait là, devant elle, et qu’elle lui était pour toujours inaccessible. Elle murmure.

C’était moi. Et lui aussi tu le feras souffrir.
Abandonne-le, abandonne-le maintenant.
Avant qu’il ne se souvienne de toi.

Et enfin, sa bouche laisse ce que son cœur refuse à offrir, une rédemption, s’échapper entre ses dents beaucoup trop douces pour être des crocs. Et qui, pourtant, mordent et cisaillent.

Si tu veux, je peux même le tuer pour toi.

Ses pupilles grandissent. Une faim brulante dévore ses iris. C’est qu’elle a au fond du cœur, la noirceur du Minotaure. C’est qu’elle a sur le rebord des lèvres, le besoin d’épouser la mort. C’est qu’elle a, terrible, cette douleur percutante qui la traverse et qu’elle aimerait offrir à Beatriz. Cette liberté, qui court le long de son échine. Ce présent qu’elle tend à celle qui se faisait passagère clandestine de ses tourments, à cette lumière dans l’éternité que dévorent des désirs aussi monstrueux que les siens. C’est qu’elle la veut. Elle. Toute entière et rien qu’à elle. Puisqu’elle fait partie de ses rêves et de ses cauchemars. Puisqu’elle fut sa lumière dans ses ténèbres. Puisque Kriss marche dans la nuit et fait partie des ombres, des ombres possessives qui s’arrachent les lueurs du soleil. Puisqu’elle lit dans le fond des pupilles de Bea, la nuit comme le jour, ce désir secret de se jeter dans les ténèbres. Et de ne plus jamais revenir.






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MessageSujet: Re: Les Griffes du Minotaure   Sam 16 Déc - 10:57

Les griffes du Minotaure  
Beatriz & Kriss
Killer, I am thy killer too, I am the frightful thing that always follows you. Liar, I am thy Nemesis I always knew one day that it would come to this. "Liar - Motorhead"  

L'image fugace d'une main tendue se fraya péniblement un chemin dans mon esprit. C'était une main humaine, aux doigts longs et effilés, des doigts résolument féminins, bien que dépouillées de bague et de bijoux. C'était une main qui appelait désespérément à l'aide, qui implorait qu'on l'attrape avant la chute fatale. Je me rappelais de cette paume accrochée à la mienne comme un naufragé s'accrochant à un rafiot de fortune. Je me rappelais des ongles qui lacéraient mon poignet, des ongles qui raclaient des lambeaux de peau. Ces griffures étaient semblables à celles que l'on retrouvait sur les couvercles des cercueils lorsqu'on avait enterré quelqu'un vivant et qui avait tenté de s'enfuir. Je me souvenais de la morsure piquante de la douleur, du sang qui suintait des plaies profondes. Il fallait tenir bon, ne surtout pas lâcher. C'est pourtant ce qui s'était passé. Incapable de tenir plus longtemps, j'avais lâché cette main. S'ensuivit un cri effroyable, et, en contrebas, un épouvantable concert d'os brisés, le chuintement dégoûtant de la chair qui s'effondre sur elle-même. Qu'il soit réel ou fantasmé, ce cri résonnait encore dans mes oreilles, me lacérait les tympans et le cœur. J'avais vu cette fille mourir en direct, puis ressusciter telle une Jésus des temps modernes. Or, Mina n'avait rien d'une prophète, elle n'était pas non plus la messagère d'une quelconque Bonne Nouvelle. Elle n'apportait ni le Salut, ni le pardon. Elle n'apportait que la rancune et la vengeance.

