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 Bad blood - Amber

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SYMPATHY FOR THE DEVIL

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MessageSujet: Bad blood - Amber   Mer 10 Jan - 20:36




bad blood

Amberly & Joseph

Do you recall, not long ago, we would walk on the sidewalk?
Innocent, remember?
All we did was care for each other

Interminable. La nuit dernière m'a semblé être interminable. Il a fallu attendre, presque en vain, que les étoiles daignent s'éteindre dans le ciel noir. Qu'elles acceptent de disparaître, de s'échapper avec la lune, pour me laisser un peu de répit. Dans le monde auquel j'appartiens, le soleil est synonyme de repos. Il faut patienter, attendre que l'astre brûle dans le ciel pour s'octroyer des heures de sommeil. Et mes dernières heures de travail ont été particulièrement pénibles – en témoigne la peau abîmée de mes mains, fêlée ici ou là, meurtrie de quelques égratignures déjà noircies par la nécrose. C'est peu visible, me dis-je en les observant de plus près. Dans quelques jours, elle sera réparée. La chienne trotte à mes côtés, elle aussi complètement déphasée, torturée par le rythme qui lui est imposé. Claquant des doigts pour attirer son attention, je l'observe silencieusement, avant de sortir une cigarette. Un peu de poison pour bien commencer la journée – elle s'enflamme, pendue à mes lèvres. Les yeux fatigués, rougis par le manque de sommeil, balaient la rue peu animée. Il doit être sept heures du matin et seuls les travailleurs doivent être de sortie. L'air froid, hivernal, demeure repoussant. À mes yeux, il est revigorant, me gardant suffisamment éveillé jusqu'à ce que j'arrive à l'appartement de Maisy. C'est une erreur, d'y aller. Une erreur d'y aller encore, d'y terminer tes nuits, d'y commencer tes journées.

En ce moment, il y a quelque chose qui me dévore le ventre. Une absence, un vide, un creux incompréhensible. Le monstre y prend pourtant toute la place ; c'est en tout cas ce que je pensais. Maisy applique, de sa simple présence, un baume sur ce vide. Et plus le temps passe, moins elle parvient à le combler. Qu'importe les sentiments, ce n'est pas à elle de guérir celui-ci, celui qui me rendrait viscéralement malade si seulement je le laissais faire. Heureusement, le monstre qui dort dans mes entrailles ne semble pas près de déguerpir ; il s'étend, s'étale, et jamais ne s'étiole. Pourtant, la cohabitation est un peu moins douloureuse qu'elle a pu l'être à une époque. Peut-être qu'au final, on s'habitue vraiment à tout, me dis-je, la fumée brûlante s'échappant autour de mon visage. Et puis, la clope me lasse et je l'abandonne à son triste sort, sur le bitume. La lassitude est une amie fidèle, trop pour mon propre bien, et je ne sais pas comment y remédier. Ou je fais semblant de ne pas y penser.
Et quoique j'en dise, quoique je puisse en penser, un arbre déraciné ne poussera jamais droit. Ballotté par le vent, torturé par tout ce qu'il peut y avoir d'extérieur à sa condition, voilà ce qui lui est destiné. Passant les doigts sur mes yeux épuisés, je m'arrête une seconde, m'adosse à un mur. Je ne peux pas aller voir Maisy dans cet état, pas décemment. Alors je respire. Et plus je patiente, plus je respire, plus je m'agace. La boule enfle dans ma poitrine, pression inexorable et distinctive. Signe de mauvais présage.

