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 And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)

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rirat bien qui rirat le dernier

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MessageSujet: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Ven 13 Avr - 10:25

And my scars remind me that the past is real

Angie & Andreï

Je grogne. Quand j’ouvre les yeux, je grogne. Parce que je ne sais plus où je suis. Sûrement dans un de mes squats habituels. Ceux où je vais quand j’en ai assez de dormir sous mon pont. Sauf que je ne reconnais pas le canapé de Sigrid, et pour cause je suis dans un lit. Sauf que je ne suis pas chez Anya, et pour cause, je suis aussi dans un lit, et plus encore, je suis… un bâillement m’interrompt au milieu de mes pensées, j’abandonne l’énumération des endroits où je ne suis pas pour m’intéresser à celui où je suis, ce sera plus rapide. Je m’extrais des draps, me frotte les yeux. N’a-t-on jamais vu assassin aussi lent à se mettre en marche au réveil ? Peut-être parce que l’assassin vieilli. Bonne question. Dans tous les cas, j’essaye de percer l’obscurité de la pièce et de mes souvenirs, et c’est là que je la vois, que je vois sa silhouette du moins, que je devine sa silhouette. Que je sens son odeur et sa présence. Ah, je suis chez elle alors. D’accord. D’habitude je ne reste pas jusqu’au petit jour, mais soit, il y a bien un début à tout. Pieds nus sur le sol, je tâtonne à la recherche de mes fringues, baille encore un grand coup, caresse comme trop souvent l’idée de me nourrir directement sur elle, avant de rejeter cette idée au loin. Déjà, je sais ou je crois savoir qu’elle est humaine et qu’elle n’a donc la valeur énergétique que d’un demi-kebab - et encore, un demi-kebab assez chiche en viande - et ensuite, pour l’avoir déjà vécu avec Seraphina, et une autre dont j’ai oublié le nom, généralement les gens refusent de payer après qu’on s’est nourri sur eux. J’ai du mal à comprendre pourquoi, mais… mais bon, il faut bien faire avec.

Je m’étire, je me lève prudemment. Fais quelques pas dans l’obscurité de la pièce, une obscurité absolue, aux volets fermés, aux rideaux tirés jusqu’à asphyxier le moindre rayon de lumière qui pourrait – misère – percer ces remparts. Fais quelques pas, bute sur un vêtement, que je glane et relâche sitôt l’avoir identifié comme n’étant pas l’un des miens. Avance encore un peu, en trouve un second – mon jean. J’en suis à l’enfiler et à en ausculter les poches tout en tentant de continuer de marcher vers ce que j’espère être la sortie de la chambre, quand je bute sur autre chose, de bien moins amical qu’un simple pantalon. Un premier juron franchit mes lèvres, le russe le plus primaire et instinctif, je sautille tout en essayant de garder l’équilibre, pour masser mon pied endolori par le pied d’un… meuble ? quand je heurte naturellement le reste du meuble en question : le coin de la table s’enfonce dans mon côté. Et me raccroche dans ce qui commence à ressembler à un vacarme incroyable additionné d’une vaste blague à… une chaise, qui bascule, que je rattrape in extremis tout en pestant – l’allemand a fini par remplacer le russe, plus agressif et assassin dans son élocution, dans son rapport avec moi. Mon russe a la saveur des racines, l’allemand a la senteur de la haine, d’une haine franche et gratuite, et c’est tout ce que je ressens, là tout de suite, pour cette chambre et son mobilier qui semblent s’être ligués contre moi. Dans un soupir, je finis par contourner le bureau - à moins que ce soit juste une simple commode ? Mais qu’est-ce que j’en sais ? - pour ouvrir la porte et… « Fuck » de retour à l’anglais. Le russe s’ancre dans mes racines, l’allemand dans ma haine, l’anglais dans la résignation. La résignation quant au fait que non, je ne vais pas réussir à m’éclipser discrètement. Parce que la porte que j’ai ouverte, loin de s’ouvrir sur un couloir, une salle de bain ou un salon, m’offre un choix dense et fourni de vêtements. Penderie.

C’est moi qu’on va finir par pendre, tiens. Je lève les yeux au ciel dans un soupir, avant de fermer le placard, et de tenter un nouveau repérage de la configuration des lieux. Pas nécessairement la première fois que je reste dormir chez elle, mais ça doit être la première fois qu’elle n’est pas réveillée avant moi. Et que je me retrouve dans l’obscurité poisseuse qu’elle nous impose sitôt qu’on commence à aller plus loin qu’un simple rapport employeuse, employé. Dans un haussement d’épaule, je retrace mon chemin jusqu’au lit, jusqu’à la fenêtre emmurée, tire les rideaux d’un geste brusque. Gagne en nervosité au fur et à mesure que le fantôme-du-rat se rend compte des barrières qui se dressent entre lui et la liberté. Je récupérerai le reste de mes fringues plus tard, je boufferai plus tard, je récupèrerai mon fric plus tard : quand j’ouvre la fenêtre pour atteindre les volets, je mets tout de côté : la seule chose à laquelle j’arrive à penser, c’est qu’il faut que je me trace une voie vers l’extérieur, une issue de secours. C’est pas juste l’assassin qui parle, c’est même pas uniquement l’ancien rat pris au piège, c’est le môme qui cherchait constamment un moyen de fuir quand on s’approchait de lui avec une ceinture dénouée et des reproches plein le regard. C’est le môme qui a besoin de sa liberté. L’air frais me frappe dès la fenêtre et les volets ouverts, en même temps que les rayons d’un soleil tout juste émergeant d’une aube particulièrement flemmarde. Bien plus serein, je me tourne vers le lit pour vérifier mes suppositions, un lit à présent éclairé. C’est bien mieux. Et au moins, je ne me suis pas trompé sur l’identité de mon squat du moment - peut-on vraiment parler d’un squat vu que je suis venu, à la base, chercher du boulot hier soir ? - ce qui est encore mieux, j’aurais détesté m’être trompé là-dessus. Même si l’idée d’avoir fini dans le même lit qu’Anya ne m’aurait pas vraiment déplu, je crois. Bon pour le coup, ne pas avoir reconnu Anastasia aurait été un scandale sans nom, mais… je me rassois sur le lit, vais pour tirer les couvertures sur son corps histoire qu’elle n’attrape pas froid et… je fronce les sourcils. Tends la main vers son corps, tends la main vers ces marques que je distingue clairement, maintenant, quand elles n’étaient qu’ombres et intuitions la veille. J’effleure sa peau, incertain. La réveille, très certainement : son mouvement vif est éloquent, je rétracte ma main comme brûlé à vif. Des marques comme ça, j’ai les mêmes. Sur le dos, principalement, les plus tenaces, puisque le reste des bleus et des coupures ont disparu depuis le temps.

Drôle comme quelques cicatrices peuvent me rendre sérieux, durcir mon regard et me laisser muet. Même quand je croise son regard, parce que oui, c’est évident maintenant, je l’ai bel et bien réveillée ; même quand je croise son regard, je garde les yeux fixés sur elle et la bouche close.  Exceptionnel. Je me reste juste assis sur le bord du lit, songeur. Un temps. Avant de rompre le silence avant qu’il ne prenne un peu trop ses aises, accompagné d’un malaise ou d’une réaction de sa part. « T’as pas quelque chose à bouffer ? » Ca me semble être la bonne chose à dire. « J’ai faim. » Un presque mensonge : ce n’est pas la bouffe qu’elle me fournira qui me rassasiera, mais ça, elle n’a pas intérêt à le savoir. « T’avais quel âge ? » Ca, j’aurais pu m’en passer. Mais… j’hausse les épaules. Tant pis, c’est dit, c’est dit.