Elle me rappelait parfois cette jeune fille que nous avons dû exorciser à Albuquerque quelques années plus tôt. La toute première. Je n'avais pas pu la sauver, son âme gangrenée par les mauvais esprits n'avait pas pu être sauvée. Elle me hantait parfois encore, dans mes heures les plus sombres. Je m'en rappelais comme si c'était hier. Comment j'aurais pu oublier ? Je me souvenais de l'empreinte que la mort avait laissée sur le corps frêle, sa peau devenue translucide juste après que la vie l'ait quittée, ses cheveux d'un blond cendré, un peu comme ceux de Mina, tiens. Tout comme je n'avais pas réussi à sauver cette âme en peine, je n'a vais pas davantage réussi à sauver celle de Mina. Peut-être n'avais-je pas assez essayé, peut-être aurais-je dû donner tout ce que j'avais pour briser cette illusion coriace. Pourtant, je me rappelais. Cette rencontre m'avait marquée, tant dans mon esprit que dans ma chair. Je ressentais encore la pression de ses petits doigts qui enserraient les miens comme un étau d’acier, je sentais encore mes os se distendre, écartelés par le poids de Mina qui menaçait de plonger dans l’abîme. Je sentais les fourmis envahir mes doigts gourds, remonter le long de mes veines, ramper sous ma peau. Je me rappelais exactement quel effet ça faisait quand sa main a lâché la mienne – à moins que je sois celle qui a lâché la sienne. Jadis, je pouvais créer l'illusion de la douleur, je pouvais faire croire à quelqu'un que sa main était en train de se briser os par os juste parce que je l'avais décidé. L'épisode que j'étais en train de narrer, lui, n'avait rien d'une illusion.

Ça m'avait paru réel.
Cruellement réaliste.

Les fantômes et les esprits errants pouvaient nous blesser alors même que nous ne les voyons pas. Une illusion pouvait également interagir avec la matière, j'en avais fait l'amère expérience pendant les Hunter's Seasons. Une illusion pouvait meurtrir, endommager, détruire. Elle pouvait blesser, elle pouvait même tuer. J'étais certaine de ne jamais avoir serré la main de Mina dans le monde réel, puisque je ne l'avais rencontrée que dans ses cauchemars. Pourtant, ma peau portait les stigmates de cette rencontre, comme si j'avais été celle que l'on avait cloué sur la croix. Là où ses ongles s'étaient enfoncés dans ma chair, il restait des longues cicatrices rouges aux contours blanchâtres.

Maintenant je me souvenais.

Je me souvenais de mon poignet ensanglanté, de ces lambeaux de chair qui foutaient le camp, de la viande laissée à vif, de la brûlure qui devenait piqûre et vice-versa. Alors, lorsqu'elle me soupçonna d'avoir peur, je ne cillai pas. Je me contentais de la toiser de mes yeux sombres, qui parfois étaient aussi froids que l'intérieur d'un tombeau. Je n'avais pas peur. Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas accordée ce luxe. La peur était un privilège réservé aux naïfs, à ceux qui pensaient encore que nous avons encore une chance d'en réchapper un jour. La peur appartenait à ceux qui avaient encore quelque chose à perdre. La peur est une réaction instinctive, viscérale, mais la mienne m'avait quittée il y a quelques mois à peine. C'était comme si en accouchant de mon fils, je l'avais expulsée de mon propre corps. Elle s'était réincarnée dans ce petit être que j'étais supposée chérir de tout mon cœur de jeune maman, mais mon cœur restait de glace.

Mina n'avait pas besoin d'une mère, disait-elle. Je voulais bien la croire. Il n'y avait nulle trace d'ironie dans mon propos. La mienne, de mère, avait toujours été plus ou moins absente de ma vie. Je n'avais jamais eu un quelconque intérêt à ses yeux. Sans doute n'étais-je pas suffisamment intéressante pour qu'elle daigne se pencher sur mon cas. Il faut dire que j'ai toujours été terne, éteinte. Il en allait probablement de même pour tous ceux que la Mort venait effleurer, de près ou de loin. Pas vraiment morte mais pas vivante pour autant. Aussi quand elle disait que la solitude n'existait pas quand on était accompagnée en permanence, je n'étais pas vraiment d'accord. L'indifférence faisait mal. C'était même encore pire que le rejet pur et simple. Mais je l'avais abandonnée, Mina. Aujourd'hui elle venait me le reprocher. Dans notre monde, les illusions étaient réelles. Là résidait à la fois toute la beauté et la cruauté de la chose.

« Je connais bien plus de choses que tu pourrais imaginer. » Ma voix crissait un peu, ma gorge était nouée. « Je te l'ai dit, la Mort est une vieille amie. La plus fidèle, la plus assidue. Elle me parle, et je la comprends. » Elle m'en avait confié des secrets, des secrets que je ne pouvais répéter à personne – car sinon ce n'était plus un secret. « Cela fait quelques années que je côtoie des fantômes et des esprits errants. Comme toi, ils sont piégés dans un monde qui n'est pas le leur. Ils ne peuvent pas passer de l'autre côté parce qu'ils ont encore des affaires en suspens. Je sais aussi qu'il y a une vie après la mort. Tu as tort quand tu dis qu'au-delà de la mort il n'y a que le vide, la solitude. »