Quelques pas supplémentaire, les yeux rivés dans la rue, à la recherche de quelque chose à manger. Quelques coups d’œil furtifs, et pourtant, tout se calme. Aussi brusquement que c'est arrivé, comme une décharge d'adrénaline dans les veines. D'ailleurs, je le sens. La fatigue s'évanouit, pour quelques secondes, et je vois plus clair que jamais. Le froid n'est plus, la peau meurtrie est inexistante, futile. La brume de mon esprit est balayée d'un coup de vent, une brise anglaise et tiède, à l'odeur sucrée. Et dans mes entrailles, le vide hurle sa peine.
Ma sœur, je l'ai rêvée. Je l'ai rêvée des centaines de fois depuis des années, j'ai cru l'avoir rêvée lorsque je l'ai aperçue, au loin, alors qu'elle était là, bien tangible. Alors qu'elle est une clé du chagrin qui nous consume. La fatigue aidant, je demeure immobile, incapable de bouger. Spontanément, fouille les environs à la recherche de Nicholas – avec appréhension, en priant pour qu'il ne soit pas là. Pas maintenant, pas encore, pas ce matin. Et je ne vois rien, ni personne à ses côtés. Assise à un banc en bois abîmé, tellement usé que les quelques échardes qui pouvaient y régner ont été polies par le temps. Un instant voyeur, je l'observe sans savoir quels seront mes prochains mouvements. Je peux la contourner, ne pas m'aventurer dans cette rue, laisser le passé où il est. Et pourtant, je l'ai déjà croisée avant, de loin ; jamais vraiment sûr que c'était elle, voilà mon excuse pour ne pas l'avoir approchée. Je n'étais pas prêt. Le contact sera un chamboulement dans mon existence, un énième dont je n'ai pas besoin. Et comme la faim qui me creuse le ventre, c'est cette absence qui y fait rage, tambourine jusque dans ma poitrine. Le cœur battant, la cage thoracique tremblante sous ses assauts répétés ; je me sens anxieux. Et pourtant, dans mon esprit, les mots se transforment. Ce n'est pas de la peur, c'est de la couardise. Ce n'est pas de l'anxiété, c'est de la lâcheté.

Tu ne veux pas l'affronter, parce que tu sais tout ce que tu lui as fait. Tu sais qu'elle ne sera pas totalement heureuse de te voir. C'est certain. À mes pieds, la chienne s'impatiente et s'allonge, le corps à moitié sur mes chaussures. La pauvre est ignorée. Passant à nouveau les doigts sur mes yeux, les enfonçant presque dans mes orbites, ils s'échouent sur ma barbe rafraîchie par l'hiver. Dépêche-toi. Dépêche-toi ; renoue, ou fuis. Assume ou nie.
La photographie du passé ne m'a pas vu. Elle ne me reconnaîtrait même pas, si je lui passais devant sans m'attarder. Tout en moi a changé, du physique à l'allure, jusqu'aux fringues. Je n'avais pas de barbe, pas de muscles, pas de stature. L'ombre que j'étais demeure enfouie dans mes tripes, tapie quelque part. Après des tas de secondes interminables, suffocantes, il est temps. Je n'ai pas décroché le regard de son doux visage, et la réponse est là.

Claquant des doigts pour réveiller la chienne, qui se redresse d'un mouvement brusque, j'entame l'ascension. Un pas devant l'autre, comme si des kilomètres nous séparaient. À chaque seconde, j'imagine que je me suis trompé et qu'arrivé devant elle, elle sera une inconnue au visage différent, une erreur de l'esprit, une création de la fatigue. Droit devant, à quelques grandes enjambées – le cœur s'emballe, s'enflamme presque. La lâcheté s'enfuit, pour une fois, laissant place à une réelle anxiété. Un sentiment trop peu connu de mon organisme, trop sournois pour que je l'ignore. Amber. Et lorsque je me rapproche, c'est elle ; il n'y a pas de doute. Son beau visage, la douceur incarnée dans ses traits, l'océan de ses yeux ; non, le doute n'est plus permis. Elle n'a pas vraiment changé – simplement, c'est une femme, une vraie. Le palpitant bat la chamade et embrouille mes pensées, cogne dans mes tempes et me fait ciller sans cesse. Debout devant elle, immobile, le visage baissé vers le sien. Et lorsque nos regards se croisent, je m'y noie. Brusquement, j'ai l'impression d'avoir pris la meilleure décision du monde, la meilleure de ma dernière décennie. La vie, le passé, l'histoire, les racines. Tout est dans ses yeux. Et je crains bientôt d'y voir autre chose – la peine, le chagrin, la déception.