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MessageSujet: Re: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Ven 13 Avr - 13:31


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And my scars remind me that the past is real

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
(c) Baudelaire - icons (c) DΛNDELION





Tu y crois, toi ?
La magie des rencontres,
Et la peur de mourir ?
Doit y avoir autre chose.

Il a cessé de sourire, Tristan ; s’est accoudé sur le rebord de mon bureau en se penchant légèrement, suffisamment pour que je sente son haleine mentholée. La menthe pour dissimuler son addiction nocive à la nicotine.  Et il baragouine un nom, susurre l’endroit, assure que tous mes problèmes peuvent se régler à partir du moment où il y a de la monnaie. Son visage se déforme, ses babines se retroussent dans un sourire étrange. Et peut-être qu’elle est là, la solution. Foutre des coups de pied dans la fourmilière et découper des têtes. Faire couler le carmin, éradiquer les menaces, faire taire les bavards et briser les ailes des anges.
Alors il s’est barré, Tristan, me plantant là avec des délires plein la psyché. Et j’ai imaginé, ouais, marcher sur un magnifique tapis à la couleur du sang de mes ennemis. Parce qu’il n’y a pas plus fort que la mort. Cette grande salope qui attend patiemment le faux pas, là, au détour d’un virage. Mais si c’était moi, la faucheuse ? Celle qui balance des noms sur une liste funèbre, ouais, si c’était moi, la mort ? Je me fous d’être respectée, admirée, moi, tout ce que je veux, c’est que l’on me craigne. On n'a jamais vu quelqu’un faire l’unanimité.



Traîner les petons dans les quartiers pourraves, faire tache avec le décor comme trop souvent.
L’appâter avec une liasse de billets, lui dire que c’est important, lui larguer un nom juste comme ça, pour voir s’il est capable de faire le travail. Lui promettre qu’il y en aura bien plus la prochaine fois. Et attendre. Attendre que le nom de l’indésirable s’affiche dans un encart ridicule sur un journal à la con. La rubrique nécrologique inspectée, détaillée, on pourrait me prendre pour une passionnée. Et le revoir une autre fois, juste comme ça, pour s’amuser, lui filer une autre tête à abattre et profiter de quelques verres, de quelques cigarettes. Et le ramener dans mes draps, juste pour ne pas passer la soirée seule. S’abandonner, oublier les pourquoi et les comment dans le noir absolu. Deviner la musculature sous la pulpe des doigts, s’imprégner de son odeur juste pour une nuit. Se lever, toujours la première pour cacher la chair, cette chair qu’il a palpée et embrassée, cette chair qu’il ne doit jamais voir. Et se quitter sans mot doux, sans toutes ces conneries qu’on se sent obligé de larguer au premier rendez-vous. Pas dire au revoir, ni à ce soir ou à demain. Et verrouiller la lourde derrière son odeur de mâle. Ouvrir les fenêtres, se noyer dans le fond de la baignoire avec pour seule et unique idée, annihiler sa flagrance.

Tu sais bien quoi !
L'ivresse et les vertiges.
Tu la connais toi,
La caresse et la guerre.

Et remettre ça, quelques semaines plus tard.
Le retrouver dans ce vieil endroit qui suinte. Sourire enjôleur qui n’offre aucune ristourne. Commanditer la mort d’autrui n’a jamais été aussi facile et distrayant. Et peut-être que tu devras buter le monde entier si j’ai l’assurance de te retrouver dans mes draps. Pas parce que je t’aime toi mais parce que j’apprécie la compagnie dans ce lit trop vide. Et exister dans la chaleur d’une étreinte, dans un soupir, un feulement. Prendre vie et danser telle une feuille prise au vent. Se consumer et se laisser apprivoiser l’espace d’un instant, de quelques heures volées au temps.
Les corps emmêlés et la satisfaction accrochée aux lippes rougies de trop se bouffer, les paupières se ferment dans la pleine obscurité.
Et l’oublier lui, oublier que demain il faudra recommencer, se lever, juger, appliquer des sentences et regarder les minois désespérés et désespérants se fendre. N’éprouver aucun remords, aucune empathie. Oublier que la vie est une garce et que pour survivre il faut être aussi cruel qu’elle. Dans ce monde où plus rien ne tourne rond. Dans ce monde où la cruauté règne en maîtresse. Dans ce monde de corruption où chaque pavé est imbibé d’hémoglobine. Et que je l’aime, ce monde. Avec ses atrocités et ses injustices. Engeance maudite qui n’aurait jamais dû survivre. Cette engeance qui aujourd’hui domine. Mais lorsque la nuit tombe, lorsque le silence se fait roi, je ne suis que cette gamine apeurée qui a froid.
Il souffle son fog à mon visage, demande ce que je fous là, s’agace de me voir traîner dans ses quilles. Il tire une mèche de cheveux, papa. S’esclaffe avant de claquer ma trogne enfantine. Il déverse son ire dans des cris et des coups qui me font penser à la pluie. Cette flotte qui martèle le corps en de trop nombreuses gouttelettes à vous rendre cinglé. La paire de ciseaux rejoint sa paluche et il coupe les mèches brunes qui dévalent les épaules, qui s’écrasent sur le sol poussiéreux de notre appartement miteux. Il dit que je ne suis pas jolie. Que je suis aussi laide en dedans qu’au-dehors. Il dit, ouais, il dit des trucs qui blessent et que j’écoute plus. C’est comme des lames de rasoirs, une balle s’enfonçant dans mes entrailles. C’est comme vouloir arrêter de respirer, vouloir crever et ouvrir les yeux à nouveau pour constater que rien n’a changé. Qu’il est toujours là, le paternel, avec sa clope pincée entre les lèvres, sa bière reposant sur la bidoche. Je tremble, parce que j’ai peur et parce que j’ai froid. Je tremble, parce qu’il m’enferme dans le noir. C’est pour remettre les idées en place, qu’il dit. C’est pour que j’apprenne à devenir sage et polie. Mais je suis toujours sage et toujours polie. Bonjour, s’il vous plaît, merci. Recroquevillée sur moi-même, je l’entends glousser avec ma mère. Ils parlent du match à la télévision, de Jo et son abominable rejeton. Et je n’existe pas, ne suis qu’une ombre, qu’une boite de conserve sagement rangée sur une étagère. Je ne suis rien. Rien du tout. Les yeux clos, la fraicheur grignote le derme. Tout se met en branle et les étagères se cassent la gueule dans un bruit sourd. Le réveil.

Et l’envie de se perdre
Dans les nuits l’un dans l’autre
Peut-être que j’y ai cru.
Je sais plus. Je sais plus
.