Ma voix s'élevait comme un murmure. Mina me faisait de plus en plus penser à une âme torturée qu'il fallait exorciser pour lui permettre de trouver la paix. Or, son illusion l'avait prise au piège, l'avait empêchée de s'en aller à chacune de ses nombreuses morts. Cette punition était encore plus cruelle que de transformer quelqu'un en métamorphe et le contraindre à rester sous sa forme animale. Mon nez se plissa lorsque les effluves alcoolisées que dégageait Mina me montèrent aux narines. Je ne voulais pas savoir où elle avait trouvé cette bouteille, tout ce que je savais, c'est qu'elle enfreignait les règles de la Prohibition dans ma maison, sous mon nez.

Provocation.

Le pire, c'est que ça avait l'effet escompté, je marchais en plein dedans.

« Arrête ça, tu as assez bu.» répondis-je sèchement, essayant d'attraper la bouteille et de la lui arracher des mains – en tant que barmaid, il était parfois de ma responsabilité de refuser de servir à boire aux clients trop ivres, et même si cette époque était désormais révolue, il restait toutefois des traces.

Mon injonction, non, mon ordre n'était apparemment pas assez autoritaire, puisque cela ne dissuada pas Mina de s'approcher. Elle venait tout juste de s'approcher de moi pour poser sa main fraîche sur ma joue. Elle me touchait, elle m'explorait, comme si elle voulait s'assurer que j'étais bien là, que je n'étais pas moi-même une illusion. Je suis là. Je n'irai nulle part.

Elle m'avait attendue, disait-elle.
Elle espérait que je revienne.
Elle s'était raccrochée à moi comme à une bouée de sauvetage.
La bouée de sauvetage n'avait pas vraiment rempli son office puisqu'elle n'avait pas empêché le navire de couler.

Je songeais aux cicatrices sur mon poignet. C'était son œuvre à elle, je n'avais été qu'un support, une toile. Elle avait fini par se faire une raison, admettre que je ne reviendrai pas. Pas après ce qui s'est passé. Pas après que le piège ait failli se refermer pour de bon. J'aurais dû écouter les signes, prendre du recul, mais ce n'était plus possible, j'étais déjà prisonnière de sa toile, j'étais déjà trop personnellement impliquée. Ce n'était pas qu'une question de curiosité scientifique, d'énigme à démanteler, de secrets à percer, c'était autre chose. Je n'étais pas supposée m'attacher, pas à ceux que je considérais comme des patients qu'il fallait délivrer du mal (amen). En quittant Mina et son oncle pour de bon, j'ai vraiment cru que je prenais la bonne décision. Or, je ne m'étais pas vraiment souciée des dommages collatéraux que j'allais engendrer. Je n'avais pas attendu Mina pour être poursuivie par le mauvais sort.

C'était ses mains qui me touchaient, qui caressaient mes boucles rousses, pourtant, je m'efforçais de rester de marbre. Mina me faisait penser à ces fantômes maléfiques que j'ai pu rencontrer tout au long de ma carrière d'exorciste. Le Mal savait se montrer avenant, tout à fait charmant, pour mieux convaincre ses cibles de céder, de s'offrir à lui sans aucune concession. Mina parlait de cette voix veloutée, innocente, elle promettait monts et merveilles, elle me disait que j'aurais dû laisser me convaincre de rester avec elle, parce que le monde, dehors, était trop moche. Elle tirait un peu mes cheveux, s'invitait davantage dans mon espace vital. Je sentais la pulpe de ses doigts se resserrer autour de ma nuque, mais elle ne m'étrangla pas.

Pas encore.

« Arrête ça. » ordonnai-je une nouvelle fois, parce que la situation me mettait mal à l'aise, parce que je ne tolérais pas qu'on me touche – parce que c'était elle, et elle était loin de me laisser indifférente.

Joli démon.

Il fut une époque où j'aurais pu succomber. J'ai failli le faire. Je crois bien que je l'ai fait. Je ne me souvenais plus trop. Pourtant je me rappelais de cette main et de la pression qu'elle avait exercée sur mon poignet. Bien que ses mains aient quitté ma chevelure, je ne baissai pas ma garde pour autant. Elle était si près de moi, je pouvais sentir sa chaleur à travers mes couches de vêtements. Voilà que ses mains venaient d'échouer sur mes épaules. Je serrais toujours les poings.