« Amberly. » La voix est rauque. L'accent britannique, que je m'évertue parfois à camoufler, suinte de son simple prénom. « C'est moi. » dis-je, inutilement. Moi, qui ? Mais c'est au-dessus de mes forces de prononcer mon prénom, de préciser plus encore. Joseph, ton frère, celui qui a fuit pendant des millénaires. Et puis, ce serait admettre que nos derniers rapports sont si vieux qu'elle m'aurait oublié – j'ai changé, mais on oublie pas le sang, n'est-ce pas ?
Et puis, je ne sais plus quoi dire. Je ne sais pas quoi ajouter. Pardon. Pardonne-moi. Mais ça aussi, c'est au-dessus de mes forces. Prononcer les mots de la faiblesse, l'aveu de la période la plus douloureuse de ma vie. Reconnaître que j'ai fait une erreur presque impardonnable à ma petite sœur, à la plus jeune, à l'éponge de la famille. Celle qui absorbait tout, celle dont la sensibilité a dû lui rendre la vie impossible. Alors, ne lui rendant certainement pas la tâche simple, je demeure silencieux.
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MessageSujet: Re: Bad blood - Amber   Jeu 11 Jan - 23:59


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Destroy the middle, it's a waste of time.
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Amberly & Joseph
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On aurait pas pu dire de son quotidien qu'il était triste. Pour cause, Amberly mange à sa faim. Elle a de l'eau chaude presque tous les jours. Quelques vêtements d'assez bonne qualité. Un travail, loin d'être le plus désagréable de la Nouvelle-Orélans. Et même un peu de café en poudre, qu'elle laisse tomber au fond d'une tasse ébréchée. Il est dégueulasse, ce café, mais elle aime que l'odeur se répande dans le minuscule appartement, et souffler dessus jusqu'à ce qu'elle soit sûre qu'il ne lui brûlerait pas la langue. Puis elle l'avale sans plus de cérémonie, à la manière d'un médicament. Sans lui, elle passerait la matinée à sommeiller debout, elle le sait bien.

Non, cette vie n'est décidément pas si triste que ça. Ces dernières années, depuis qu'elle travaille à l'école, elle s'est mise à lire. Petite, ce n'était clairement pas sa tasse de thé. C'est un peu l'ennui qui l'y a poussé, et puis la sensation de ne pas être à la hauteur, de ne pas avoir assez d'histoires à raconter à ces petites têtes blondes. Au final, elle y a rapidement pris goût. Les pages abîmées recèlent bien des merveilles, et ce malgré la Prohibition ; il reste encore de nombreux livres intéressants même si leurs pages sont scrutées par le gouvernement. Environ une fois tous les six mois, elle s'autorise à acheter une nouvelle œuvre, puis s'y plonge à plusieurs reprises, en épluche chaque page comme pour en faire durer le plaisir. Elle n'a de toute manière pas les moyens de s'autoriser plus, et c'est déjà bien - ce ne sont pas ses voisins ouvriers qui pourraient se le permettre.

D'ailleurs, elle ne prend pas de livre, pour sortir attendre sa collègue. Elle sait qu'elle est en avance pourtant, mais il y a quelque chose d'inconvenant à tenir un bouquin au beau milieu d'une ville qui se meurt et surtout, qui se vautre dans l'ignorance. Alors elle s'assoie simplement sur le banc habituel, juste en face du vieux parc où aucun môme ne joue à cette heure matinale. Ce moment de la journée a quelque chose de doux, les rues presque déserte et le ciel paré de couleurs encore pâles - comme si le soleil n'était pas encore tout à fait décidé, le baiser noir de la nuit traînant encore sur ses lèvres. Le froid est vivifiant ; Amberly sait qu'elle ne devrait pas rester si longtemps dans ce vent là, prendre un tel risque de tomber malade, mais le col de son manteau étiré contre sa gorge suffirait à l'en garder. Malgré le café, elle a les yeux qui picotent légèrement, un bâillement qui menace au coin de la bouche ; mais il s'interrompt net quand une silhouette s'arrête devant elle. Un homme, accompagné d'un chien, qui s'est figé comme une statue sous ses yeux surpris. Elle le dévisage, note la fatigue qui se cache, se tapie derrière ces billes bleues. Soudain, la réalisation la frappe et les mots qu'il offre sont inutiles. « Amberly. » Elle hésite, incertaine, sa bouche s'ouvrant puis se refermant. Est-ce une hallucination, un rêve particulièrement réaliste ? Elle l'a cru mort, à force d'années à souffrir d'espérer. « C'est moi. » Abandonnant son sac derrière elle, la brune se lève en chancelant. Cet accent anglais, ce regard aussi bleu que le sien ; et puis, ces traits qu'elle reconnaîtrait entre mille, bien qu'il ne soit plus le même homme. Elle ne comprend pas, mais qu'importe. Il est vivant et les larmes qui roulent tout à coup sur ses joues trouvent leur source dans la joie violente qui la cueille, alors qu'elle s'approche de lui. « Joseph ? » Sa voix est une supplique étouffée, un espoir qui tente vainement de se cacher, de s'éteindre avant que la blessure ne reprenne ses droits - avant qu'elle ne réalise avoir rêvé, avoir vraiment perdu ce frère bien des années auparavant.