Mirettes écarquillées qui se froissent sous les rayons de l’astre rieur. Corps dévoilé au regard de l’autre et aussitôt la main balaye l’insolente qui glissait sur la peau tendre. Le cœur rate un battement ou deux ou trois. Je le mire sans savoir ce que je dois ressentir. Pourquoi ? Qui t’a donné l’autorisation, le droit de faire comme si tu étais chez toi ? J’ai envie de hurler, de lui gueuler qu’il doit se barrer, de le menacer aussi. Lui dire que s’il parle, s’il révèle ce qu’il a vu, je ferai de sa vie un enfer brûlant. Ajouter que je me fous de sa facilité à buter, qu’il peut bien me tuer si ça lui chante et qu’il n’aura plus jamais de monnaie en échange.
Je pousse un léger grognement d’inconfort, soupir lorsqu’il tente de briser le silence dégueulasse et pesant qui nous gobe. Et la question de trop, celle qui me raidit plus encore.
Les prunelles vissées aux siennes, la mâchoire se serre et se serre, réprime les injures qui ne cherchent qu’à passer la barrière de mes lèvres.

« Cela ne te regarde pas. » dis-je dans un claquement de langue, après ce qui m’a paru être une éternité.

Emmitouflée dans cette couverture, seul rempart à sa vue ; je me dresse sur mes guibolles, chancèle et accroche la commode. Mimine tremblante, le palpitant tambourine dans la cage thoracique. C’est comme si le monde tout entier se mettait à vaciller sous mes pieds.
Et il est toujours là, à traîner dans mes pattes, me foutant dans une rage folle.

« Sors de là ! Ouvre le frigo et sers-toi. Et putain surtout, ferme-la. »



Le corps parfaitement planqué sous des fringues, je débarque dans la cuisine et balance sur la table l’enveloppe contenant le pognon.
Ton professionnel emprunté pour couvrir la gêne qu’il provoque dès qu’il rentre dans mon champ de vision.

« La moitié, l’autre quand t’auras terminé le boulot. »

Les bras se croisent et le minois se ferme, lui indiquant clairement que sa présence n’est plus requise ici. Et peut-être que j’aurais pu vouloir un rab de sexe après le petit déj, ouais, pour se quitter avec un joli sourire accroché aux babines. Au lieu de ça, il a tout gâché et j’ai qu’une hâte, c’est qu’il s’en aille. Je rajoute des conditions à notre affaire, juste pour l’emmerder, juste pour lui spécifier que je détiens le blé.

« Cela doit être réglé demain. Ramène-toi dans la soirée chez moi si tu veux être payé. Arrête de bouffer et casse-toi maintenant. »


L’idiome cingle le mâle qui n’aura jamais connu ce visage là auparavant. Les petons nus foulent le parquet ciré, traversent le salon et l’entrée pour en ouvrir la porte.
Bouge de chez moi avant que je ne me mette en tête que te cogner peut-être une solution sympa.

Tu y crois toi ? Les enfants de l'amour ?
Moi putain j'ai du mal,
Doit y avoir autre chose.


(C) MR. CHAOTIK - Paroles (c) Saez


Dernière édition par Angie Carlsson le Lun 23 Avr - 0:31, édité 5 fois
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MessageSujet: Re: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Mar 17 Avr - 0:29

And my scars remind me that the past is real

Angie & Andreï

J’ai quatre ans. Et je ne comprends pas beaucoup de choses. En fait, je ne comprends qu’une seule chose : on ne m’aime pas. Je ne mérite même pas d’être aimé. J’ai de la chance d’être en vie, c’est ce que l’on me dit. J’ai de la chance qu’on me donne à manger, c’est ce qu’on me crache, quand on me jette un bout de pain dans la soupe incolore. J’ai cinq ans, et personne ne m’aime, personne ne veut être mon ami, parce que je ne mérite pas d’être aimé, et parce que je ne mérite pas d’avoir d’amis. La dame, là-bas, de l’autre côté de la rue, je sais que c’est elle. Elle a de longs cheveux blonds, elle a de grands yeux marrons, elle a même un faux sourire sur les lèvres. Je la regarde tous les jours, quand elle vient chercher un sac de farine chez Monsieur Grassier. Tous les jours, je me cache, je grimpe par-là, et ensuite, je rampe un peu derrière les poutres, puis je grimpe là, et là, je la vois. Je la regarde. Sans qu’on me voie, parce qu’il ne faut pas qu’on me voie. Surtout pas elle. Quand elle vient voir les gens, on me frappe, on me pousse, on me jette dans la cave parce qu’il ne faut pas qu’elle me voie. Je lui fais du mal, qu’on m’a dit. C’est sa mère, qu’on a chuchoté, aussi. C’est la mère du p’tit boche, qu’ils ont dit. C’est ma mère, à ce qu’ils disent, mais c’est pas ma mère, parce qu’elle ne veut pas que je sois son fils, et ça, je l’ai vite compris. Je me dresse sur la pointe des pieds pour la regarder. « CONSTANT ! » Je sursaute, je trébuche, je tombe, je hurle sous le craquement de ma cheville, sous la douleur de l’éclat de bois qui s’est enfoncé dans ma cuisse. On me prend par le poignet, on me traîne, on me tire, on me pousse : elle s’est tournée dans ma direction et il ne faut pas qu’elle me voie, il ne faut pas qu’elle se souvienne que j’existe, qu’ils ont dit. J’ai six ans, et l’autre gros Grassier me tient par l’épaule, avec ses mains qui font mal, et qui marquent ma peau. Il s’en fiche, de toute façon, parce qu’il m’a déjà giflé, si fort que j’ai la lèvre qui saigne. Et tout le monde s’en fiche. Sauf Suzanne, mais Suzanne, elle n’ose pas me défendre. « Espèce ce petit voleur, on devrait te couper la main gauche ! » J’ai envie de disparaître, je rentre ma tête entre mes épaules pour ça. Mais je me rends bien compte que ça ne sert à rien. Parce qu’ils me voient, ils me voient toujours lorsqu’il y a quelque chose qui ne va pas. Quand quelque chose disparaît, c’est moi le voleur. Quand une vache tombe malade, c’est de ma faute. Et elle, qui s’est cassée le bras, c’est de ma faute aussi. Et les impôts qui ont augmenté, c’est de ma faute encore. Que je veuille être invisible ou pas, c’est du pareil au même : je redresse le menton. « Et insolent avec ça ! » Je me mords la lèvre. « C’est pas moi, m’sieur. » Une rouste, une deuxième. Et ses mains qui viennent défaire sa ceinture. Même quand c’est pas moi, c’est toujours pareil. Même quand j’ai rien fait, c’est toujours moi le coupable. Alors quitte à être puni, pourquoi est-ce que ce ne serait pas justifié, pour une fois ? J’ai sept ans. Je sers le poing. Je refuse de trembler, même lorsque je dois enlever mon tee-shirt, parce que si je le tâche, je n’en aurai pas d’autre avant septembre, c’est ce qu’ils ont dit. M’en fiche. J’ai sept ans, et je les hais, je les hais comme jamais et même elle, je la hais comme jamais. Et lui, plus que tout encore, parce que c’est à cause de lui que j’ai pas le droit, que j’ai même pas le droit d’être aimé, je ne mérite pas d’être aimé, c’est à cause de lui que j’suis qu’un monstre. Je sers le poing, et je me crispe. M’en fiche. Il ne le retrouvera pas, son fric, parce qu’avec son fric, j’vais me casser d’là. Et j’reviendrai plus jamais. Avec son fric, j’vais m’casser d’là pour le retrouver et avec son couteau, j’vais le tuer et me libérer de lui. Je sers les poings, je sers les dents. Et je tiens deux coups avant de commencer à gémir. M’en fiche. La prochaine fois, je tiendrai quatre.