Elle parla de Noah.
Me dit qu'inévitablement, je le ferai souffrir lui aussi, comme j'ai fait souffrir tous les autres.
Elle me disait de l'abandonner maintenant, avant qu'il se souvienne de moi.
Une pointe de douleur me travresa le cœur.
Mon regard vacilla, mais je ne fléchis pas.
Puis, elle me dit qu'elle pouvait le tuer pour moi.

Ma main vint agripper son cou gracile, se logea là, juste sous la mâchoire. Mes doigts saisirent fermement les boucles cendrées, alors que je resserrais ma poigne. Le serpent, tapi dans l'ombre, venait de bondir pour attraper sa proie. Et comme il l'avait fait pour Eve dans le jardin d'Eden, je me penchai sur Mina pour lui murmurer à l'oreille.

« Tu n'en feras rien du tout. » sifflai-je, menaçante, alors que ma main serrait la nuque fragile, tirait les cheveux. « Je ne te laisserai pas pourrir son âme comme tu as pu pourrir la mienne.  » Démon. « Noah est innocent, dans cette histoire. Alors laissons-le en dehors, veux-tu? »

Je venais de relâcher la pression. La magie crépitait dans l'air. La lumière au dessus de la tête de Mina se mit à vaciller, mais ne s'éteignit pas. Ma magie était tellement faible que tout ce que je pouvais faire, c'était de faire grésiller des fichues ampoules. Je n'étais guère capable de faire mieux, plus maintenant.

« Mais puisque tu es là, je suppose qu'à présent, ta requête, à savoir que je reste auprès de toi pour toujours, est nulle et non avenue. » J'avais repris mes distances, et j'avais croisé mes bras ma poitrine. «  La dernière fois que je t'ai vue, tu n'étais ni plus ni moins qu'un légume.  » Le mot était cruel, mais je ressentais les choses ainsi – cette histoire n'avait-elle pas été cruelle dès le début? « Tu me faisais penser à ces gamines possédées qu'il me fallait exorciser. Tu étais là, sans vraiment être consciente de ce qui se passait non plus. C'était toi, sans vraiment être toi. »

Je la toisais de mes prunelles sombres, je la détaillais de mon regard critique, comme si j'étais en train d'étudier une œuvre d'art controversée.

« Dans le cas d'une possession, la personnalité du sujet est effacée au profit de celle de l'entité qui vient prendre sa place. » Je m'apprêtais à aborder un sujet qui fâche, mais je n'en avais cure. « Seulement tu n'étais pas possédée par un esprit errant, mais tu étais prise au piège d'une illusion, qui te faisait revivre ta propre mort, encore et encore. » Je m'interrompis exprès pour ménager mon petit effet. «  Or, tu me sembles être en pleine possession de tes moyens. Aussi je serais curieuse de savoir comment tu as réussi à en sortir. J'y étais presque, tu sais.  »

A chaque fois, je n'avais pas été loin...si proche de la réussite. Si j'avais eu un peu plus de temps, je t'aurais sortie de là, Mina, mais j'ai eu un choix à faire, pour ma propre survie. Entre toi et moi, j'ai préféré sauver ma peau et mon âme tant qu'il en était encore temps.

« Mais si tu me veux tellement, alors prends-moi. » La demande était on ne peut plus claire. J'étais très sérieuse, mon visage était dépourvu de la moindre émotion et je gardais mes bras serrés autour de mon buste. « Prends-moi, mais laisse Noah en dehors de ça.  »

Parce que cette histoire, c'est entre toi et moi et personne d'autre. Ton oncle, à la rigueur, y avait participé puisqu'il m'avait convoquée de prime abord, mais Noah, lui, n'avait rien à voir là dedans. Il n'avait pas à payer le prix de mes propres péchés.  
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MessageSujet: Re: Les Griffes du Minotaure   Mer 20 Déc - 14:47

Les Griffes du Minotaure


 

There was a monster chasing her. He knew all her fears, all her hidden weaknesses. He was drowning her soul into an endless fight, to make her believe that only a monster could fight him back. She raises a monster inside her and feed him with all her pains. She made a monster with wings so she could fly away. She made a monster which could burn, so she could escape and rise from his ashes. But monsters never die; you can never escape; they live forever in our deepest dreams, hiding in our shadows.