Le bon sens voudrait qu'elle ne s'approche pas, qu'elle prenne garde à ne pas avoir fait erreur, mais elle n'écoute plus le bon sens depuis de longues secondes. Elle s'est glissée près de lui, assez pour devoir lever le menton. Ses doigts se posent sur sa joue, et elle s'attend à ce que la chimère s'évapore à son contact, aussi vite qu'elle est apparue. Quand il n'en est rien, un sourire hésitant naît sur ses lèvres. Elle baisse la main et son cœur flanche. Sans crier gare, elle enfouie son front contre son torse et enroule ses bras autour de lui, comme pour l'empêcher de fuir à nouveau. « T'étais où ? » fait-elle d'une voix qui s'érode toujours. « Imbécile... » Un grognement accusateur, mais elle ne relâche pas son étreinte pour autant. Qu'il ose la repousser, et elle lui ferait comprendre avec bien moins de délicatesse ce qu'elle avait pensé de sa disparition.




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MessageSujet: Re: Bad blood - Amber   Dim 14 Jan - 22:21




bad blood

Amberly & Joseph

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Sur sa langue roule l'accent du passé, de la famille, de notre terre. Dans cette voix se nichent souvenirs et douceur absolue. Les prunelles fixes sur son visage, je me demande s'il m'aurait été possible de ne pas la reconnaître, de la confondre, avec toute l'absurdité que recèle cette interrogation. Bien sûr que non. C'est le même sang qui coule dans nos veines – cela doit avoir de l'importance, hein ? On reconnaît les siens parmi les ombres. Silencieux, la gorge nouée, je me fends d'un hochement de tête inutile. Elle me reconnaît. Amber n'était pas une enfant, loin de là, lorsque nous nous sommes quittés ; mais j'ai toujours eu peur que, à l'instar des gosses, elle oublie peu à peu mon visage. Dans le flou des années, dispersé avec le temps, effacé comme une vieille photo.
Les perles salées s'accumulent déjà près de ses cils, s'abandonnant sur ses joues. Ce nouveau torrent, qu'est-il ? De l'amertume, du soulagement, de la tristesse ? La crainte, justifiée, de l'avoir déçue trop de fois dans nos courtes vies me ronge les entrailles. Le monstre qui y crèche ne fait qu'attiser le feu, me susurre mes pires doutes – ce sont des larmes de haine, de déception, celle de t'avoir retrouvé. Décidément, les mauvaises herbes ne disparaissent jamais vraiment. Pourtant je l'observe, n'ose pas me précipiter sur ma petite sœur, ne me risque pas encore à braver la distance de sécurité entre nous. Le palpitant s'effrite de la regarder, de revoir ce visage empreint de chagrin, et je demeure pourtant immobile. Comme souvent, Amber fait le premier pas.

Le visage incliné vers le sien, si proche que je peux distinguer les moindres de ses traits, je sens les lèvres frémir, chercher à s'étirer en un sourire. Ses doigts s'élèvent, s'approchent et créent déjà un contact réconfortant. Il n'y a pas de fantôme qui se tienne devant moi, ni de souvenir terni, abîmé par le temps. Elle est bien réelle, parfaitement tangible, et bientôt contre moi. J'en ai rêvé, trop de fois – de ces rêves qui basculent, se transforment en cauchemars. Certains sont incompréhensibles, d'autres sont au contraire beaucoup trop réels. Parfois, ils commençaient ainsi, me dis-je, incapable de profiter du moment. Les bras s'enferment autour de son corps, pressé contre le mien, et j'incline le visage ; près de ses cheveux, l'y enfouis et m'aventure à fermer les yeux, pour une seconde. Ou peut-être deux. Finalement, ça dure beaucoup plus longtemps que prévu et je parviens à m'y abandonner. Les songes ne m'atteignent plus, m'oublient pour un moment.
T'étais où? Ah, bien trop loin, petite sœur. Perdu dans des méandres illisibles, dans une errance interminable. Ce serait trop pénible d'admettre que j'étais là, alors qu'elle était peut-être dans les parages elle aussi. « Maintenant, j'suis là. » marmonné-je dans ses cheveux, la voix peu assurée. Slalomer entre les discussions désagréables, faire semblant d'éviter le conflit, ç'a toujours été mon fort.