Je sers le poing. M’assois sur le bord du lit, le visage grave, fermé. Songeur. Marrant comme de simples traces, laissées sur une peau enfantine, vieillies, tirées par l’âge et les formes, agrandies, blanchies, peuvent être reconnaissables entre mille. J’en ai d’autres. Sur les bras, des cicatrices. Sur le visage, des cicatrices. Sur le torse, des cicatrices, et sacrément mauvaises, de celles que ne peuvent laisser que les assassins sur d’autres assassins. Mais aux milieux d’elles, discrètes, elles sont toujours là. Tout comme elles se sont attardées sur elle. Elles sont inscrites dans sa chair, corps dévoilé, sourires et rires sadiques qui sont dessinés sous mes doigts, sous cette main insolente qui cherche à comprendre, les sourires et les rires sadiques de tous ceux qui m’ont appris à haïr avec intensité. Je croise son regard, je le croise le temps de ne strictement rien y lire de ce que je cherche. Et je n’y cherche rien. Je n’y trouve rien. Je ne sens qu’un battement de cœur, raté. Je n’entends qu’un soupir, écœuré. Je ne romps qu’un silence, pesant, avec la seule question que je parviens à formuler, détaché, distant, hors-sujet. Complétée par une remarque, une faim que rien de ce qu’elle ne pourra me proposer ne saura satisfaire. Une curiosité asphyxiante. Qui bat à mes tempes. Qui me pousse à céder : deuxième question. Dont j’aurais pu me passer, ouais, mais qui a pressé tant et tant sur mes lèvres que je n’ai pu que la cracher. « Cela ne te regarde pas. » Qu’elle me répond. « Ah. », que je réponds, avec insolence. Avec une insolence pendante à mes lèvres, quand je me relève, pour mieux suivre son mouvement, son corps caché derrière une couverture qui ne fait que voiler ce que j’ai déjà vu. « Sors de là ! Ouvre le frigo et sers-toi. Et putain surtout, ferme-la. » Je lève les yeux au ciel, me pare d’un énième regard inquisiteur, avant de m’exécuter parce qu’obéir, obéir à celui qui a le pouvoir, et l’argent est un pouvoir, c’est ce qu’on m’a inculqué. Je sors dans un haussement d’épaule. Ramasse au passage ma chemise. Ma veste.

Mon fric. J’ai foutu tout ce que j’ai pu trouver de conservable dans mes poches, dans mon sac, pas du trop visible mais du pratique, histoire de le refourguer à Mikkel quand je le verrai. J’ai les poches alourdis de conserves, peuplées de barres de céréales, et une pomme perdue dans ma gueule, cendre laissée sur ma langue, illusion offerte à mon employeuse dont je détaille maintenant chacun de ses membres en cherchant derrière le tissu ces rires et ces sourires sadiques laissés sur sa peau. Ceux qu’elle cache. Je récupère le fric. Compte les billets dans l’enveloppe. « La moitié, l’autre quand t’auras terminé le boulot. » Ignore ses bras croisés, son visage fermé, ignore même l’invitation à déguerpir. « Cela doit être réglé demain. Ramène-toi dans la soirée chez moi si tu veux être payé. Arrête de bouffer et casse-toi maintenant. » J’ai la bouche pleine d’une pomme à moitié avalée, dégueulasse, la pomme. Produit de luxe, maintenant, c’est pour ça que je l’ai prise, hein, mais dégueulasse quand même pour un mec comme moi. Je crache ce que je mâchais sur la table, pose à côté la pomme à moitié bouffée. Glisse définitivement l’enveloppe dans ma poche. « Comme tu veux. Je reviens ce soir. » Je détaille sa nuque, ses courbes, ses jambes – interminables – et ses pieds nus. Remonte jusqu’à son visage : dommage, je serais bien resté. M’enfin. Demain ça doit être réglé ? Si j’ai l’autre moitié du paquet de fric qu’elle m’a filé après, elle peut s’attendre à me voir ce soir. Je suis du genre plus que ponctuel quand on me parle de fric. Dans tous les cas, après un dernier regard inquisiteur – bordel, y’a vraiment rien qui dépasse, quand moi, on peut même voir un dérapage dans ma nuque – je me dirige vers la porte. Soupire. Me retourne pour lancer dans un demi-sourire. « J’avais quatre ans. » Et me barrer, parce que j’ai aucune raison de rester. Et que de toute manière, je reviens ce soir.

Ce soir. Ça n’a pas été trop compliqué. Rien n’est jamais trop compliqué pour moi, en même temps, à partir du moment où je m’en sors indemne. Je sais même pas ce qu’elle a fait, la meuf, mais maintenant j’ai plus faim, et les crocos du Bayou ont eu leur repas du soir. Ont même failli avoir double ration, elle était bien, bien plus coriace qu’attendu, j’ai même été à deux doigts de regretter de ne pas lui avoir foutu une balle dans le crâne à distance, histoire de, hein, voilà. Quoiqu’il en soit, j’ai encore l’épaule douloureuse, et une plaie qui se résorbe vite sous un pansement fait avec les moyens du bord, quand je suis à nouveau à sa porte et que la nuit tombe. Quand j’envisage de sonner, que je préfère me fondre parmi les ombres pour trouver la fenêtre de sa chambre, ouais, celle que j’ai ouverte ce matin. Que j’ai repérée, aussi : mécanisme, emplacement, fonctionnement, faiblesse. J’ai connu plus compliqué, là encore, mais bon, je ne vais pas me plaindre. Ma veste tombe sur le lit. Et moi, je trouve plus facilement que ce matin le chemin de sa cuisine. Disons que j’arrive juste dans le mauvais sens. Je balance le portefeuille de ma cible, portefeuille ensanglanté dans la direction de mon employeuse. « Tiens, ta preuve. Y’aura pas de corps. » D’autorité j’avise le frigo. Vois plutôt la panière de fruits, hésite entre la pomme et l’orange. « J’ai une pomme inachevée. Et une conversation inachevée aussi. » Ouais. Et si avec ça elle n’a pas compris que je compte rester ce soir, je ne peux plus rien pour elle.