De la colère. De la violence. Des sentiments que Kriss connait, qu’elle peut comprendre. Les embruns d’une violence plus profonde, d’un instinct maternel ou d’une peur patentée. Des ersatz de fureur, grenats sombres d’envies plus cruelles, qui s’incrustent sur sa peau.  Qui la touchent, la bousculent. Autour de sa gorge, que ceux qu’elle aime, aiment à enserrer. Comme si se saisir de sa nuque pouvaient retenir toutes les mauvaises émanations de son âme, comme si cela pouvait retenir ses lèvres de maudire, sa langue de blasphémer. Comme si la faire taire l’invitait au silence et à la paix.

Beatriz est si proche, maintenant qu’elle enserre sa gorge, alors que les mains de Kriss sont sur ses épaules. Leurs corps tout entiers se touchent. Leurs peaux vibrent, pales et claires, qu’éclaire la lumière chaude de l’ampoule. Les ombres habillent le visage de Bea, une noirceur caresse ses pommettes, se perd dans ses orbites. Elle peut percevoir l’énergie qui l’anime, cette menace qui siffle, ce grondement qui s’empare d’elle. Sur le visage de Kriss, si tant plein de cette pureté qui ne lui appartient plus, comme fragment d’un passé perdu, se glisse un sourire. Une victoire.  Bea croit peut-être qu’elle est toujours cette enfant terrifiée. Qu’il suffit de la blesser pour lui faire peur.  Et peut-être que les esprits frappeurs s’effraient quand elle hausse le ton, mais si Kriss est un fantôme, elle est le sien. Il est différent, plus intime peut-être, moins indifférent.  Kriss s’éveille dans le malheur, ses sens s’affutent, elle devient plus lucide, moins évanescente. Elle retrouve ses esprits, une certaine forme de conscience. Si proche d’elle, Kriss perçoit son énergie pale, la blancheur des étincelles qui glissent sur sa peau. La mort lèche son derme mais la menace est évasive, les griffes douces, le désir incertain.  Kriss souffle.

Personne n’est jamais innocent.

On disait de Kriss qu’elle était innocente, puisqu’elle était naïve. On disait d’elle qu’elle était fragile, puisqu’elle faisait des cauchemars, la nuit, sans cesse, que son attachement pour les siens lui donnait des terreurs nocturnes. Puisqu’elle avait peur des départs, et plus encore des retours, du Minotaure qui lui volait son père. On disait d’elle qu’elle était pure. Mais où est la pureté ? Où est l’innocence ? Certainement pas dans ses peurs, brulantes, alors que son esprit déjà noir s’inventait les monstres les plus cruels. La vérité, c’est que la sorcière qui a voulu la sauver d’une illusion réparatrice a sous-estimée la noirceur de son âme. La vérité c’est qu’elle a vu l’innocence dans son regard alors que son âme léchée par le mal grandissait dans ses peurs. La vérité c’est qu’elle a voulu balayer les cauchemars par une blancheur évanescente, et que les cauchemars se sont jetées sur elle. L’ont mordu, l’ont blessé, ont déchiqueté son offre de paix. Et que sa magie, dans une ultime tentative de protection, a scellé l’âme de Kriss dans le labyrinthe, pour ne pas que les monstres endormis ne puissent un jour s’échapper. Alors, non, même au fin fond de son cœur, Kriss est incapable de croire en l’innocence.

L’innocence est une notion étrangère, un mensonge cruel pour maintenir une certaine forme de morale. Pour bâtir des murs autour de cette liberté animale qu’est l’ordre de la nature. Pour pouvoir dire, à qui veut l’entendre qu’il est coupable de crime contre l’humanité, puisqu’il n’est plus innocent. L’innocence est un drap blanc, pale, qui étrangle la gorge des jeunes femmes, qui les retient, asphyxiées, dans une virginité assourdissante. L’innocence, est un une ligne droite, un chemin tracé par ceux qui ont le pouvoir de dessiner des lignes. Une mesure de contrôle, la prohibition sous sa forme la plus pure. Et le mensonge suprême. Les enfants ne sont pas innocents. Les yeux fragiles se gorgent des noirceurs du monde. Ils y sont plus sensibles. Et leur cruauté infantile, égoïste et possessive, est dotant de griffes et de crocs, que la femme fatale qui se maquille pour attirer l’attention, comme si les larmes capricieuses n’avaient jamais brisé un cœur. N’est-ce pas Noah qui fait frémir Bea ? Qui lui fait peur ? N’est-ce pas pour lui que Bea l’étrangle ? Qu’elle sort ses griffes et feule comme une chatte en colère ? N’est-ce pas même de sa faute à lui, si Bea s’est éloignée d’elle ? Il n’y avait pas de place pour une troisième personne dans le labyrinthe, même protégé dans le ventre doux de sa mère. Kriss aimerait lui demander, mais cela lui briserait le cœur. De savoir si c ‘est lui, sa présence, son annonce, qui a écarté sa compagne de ses cauchemars. Elle ne peut compter le temps, les mois, l’âge, toute perdue qu’elle était dans le labyrinthe sans véritable dimension temporelle. Alors elle préfère croire que seule la peur du Minotaure, et la faiblesse, l’ont éloigné. Des sentiments faibles plus qu’un acte d’amour pour un autre.