Puis les secondes s'enfuient, et je me perds. Son odeur, sa voix, son accent. La mémoire s'anime et s'éveille, les tiroirs poussiéreux oubliés depuis des années sont mis en lumière et, bien que je demeure passif, le cerveau sort de sa torpeur. Amber ne semble pas prête à relâcher son étreinte et je m'en félicite, les paupières résolument closes. Je ne vais pas chialer maintenant. Il doit y avoir des mois, des années que je suis parvenu à ne pas lâcher une larme, que la fierté a fait son œuvre. Certainement pas en public, en tout cas.
Un léger hoquet, avant qu'un sanglot silencieux ne me secoue, et je ravale le reste, non sans effort. Pas maintenant. Lorsque l'étreinte réconfortante, presque salvatrice, se rompt, je ne brise pas notre nouvelle proximité. Passe les doigts sur ses joues, les sèche, lui offrant un sourire. Les yeux dans les siens, je dégage ses cheveux inutilement, dégage son visage. « Je sais. » soufflé-je, accompagnant la déclaration sibylline d'un profond soupir. Le cœur battant dans les tempes et dans les poignets, je laisse choir une main près de son bras, puis n'ose plus la toucher. C'est étrange et très désagréable, comme sensation. De la connaître par cœur, de savoir qu'elle me connaît par cœur, et de ressentir pourtant cette gêne, ce léger malaise. Comme si, d'une certaine manière, nous étions des inconnus. Pourtant, je lui souris, contrit.

« Je sais que j'te dois des excuses. Que j'ai merdé. » Soufflé-je, l'intonation peu assurée malgré la véracité de mes propos. On a dit pas maintenant, Joseph. Un nouveau soupir agrémente mes explications. « J'ai changé, mais j'prétends pas être un autre. Pourtant les choses arrivent pour une bonne raison, tu sais ? Si on s'retrouve maintenant... Peut-être qu'on pourrait... » Oublier. Faire comme si de rien n'était. Passer l'éponge. Pardonner. Le bon mot ne vient pas et je hausse les épaules, laisse planer le silence et lui offre l'interprétation qu'elle préfère. « Si tu peux, je peux. » Je m'adapte, petite sœur. Quel que soit le moule que tu choisisses, je m'y fondrai, je respecterai. Cette fois, c'est toi qui décides, je n'impose pas mon choix.
Les prunelles fuient, un instant. L'atmosphère pèse sur mes épaules, la boule enfle dans ma gorge, le poids s'oublie et s'abandonne dans mes tripes, lourd et éprouvant. Je pensais que c'était le chagrin, dans ma trachée, ou la gêne, mais il n'en est rien. Ce sont les mots, des non-dits, des choses que je dois ruminer depuis des années et que je n'ai jamais osé exprimer. Qui doivent impérativement sortir, dans l'immédiat. Éloignant la peine de quelques battements de cils, je garde les yeux portés ailleurs.

« T'as toujours été la personne – la personne la plus chère à mes yeux. Je sais que j'l'ai montré d'une façon vraiment merdique. » C'est la triste vérité, le pathétique sort réservé à ceux que j'aime. La triste vérité, expulsée avec difficulté, mais enfin lâchée. Avec Nicholas, c'était beaucoup trop conflictuel, et il y a toujours eu trop de concurrence pour que je lui souhaite, sincèrement, le meilleur, me dis-je. Vaguement honteux. D'ailleurs, je sais pertinemment que cette affection n'est pas complètement réciproque, mais qu'importe. Il faut dépasser les rivalités. Alors je souris faiblement, tente un nouveau haussement d'épaules. Si elle ne me connaissait pas si bien, elle aurait été tentée de croire que j'essayais de lui faire un peu de chantage affectif. Il n'en est rien ; retenir jusqu'à devoir vomir, subitement, les émotions, ça me ressemble beaucoup trop.
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