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It's been a while, you've been walking alone, It's been a while since your heart had a home, You remember the way you came tumbling down Down to your knees like never before You're at the bottom in a bottomless town And as you lie on the floor©️ by anaëlle.
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MessageSujet: Re: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Mar 17 Avr - 16:17


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And my scars remind me that the past is real

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
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Et le tueur se fait voleur, poches pleines qu’il pense peut-être que je ne vois pas. C’est que ça n’a jamais été facile de dissimuler des boites de conserves. Heureusement que tu t’es tourné dans l’art et la manière de manipuler une arme, de toute évidence, t’aurais été incapable de dérober quoi que ce soit sans te faire repérer.
Je lâche un soupir las, regarde la pomme s’échouer sur le plan de travail quand les morceaux à peine mâchés sont recrachés. Les bras restent solidement croisés alors qu’il passe juste à côté. Son regard inspecte la chair, je le sens, je le sais. Braquée, emmurée derrière ce silence atroce et pesant, mes billes émeraude le mirent avec un dédain glacial. La paume encercle la poignée de la porte, le congédiant sur-le-champ. Et je voudrais lui dire qu’il n’a pas besoin de revenir ce soir. Que j’ai parlé de demain justement pour prendre le temps de souffler de m’apaiser. Qu’est-ce que tu crois ? T’as rouvert les plaies qui suintent et qui suppurent. Tu t’attendais à ce que je te parle d’un passé que j’ai mis des années à mettre de côté ?
L’âge balancé derrière un demi-sourire. Mais la porte claque sur sa compassion. J’en ai pas besoin, j’en ai jamais eu besoin.
Tu penses être cet homme qui, d’un sourire et d’une caresse sur la joue peut effacer les marques ? Celles invisibles à l’œil, celles qui écorchent à l’intérieur, celles qui brisent et anéantissent. Sois pas ridicule. Personne n’a ce pouvoir-là. C’est des conneries tout ça.
Les verrous s’actionnent les uns après les autres. Le dos glisse le long des boiseries et je me recroqueville. Cul sur le sol, les mimines massent les tempes comme pour écarter la migraine. Celle qui se réveille à cause des images qui m’assaillent et me crèvent.

Y a la tune et la gloire
Et l'odeur des charniers
Le devoir de mémoire
Les prénoms oubliés

L’âge négligé comme toutes ces années qui ont défilé. Je ne sais même plus très bien quand ça a commencé parce qu’il criait tout le temps. Parce que j’étais habituée à ce qu’on ne s’occupe pas de moi, à me faire toute petite, à sourire sur commande. Après tout, c’était de ma faute si j’existais, ma faute si je respirais. Et quand je voyais les autres, je pensais qu’ils faisaient semblant, eux aussi. Pour pas que la méchante dame des services sociaux m’emmène, me retire à ce père et à cette mère qui pourtant n’en avaient rien à faire.
Maman coiffe mes cheveux trop courts, elle dit que si on me demande ce qui est arrivé, je dois expliquer que j’ai joué avec les ciseaux. Elle dit qu’il faut mentir, dissimuler la vérité si je veux pas qu’on m’emmène. Et elle répète qu’ailleurs ce sera pire, ce sera horrible et qu’ici j’ai au moins la chance d’être nourrie. Maman me demande de sourire, comprend pas comment une gosse comme moi peut faire la gueule à longueur de temps. « Fais semblant, fais comme si t’étais heureuse, t’es bien ici, pas vrai chérie ? » Les mots doux offerts que le temps d’une visite, que pour amadouer ma petite gueule enfantine. Et j’y ai cru, un nombre incalculable de fois. J’y ai cru, ouais, aux ma chérie, mon ange, ma poupée. J’ai pensé qu’ils m’aimaient. Et peut-être que c’est vrai, qu’ils y arrivaient quand ils n’étaient pas bourrés ou shootés. Qu’est-ce que j’en sais.
Y a le bruit de la ceinture qui claque. Le cuir contre la chair. Un claquement sinistre. Y a le bruit de la peau qui se consume sous le bâton incandescent et l’odeur, ouais, l’odeur de barbaque grillée.
La flagrance dégueulasse emplit mon air, je suffoque l’espace de quelques instants. Les délires ancrés à la psyché, je rampe et rampe dans la salle de bains, me fous sous la flotte qui dégueule du pommeau de douche. Le froid me mord le derme et la tête cogne, cogne et cogne la faïence. Jusqu’à ce que ça résonne fort dans ma caboche.
L’incarnat tache la faïence trop blanche et si la flotte a cessé de couler, je reste recroquevillée dans le carré douche, incapable de bouger. Là, sous le coton, les traces de leurs méfaits. Là, sous le coton, les traces de celle que je suis en réalité. La môme abusée et maltraitée. Et je frotte et frotte, frénétique, les stigmates qu’ils ont imprimés. Je frotte et frotte dans l’idée stupide de les éradiquer. Notion du temps absente ; les minutes ou les heures s’étirent et s’étirent avant que les cauchemars qui peuplent mon encéphale retournent dans leur cage.



À quatre pattes dans ma cuisine, les phalanges repoussent les produits ménagers qui sont sous l’évier jusqu’à trouver l’illégale, l’irremplaçable. Bouteille de whisky vidée de moitié, le genre bien planqué pour ne pas se faire choper. Une fine couche de poussière recouvre le bouchon et ses rondeurs. Je ne prends pas le temps de m’extasier sur la conservation que j’enquille plusieurs gorgées qui viennent me brûler le gosier. L’alcool pour abrutir les sens, l’alcool pour ne plus penser aux atrocités, l’alcool en seul et unique allié dans l’adversité.
Boire, boire, boire encore et encore jusqu’à ne plus se souvenir du pourquoi et du comment qui m’a conduit à picoler, seule, sur le canapé. Penser l’espace d’une seconde ou deux que je ne vaux pas mieux que ceux qui m’ont engendré. Puis se mettre à rigoler, ouais, à rire à gorge déployée avant de gerber dans les chiottes étriquées.
Décuver et oublier ce putain de sablier ; s’aliéner devant les conneries de propagande diffusée à la télé. La solitude en horreur et pourtant en compagne éternelle.
Dans la cuisine, le verre de jus de tomate va servir à neutraliser les nausées. Je sursaute lorsque des pas suivis d’une voix emplissent mon espace. C’est lui.
Un portefeuille en cuir laisse une trainée de carmin sur ma table avant de se stopper devant mes mirettes. Y a toujours le même dédain dans les prunelles lorsque le regard se pose sur sa silhouette. Les phalanges récupèrent le précieux, l’ouvrent pour m’assurer de l’identité du nuisible qui repose désormais… dans des poubelles ou dans l’estomac d’une quelconque bestiole affamée. Le mâle fait comme s’il était chez lui, se permet de poser ses pattes dégueulasses sur la panière de fruits.

La colère enfle sous les côtes et les mots crèvent sur le bout de ma langue, incapable de formuler le moindre mot. Il continue, le bougre, parle de pomme et de conversation inachevée. Et qu’est-ce que tu veux que ça me foute ? Il me semble que je n’ai pas laissé planer de doute sur le fait que je n’ai pas envie de discuter.
Je me plante entre lui et mes fruits, claque sa main comme on le ferait avec un gamin.

« T’as les mains sales. » sifflé-je.

Le geste embrase l’ire et ouvre les vannes. Les paumes se plaquent sur les épaules masculines et repoussent avec force. Ça gronde à l’intérieur de ma cage thoracique.

« Tu t’attendais à quoi ? Que je me mette à chialer dans tes bras en te racontant mon histoire, sérieusement ? Oh laisse-moi deviner, t’étais un petit garçon maltraité, le genre qu’on a élevé avec des coups de pied au cul ? Mais va te faire foutre. »


Mots crachés avec aigreur. Et mon incapacité à lire dans son regard me bute, me fait dérailler. Je me jette sur lui sans réfléchir, frappe, frappe tout ce qui se trouve à portée de main. La violence en poison qui dégueule par tous les pores de ma peau. La violence qui lui éclate en pleine poire. Ils disent qu’il ne faut pas reproduire le même schéma, qu’il faut s’en éloigner le plus possible pour retrouver un semblant d’équilibre… Mais je m’en fous, ouais, je m’en fous d’être comme lui, comme eux. C’est ce que je suis, c’est ce qui est inscrit dans mes gènes bâtards.