Les doigts de Bea s’éloignent, comme sa chaleur. La flamboyante sorcière s’écarte. Comme si les monstres Kriss pouvaient encore dévorer son âme. Comme si elle cherchait dans la lumière, qui se fait oscillante, une certaine forme de protection. Mais la lumière, elle-même, l’abandonne à son sort. Elle grésille, elle vibre, et quelques étincelles caressent leurs pupilles, mais aucune aube. Aucune aube saisissante. Aucun espoir de soleil et de véritable chaleur. La magie est teinte, la magie ploie sous les ténèbres. Et Kriss baigne dans les ombres. Sa nature les appelle, autour d’elle. Les ombres sont comme des plumes qui habillent sa peau, comme une douceur de velours qui protège son derme hypersensible des fureurs du jour. Si seulement, les ombres pouvaient  s’engouffrer dans la gorge de Bea, l’étrangler et la faire taire. Sa voix claque.

Tais-toi.

Tes pupilles s’excitent. La fureur exhume tes sens. Tu perçois le moindre des soupirs de Bea, Tu ressens la moindre des vibrations de sa gorge. Ce suspens, entre ses lèvres. Ses lèvres qui s’ouvrent, se referment. Elle parle, murmure, comment ose-t-elle ? Elle ose. Parler de ta douleur. La déposer sous tes pieds, pour que tu la foules, pour que tu la comprennes, peut-être même pour que tu puisses t’en libérer. Personne ne sait, personne ne t’en a parlé. Le secret te gardait sauve des mots qui dissèquent, de leurs brulures intrinsèques. Mais Beatriz. Elle sait. Elle parle. Elle ose. Assez. Ta voix est faible. C’est une caresse douce, qui aimerait être aussi tranchante qu’un scalpel. C’est une peur qui ouvre tes pupilles. C’est ce pas, alors que tu te recules, comme si elle t’exorcisait. Une infime partie de toi bat la mesure, alors qu’elle frappe les désordres de ton cœur, fourmilière dangereuse, comme si elle essayait de rattraper la reine mère. De faire revenir en toi celle qui chassait les mauvais rêves. Elle te torture, et tu te débats, sans plus pouvoir la regarder dans les yeux. Tu refuses de marcher sur la nuit pour revenir vers la lumière. Tu refuses de repenser à ces heures, ces années où tu n’étais plus, plus vraiment. Tu refuses d’ouvrir la boite de Pandore. Et pourtant, pourtant tu ne la gifles, ni la griffes. Et tes ordres sont des murmures. Bea connait ton secret. Entre ses lèvres planent son suspens, ce savoir qu’elle a sur toi et que tu ignores. Cette vérité qui t’échappe, et qui pourtant, te laisse, perdue, comme un navire à la dérive. A écouter le moindre de ses tressaillements de voix. A trembler alors qu’elle susurre le plus cruel. Bea a un pouvoir sur toi. Bea connait ton nom. Et qui connait ton nom te possède. Tu siffles.

A quoi tu joues ? Je ne suis pas un de tes rats de laboratoire.