« C’est ça ! C’est ça que tu veux !? » feulé-je, ivre de rage.

C’est ça que tu veux ; les coups dans la gueule, la soumission dans les cris et la droiture dans le poing. C’est ça que tu veux ; courber l’échine et compter les ecchymoses à la fin du combat lorsqu’il fait noir et qu’ils ne veulent plus te voir. C’est ça que tu veux ; te souvenir de la chaleur des flammes de l’enfer et du goût de la terre. C’est ça que tu veux ; qu’on se bute, qu’on se déchire, qu’on s’embrase, qu’on se massacre, qu’on se souvienne de tout ce qu’on était et de ce qu’on est devenus. Putain. Putain qu’est-ce que t’es con quand tu t’y mets.
Le minois se déforme et les gouttes salines le salopent. Parce qu’il y a toujours la môme qui vit à l’intérieur de l’organe défoncé. Cette môme qui se demande ce qu’elle a fait et pourquoi ses mains tremblent de trop le frapper.
T’avais juste à venir demain. T’avais juste à oublier ce que t’avais vu. Mais fallait que tu la ramènes, que tu cherches à comprendre les pourquoi quand les comment sont encore ancrés à ma mémoire. Comment tu fais, toi, pour respirer, pour vivre, pour en parler ?  Comment tu fais, toi, pour te regarder dans le miroir chaque matin, pour sourire, pour avancer ?

Le mâle me maîtrise trop vite pendant que je râle et que je chiale. J’ai autant envie de le cogner que de poser mon crâne sur son torse et laisser ses battements me calmer.
Je me débats avant d’abdiquer. Et dans le vert de mes yeux il n’y a plus qu’un vaste champ de bataille où tout est mort, où tout est gris. Y a pas de pardon qui vient franchir la barrière de mes lippes. Pas de désolée qui vient se frayer un chemin. Y a rien. Rien que mon regard ancré dans le sien.

Parce qu'on est égoïste
Qu'il suffirait d'aimer
Et de se consumer
Mais qu'aimer de travers
Peut mener en enfer.


(C) MR. CHAOTIK - Paroles (c) Saez

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Dernière édition par Angie Carlsson le Lun 23 Avr - 0:32, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Dim 22 Avr - 21:50

And my scars remind me that the past is real

Angie & Andreï

Alors du coup, c’est ça, une douleur fantôme ? Une douleur qui revient, lancinante, qui explose dans ton dos sans raison, qui marbre ta chair d’une longue traînée écarlate et disparaît aussitôt ? Alors c’est ça, une douleur fantôme, un souvenir un peu trop vivace d’avoir été réveillé, alors qu’il était sagement enseveli sous un tas de déchet depuis plus de vingt, soixante-dix ans ? Alors c’est ça, une douleur fantôme ? Une courbature, une gêne qui s’amplifie, une marque immatérielle ? Je serre le poing, épaule encore douloureuse du mauvais coup que je me suis pris, épaule encore meurtrie, seule blessure réelle dans ces courbatures qui n’en finissent pas. Sur tout mon dos. Je rêve où c’est juste un môme ? Voix arrachée du passé, j’ai besoin d’un verre pour l’y remettre et l’y enfermer à nouveau, je crois. Tu viens d’où, gamin ? Je jette ma veste sur le lit, retrace le même chemin que ce matin pour atteindre sa cuisine. Son salon. Un endroit où je peux dénicher quelque chose, n’importe qui, mais au moins un truc à besoin, à bouffer, pour me changer les idées. Elle est là. Et détailler son corps, ses habits, chercher ce qu’il y a de caché, dessous. Vaurien, t’aurais jamais dû naître. Dégage. Dégagez, putain de souvenirs. Je balance le portefeuille, elle voulait une preuve c’est ça ?, sans me soucier des gouttes de sang qu’il laisse et qu’il porte, sans me soucier de rien de tout ça. Son dédain, je le reçois avec un sourire crispé, forcé, insolent. Mauvais graine, tu ne vaux pas mieux que ton père. Qu’est ce que je lui ai dit ce matin ? J’avais quatre ans, ouais. Quatre ans gravés au fer rouge, comme les coups, comme la haine et le mépris. Je suis blindé contre le dédain, je crois. Et j’ai faim, par réflexe. Je vois de la bouffe, j’ai faim, même si ça ne va pas me nourrir, même si ça va se contenter de descendre dans mon estomac comme une traînée de poudre, collée aux parois de ma trachée, collée aux muqueuses de mon œsophage. Parce que je vois de la bouffe, je mange, j’suis pas mieux qu’un rat. La seule question, c’est orange ou pomme ? La seule question, c’est est-ce qu’elle va répondre ou pas ? Claque sur la main, je lui lance un regard outré. « Quoi ?! » Elle s’interpose entre moi et la bouffe. Ça va pas dans son crâne ? « T’as les mains sales. » Ah ? Je regarde mes mains, pas les plus propres du monde, ouais, mais peut-être qu’elle ne parle pas uniquement de ce que mes mains d’assassin ont pu faire en soixante dix ans ni des endroits où elles ont pu traîner aussi, à commencer par sa propre chair, tiens. J’imagine qu’elle ne parle pas non plus que de la poussière qui les maculent, et du carmin qui s’y écaille. Ni que… Mains contre mes épaules, « Wow ! » Je n’ai intérêt à la buter, je sais, on ne bute pas comme ça une employeuse qui paie bien, mais je dois mobiliser par mal de concentration pour ne par surréagir à une agression.

Parce que c’est une agression. Mains sur mes épaules, mains qui me repoussent : mes mains à moi se lèvent par réflexe, haut-les-mains-peau-d’lapin, prêtes à aller à la rencontrer de son visage, de sa carotide, de sa pomme d’adam, s’il le faut. Pas de ma faute, ordre de mon créateur. Je n’ai pas le droit de me tuer, ni de me faire tuer. Je dois tout faire pour rester en vie. Mains levées, prêtes à riposter. Mais je me défile pas. Qu’est-ce qu’elle a ? De la colère dans le regard. La même que dans le mien. J’suis pas profiler, j’suis pas psy, mais avant qu’elle commence à cracher, je comprends qu’elle va me répondre. J’avais quatre ans. « Tu t’attendais à quoi ? Que je me mette à chialer dans tes bras en te racontant mon histoire, sérieusement ? Oh laisse-moi deviner, t’étais un petit garçon maltraité, le genre qu’on a élevé avec des coups de pied au cul ? Mais va te faire foutre. » J’hausse les épaules, nonchalance. Vermine. A quoi j’m’attendais ? A rien. J’ai jamais rencontré d’gosse comme moi. Pas à ma connaissance. On m’a jamais foutu dans un club de rencontre pour enfants maltraités anonymes. Je m’suis même jamais considéré comme tel. Ça devait pas exister dans mon monde, les assistantes sociales. Les conneries dans le genre. Sois reconnaissant d’être en vie. Elle me frappe, elle ne peut rien me faire de mal, à force alors qu’elle me frappe. Je la laisse faire, j’essaye même pas de me défiler. Je me prends sa colère en pleine poire, ouais, parce qu’elle ne m’atteint pas. Elle glisse sur moi, ne m’écorche pas. Même pas. Je crois pas. Je ne pense pas. Je ne veux pas l’admettre. Sa colère, elle fait pas écho à la mienne, non. Elle me frappe, avec ce qui passe à portée, j’esquive juste tout ce qui peut toucher autre chose que mon torse, je bloque juste ce qui peut frapper mon visage. Et je recule, un peu. « C’est ça ! C’est ça que tu veux !? » Sa colère, elle m’atteint pas. Je ne veux pas qu’elle m’atteigne. Je ne veux pas voir que je commence à avoir du mal à respirer, et qu’à sa colère, je ne peux même pas répondre avec la mienne. Voleur, tel père tel fils faut croire. J’ai le cœur qui bat à tout rompre dans ma poitrine, et je finis par attraper ses mains, par attraper ses poignets. Pour l’immobiliser. « Arrête » J’ai une voix rauque. Tel père, tel fils, qu’ils disaient. Je verrouille ses bras, elle peut pas contrer l’assassin qui étrangle, le meurtrier qui abat, l’ancien militaire, la créature que je suis devenue, celle que j’étais. Je verrouille ses bras. « T’es ridicule » Qu’elle murmure, ma voix cassée, ma voix qui ne sait plus quoi faire. C’est Constant, m’dame, c’toujours Constant qui fait des bêtises. Toujours ce pauvre môme, hein, toujours un môme de quatre, de cinq, de six ans qui n’avait rien demandé à personne, hein. On aurait dû t’noyer à la naissance. Toujours ce môme, verrouillé dans ma gorge, qui hurle et se débat, qui vient de me frapper, de cogner ma poitrine, de cogner avec ces poings fermés d’une employeuse poussée à bout, d’une femme dont j’ai réveillé le dragon des souvenirs, d’une enfant comme moi, qui se cache quand moi je me suis contenté de fuir. Je me cache pas, j’en parle pas ; elle se cache. Est-ce qu’elle en a parlé ? Est-ce que ça vaut le coup d’en parler ?

Elle se débat, je l’immobilise. C’est ça que tu veux ? « J’en sais foutre rien de c’que je veux. » Et ça, c’est une foutue certitude. Je la repousse. J’suis pas du genre sentimental. Et le tactile, je le garde pour les parties de jambe en l’air. Je la repousse, je m’éloigne, pour prendre de la distance, reprendre un peu d’air aussi. Aviser un verre sur la table, rouge, lui aussi. Jus de quoi ? De tomate ? J’en sais rien, mais je le prends, parce qu’il n’y a rien de plus corsé. Et que mes mains tremblent, nerveusement. Je pose le verre dans un bruit sourd, sans l’avoir touché, me retourne vers elle, brutalement. « J’en sais rien de ce que je veux, Carlsson. J’veux pas de tes larmes, j’veux pas de tes confessions, j’veux pas ton histoire. Je veux juste… » J’en sais rien. « C’est juste que… t’es la première, okay ? » Et Anya ne compte pas, parce qu’Anya… ce n’est pas la même chose. « T’es la première que j’croise qui soit comme... qui puisse..., et… ce matin, ça a secoué la merde que j’avais foutue d’ssus pour tout cacher. » Elle est où, elle est passée où, ma foutue colère ? Celle qui a toujours été à mes côtés, celle qui s’est nourrie de la haine des gens, celle qui m’a blindé contre tout ? Elle est où, putain, quand j’ai besoin d’elle ? Parce que je tremble, parce que je sens dans ma poitrine mon cœur battre à toute vitesse, parce que les larmes qui sont sur ses joues, et bien je sens leurs sœurs sur les miennes. « Je sais pas c’que j’veux. J’vais pas t’dire que j’suis désolé, parce que c’pas d’ma faute. C’était pas de ma faute. » Ouais, c’est pas de ma faute, pourquoi est-ce que tout le monde a toujours cru que c’était de ma faute, hein ?

Est-ce que c’était de ma faute, quand mon père s’en est pris à une petite française ? Est-ce que c’était de ma faute, d’être né et de ne même pas avoir succombé à la mortalité infantile de l’époque ? Est-ce que c’était de ma faute, quand on s’est aperçu que j’avais ses cheveux blonds, ses yeux bleus, quand on s’est aperçu que j’avais tout d’un parfait aryen ? Est-ce que c’était de ma faute, quand je suis tombé amoureux de Lara, et pas d’Anya ? Quand j’ai pas su m’occuper correctement de Roman ? Quand Georg m’a arraché à mon fils pour me balancer dans une mission suicide ? Quand je suis arrivé trop tard pour retrouver Lara ? Est-ce qu’à un seul de ces moments-là, ça a été de ma faute ? Hein ? Alors pourquoi c’est moi qu’on blâme ? Pourquoi est-ce qu’on m’a toujours blâmé pour ces conneries ? Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à hurler, pourquoi est-ce que face à elle, je n’arrive pas à être colère, pourquoi est-ce que je pleure, bordel ? « J’veux pas être seul. J’avais quatre ans. J’comprenais pas pourquoi. Pourquoi ils me détestaient comme ça. » Et à parler d’eux, je la sens revenir. La colère. Colère dans mon poing. L’envie de la frapper. « Je veux savoir pourquoi. C’est ce que je veux savoir, c'que j'veux tout court. Je veux comprendre pourquoi. Tu sais pourquoi, toi ? » Qu'est-ce que ça peut me faire, qu'elle sache ? Je viens de lui dire que j'en avais rien à faire de son histoire. Je viens de mentir. C'est un poids dans la poitrine, exacerbé par Roman, par mon fils. Tel père tel fils, j'suis comme mon père. J'suis comme ceux qui m'ont nourri, vaguement, à défaut de m'avoir élevé. « J'sais pas c'que j'attends de cette discussion. Mais je veux pas être seul. J'me dis que... tu peux comprendre. Me comprendre. Y'a personne qui puisse. » Et Anya, elle peut pas ?

Anastasia, c'est différent.

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It's been a while, you've been walking alone, It's been a while since your heart had a home, You remember the way you came tumbling down Down to your knees like never before You're at the bottom in a bottomless town And as you lie on the floor©️ by anaëlle.
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MessageSujet: Re: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Mer 25 Avr - 23:18


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And my scars remind me that the past is real

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
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Allons ensemble
C'est un joli soir pour mourir
Et si ta main tremble
Dis-toi qu'il faut juste partir