Bea torture kriss, de sa langue cruelle, de son analyse presque scientifique, de cette réalité qui la rattrape quand bien même la voleuse d’énergie aimerait se réfugier dans les contes. Et puis, Bea, lui ôtant le désir de son souffle, lui ôtant une bataille que Kriss voudrait gagner, lui offre sa personne. Les yeux de Kriss reviennent sur elle. Sous la lumière de l’ampoule, les cheveux flamboient. Sous la lumière la peau de nacre brille de mille feux, pureté envahissante. Sous la lumière, Bea chasse les ombres. L’intensité des couleurs la laisse stupéfaite. La surprise fait frissonner ses cils. Kriss se sent dépossédée. La voleuse se sent flouée. L’enfant solitaire a le cœur qui bat à rompre sa cage thoracique. Et de la stupeur, et de la fascination. Jamais personne ne s’est offert à elle. Pas comme ça, pas de cette manière. Jamais personne ne lui a dit Prends moi. Jamais personne. Kriss est une âme solitaire, elle ne sait même plus ce que c’est que la présence des autres. Et la proposition fait frissonner son échine toute entière, elle allume une peur au fond de l’océan pale de ses iris. Bea la bouleverse. Le papillon de ses lèvres fuyantes s’approche et souffle. Il aimerait avoir du venin sur ses ailes, il aimerait lui faire peur de quelques secrets qui la feraient frémir. La faire taire, à jamais, qu’elle n’ose plus parler de ce qui n’aurait jamais dû exister.

Sorcière, tu crois tout savoir.

Ses doigts éloignent une mèche de cheveux du visage de Beatriz. Sans toucher sa peau. Comme si le derme de la sorcière pouvait la bruler. Comme si les mots de la sorcière pouvaient ramener l’enfant fragile dans sa carcasse. Comme si la sorcière pouvait encore tuer le monstre. Comme s’il y avait encore une chance, si infime et terrifiante soit-elle, d’être sauvée. Elle murmure.

Tu crois connaitre la mort, parce que tu parles aux fantômes. Mais combien de fois l’as-tu vécu ? Combien de fois as-tu tué ? Ce n’est pas la mort qui te parle, mais la magie. Et sans ta magie, tu ne sais plus rien. Tu ne peux même plus te protéger de moi. Tu ne peux plus t’enfuir. Tu ne peux que t’offrir en échange.

Les âmes que possèdent les esprits frappeurs sont sauves, parce qu’enterrées au fin fond du corps. Il suffit de les exhumer. Il suffit de les rassurer. Son âme à elle, elle est encore dans l’illusion, à courir comme une dératée, à se faire peur, à se rassurer. Son âme à elle, a changée, elle s’est transformée. Et le Phœnix, cruel, a dans son bec les cendres du passé, qu’elle fustige. Si Bea croit vraiment tout savoir, il lui prend l’envie de lui dire ce qu’elle s’est cachée à elle-même.

Tu sais, dans le labyrinthe, la seule issue était la mort. Et bien, c’était aussi simple que cela, il fallait que je meure pour sortir. Que je meure vraiment. Dans cette réalité-ci. Ta magie t’aveugle, tu es comme tous les autres, tu crois tout pouvoir réparer avec quelques sorts.

La magie a amputée son adolescence. La magie la mise dans une cage, immense. La magie est son mal, elle a pour cet art surnaturel le plus grand des mépris. Entre ses lèvres, Sorcière est une insulte. Le mot glisse, claque, mords. Elle veut bruler son assurance.

Mais, sorcière, mon sang ne te nourris plus.

Un silence, court, pour s’assurer qu’elle a toute son attention. Puisque, cruelle, elle veut lui montrer une vérité plus sombre. A celle qui croit tout savoir sur elle, quand bien même il s’agissait de son sang dans ses veines, canalisant son énergie pour qu’elle puisse encore utiliser sa maudite magie. Elle parle doucement, pour bien être entendue.

Tu as raison je n’étais pas là, pas là vraiment, mais j’étais là, aussi. Mon sang dans tes veines. Des rivières, des rivières de sang, pour que tu puisses accéder aux plus sombres niveaux de mon âme. Il croyait que cela te rapprocherait de moi, mais le savais-tu seulement ?

Kriss se recule, rattrape la bouteille de Whisky, s’échappe de l’aura trop blanche de la passagère infortunée du labyrinthe. La jeune femme tombe avec légèreté dans le canapé, sous le poids de toutes ses confessions. Une fatigue passe sur son visage. Le liquide ambré brille à la lumière, ses reflets glissent sur son visage. Un sourire triste balaie son manque soudain d’expressions. Elle boit deux nouvelles gorgées. Kriss aimerait sentir l’ivresse enchantée des âmes qui ne s’intéressent plus à rien. Elle voudrait partir, l’espace de quelques instants, dans un monde plus si en clair-obscur, mais juste, alcoolisé.  Ivre, elle aimerait se détendre enfin. Et, peut-être, pouvoir chasser sa colère. Mais il faudrait prendre une décision alors. Lentement Kriss fait osciller la bouteille pour en voir le liquide bouger, danse ondulante d’une liqueur qui l’enchante. Si proche, et si loin, l’ivresse lui est presque impossible. Sa nature ne se laisse qu’aux douceurs d’énergies d’autrui. Alors elle tend la bouteille vers Beatriz. Et ordonne.

Imaginons que j’accepte ta proposition.
Tiens, prends, assis toi, et bois.

L’ordre est brutal, impitoyable. Elle attend que Bea s’exécute, le regard sombre. Une froideur glisse dans ses yeux. Alors que Bea s’installe, elle déploie sa pensée. Le seul moyen de s’échapper de l’influence de Bea, c’est peut-être de la forcer à être comme elle.  

Si tu m’appartiens alors joue selon mes règles. Il n’y a pas de prohibition. Pas de gouvernement. Pas pour moi. Pas avec moi. Et tu ne devras dire à personne que je suis toujours en vie, et surtout pas aux membres de ce qui fut ma famille, maudite sois leur foutue résistance. Le gouvernement voudrait me priver de mes libertés, qu’il essaie, et je suis sure que mes pères feraient de même. Alors disons que si tu les aides, l’un ou l’autre,  je te volerais ton fils.

La main se lève, elle rapproche la bouteille de Bea. Encore, elle veut la voir boire le liquide sucré.  Puis, laissant tomber sa tête contre le dossier, elle se tourne vers la sorcière. Un soupir du fin fond de son âme déchire ses lèvres.

Pour le reste, je ne sais même pas que faire de toi.

Ses yeux se posent sur Bea. Immenses, fragiles, un océan de vagues perdues qui se frappent contre une falaise glacée. Un gémissement embrase ses lèvres.

Je ne devrais même pas te laisser en vie.

Ses yeux se ferment. Les mèches rouges sont une brulure qui la laisse sans armes. Elle était venue chercher ses remords et sa mort. Elle était venue pour lui voler sa vie, ses désirs, son souffle. Elle était venue arracher une dernière parcelle d’elle. Elle était venue offrir au Phoenix la carcasse d’un nouveau souvenir. Tuer la Mina. Encore et encore. Tuer le Minotaure. Encore et Encore. Elle était venue tuer Bea. Ses paupières se rouvrent, elle veut lire dans le fin fond des prunelles de Bea, son secret véritable.

Imaginons un instant que tu gardes le silence.
Imaginons un instant que la menace sur Noah disparaisse.

Sa gorge se serre. Un tremblement glisse le long de ses doigts. Derrière la colère, sous le voile doucereux de sa fureur contenue, il y a les sentiments confondus de faiblesses infantiles. De cette innocence, de cette pureté qu’elle rejette et qui bruisse au bord de ces lèvres.  Le désir sauvage d’être aimé, le désir sauvage de garder ne serait-ce qu’une parcelle de lien avec le passé. Le besoin profond qu’on la sauve. Ou qu’on la libère. Cette solitude, soufflée par Bea, qui brule tout autant son âme. La Mina qui se débat, tout à l’intérieur, contre le Phœnix sanglant. Le Clair de l’Obscur qui se meurt sous ses coups de griffes. Qui murmure, qui parle, qui ose, du bord des lèvres, se mettre en danger.

Jusqu’où serais-tu prête à aller pour moi ?

Cela brule alors, incandescence qui chasse ses yeux. Les iris l’évitent, ne regardent plus que le fond de la nuit. Les lignes noires du Minotaure qu’elle a tracé sur le mur. Cela brule alors, et son souffle se meurt. Elle le retient, comme elle retient les battements de son cœur. Quel chat demanderait à sa souris si elle désire être mordue ? Quel fantôme demande l’autorisation de hanter une maison ? Quel monstre montre ses faiblesses et les laisse, béantes, à la portée des mots charognards qui les pourfendraient et s’en moqueraient ?

Une enfant. Peut-être. Qui n’a pas grandi. Pas comme les autres.
Et qui souffre encore des douleurs sauvages des émotions incontrôlées.

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