Les bras sont emmêlés alors qu’il souffle d’arrêter. Je grogne juste un peu pour la forme, me repais de sa chaleur pendant une seconde ou deux. Je scille tout juste lorsqu’il ajoute que je suis ridicule. Pupilles ancrées à leurs opposées, son murmure prend écho dans ma poitrine et m’empêche de lui dire que c’est lui, lui l’imbécile. Lui qui a provoqué ce chaos en mon sein, lui qui a engendré la colère, qui a continué de la nourrir malgré les signes. Ces putains de signes que tu dois reconnaître d’un seul coup d’œil, ceux qui te font dire si ta victime sera coriace ou trop facile. Fais pas comme si tu ne savais pas que tu allais provoquer tout ça, qu’on allait se heurter l’un à l’autre à se blesser. De ces marques invisibles à l’œil qui pourtant égratignent à l’intérieur. Alors non, ne fais pas comme si t’étais un putain d’innocent alors que le gamin est là, au fond de toi, à gratter tes entrailles.
Les souffles sont trop proches, la proximité comme porte ouverte sur toute la merde qu’on dissimule. Et il me repousse, s’éloigne, prend de la distance. Cette distance salvatrice qui permet au palpitant de ne plus s’acharner à péter la cage thoracique. Les guibolles vacillent, je me retiens à un meuble, peine à retrouver mon air alors qu’il s’attarde, reste dos à moi comme s’il ne voulait plus me voir. Qu’est-ce que ça fait, de se contempler dans un miroir, Andreï ?  Qu’est-ce que ça fait de ramasser les morceaux de verres et se les planter dans le bide en souvenir du bon vieux temps ?
Il prend ses aises et je m’en fous, ne lorgne que sur la largeur de son dos, dessine machinalement le creux de ses reins. Et il me fait face, balance toutes ces choses que je sais déjà. Qui aurait envie d’écouter l’histoire d’une enfant brisée, à part pour en comparer les détails sordides ? Personne. Et c’est pas parce qu’on se ressemble au fond, qu’on est obligés de faire ça. C’est pas parce que ça fait mal, qu’il faut mettre le doigt sur les blessures de l’autre. Ça soulage pas. Ça soulage jamais d’appuyer.

Les traits s’adoucissent lorsqu’il cause, de cette voix dénuée de tout. De toutes ces choses qu’on nous a volées. Je la sens rouler sur ma joue, cette perle saline qui représente à elle seule la rage et la douleur. Les mots en résonance à l’intime, l’ire disparaît pour ne laisser que les vestiges, les ruines de ce qu’elle détruit et bousille. Et je voudrais lui dire quelque chose, un truc intelligent, de détaché, de profondément mesquin juste pour qu’il finisse par se barrer. Mais je n’y arrive pas. Y a rien qui veut sortir d’entre mes lippes abîmées de trop se mordiller. L’envie ridicule de se nicher entre ses bras, de coller l’oreille sur sa poitrine et l’entendre dire et dire toutes ces choses que je ne sais pas formuler, que je n’ai jamais essayé de formuler. Le cœur rate un battement ou deux parce que c’est plus lui qui cause, c’est plus l’assassin, le tueur sanguinaire qui empoche le fric même s’il est sale. C’est rien que le môme abusé qui ne fait que jeter des petits cailloux à ma gosse apeurée. Et pourtant elle est là, ouais. Elle le regarde les lèvres pincées et les doigts se tortillent parce qu’elle ne sait pas quoi faire ou quoi dire pour pas paraître débile.
Personne ne peut comprendre sauf nous. Un nous que je voudrais flinguer rien que pour l’avoir utilisé. Ce nous. Ce lui et moi. Ce moi et lui. Ces deux gamins paumés qui s’entrouvrent la poitrine dans l’espoir de comprendre ce qui cloche, ce qui ne bat plus correctement. On est comme deux horloges pas à la bonne heure et y a rien à faire. La clé pour nous remonter, on l’a égarée avec le temps, en la recouvrant de crasse ou en fuyant.

Les hanches s’animent, le bassin se balance en rythme avec les pas qui viennent écraser la distance qui nous sépare. La gamine le dévisage de ses grands yeux verts et voudrait lui dire qu’elle comprend, qu’elle sait ce que ça fait, le rejet. Mais je la ravale, l’engloutie sous une tonne de chiasse, je la noie de mes propres mains. Le couteau posé sur le plan de travail est trouvé et serré entre mes phalanges avant que la lame ne vienne se poser sur son derme. J’oscille entre larmes et serrages de dents. Je voudrais qu’elle s’éteigne, la tristesse. Je voudrais qu’elle se foute en l’air, la garce qui me blesse et me fout plus bas que terre. La main tremble et l’arme est lâchée, retombe sur le sol dans un bruit qui me paraît assourdissant. Et ma plaie est là, devant lui, béante et suintante. Mais t’as dit que tu voulais pas savoir, que tu voulais pas connaître l’histoire.

« Je ne me souviens pas. Je sais pas quel âge j’avais. Je crois que j’ai toujours su qu’ils ne m’aimeraient jamais. »

La confession larguée du bout des lèvres, le regard dans le vide. Ce vide que je fixe pour ne pas le voir lui, pour ne pas que ma souffrance se multiplie.
La violence des souvenirs me fait tanguer et perdre pied. À genoux sur le sol froid de ma cuisine, les mirettes s’égarent sur les aspérités du parquet, quelques éclats dissimulés sous les pieds de la table. Je sanglote comme une enfant. Je me souviens, tu sais. De tout, des mots qu’ils ont utilisés, des coups qu’ils ont donnés. Je me souviens de tout quand je voudrais tellement oublier. Et planquer ne suffit pas, faire comme si ça n’était jamais arrivé, non plus. Alors tu vois, mon truc à moi, c’est de faire mal aux autres, autant que moi j’ai mal. Et toi ? Toi pourquoi tu tues les gens si ce n’est pas une forme de vengeance douteuse contre tes parents ?
Je renifle bruyamment, essuie la morve d’un revers de main et l’étale sur ma manche. Je peux déjà l’entendre, ma mère. Piailler qu’il ne faut pas faire ça, que c’est dégueulasse tout en fermant les yeux sur mon père qui crache par terre. Les doigts pianotent sur ses cuisses et puis son ventre. Parce qu’il est là, face à moi, s’attend peut-être à ce que je donne des réponses à toutes les questions que je me pose aussi. Et je la repère, la marque qui sort de l’encolure de sa fringue. La phalange glisse dessus avant de se retirer comme si elle venait de se brûler.


Moi j'irai tuer mon père
Non je ne suis pas un ange
S'il faut toucher la lumière
En ces jours étranges


« T’es pas tout seul. »

Voix enfantine, engluée dans les sanglots. Les mains saisissent les pans du tee-shirt, l’inspiration est longue avant que je ne me décide à lui dévoiler l’impensable. À lui foutre sous le nez ce que je m’évertue à cacher. Parce que mon histoire, je pourrais jamais te la raconter, parce que ça vaut pas le coup de se remémorer toutes ces choses qui m’ont estropié.
Sa paluche immense dans la mienne, trop petite, est posée sur l’intérieur de mon bras. Je me saisis de son index, et lui fait caresser les brûlures de cigarettes. Celles qui laissent une cicatrice profonde et un peu ronde. Je regarde pas ce que je fais, me contente de tracer un parcours que je connais par cœur. Je peux sentir ses prunelles caresser ma peau et ça me dérange. Alors je me tourne, lui offre ce dos qu’il a aperçu plus tôt. Boursouflures marquant la chair au plus profond, le ceinturon préféré que mon père utilisait. Un cuir assez épais et noir qui a cédé à force d’être malmené. Il disait, répétait que c’était de ma faute. Alors il est revenu le lendemain, avec une ceinture plus fine. J’ai pensé que ça ferait moins mal mais j’avais tort. C’était incisif et plus piquant, ça saignait souvent. Parce qu’il ne savait plus s’arrêter, trouvait que ce n’était pas assez. C’était jamais assez. Il disait que voir mon dos en sang le remplissait de fierté parce qu’il m’avait châtié à la hauteur de mes méfaits. Alors que j’étais seulement coupable de respirer.
Je frissonne sous la pulpe de ses doigts, de ce frisson désagréable qui mord et qui pince l’échine. Contemplation malsaine, je me retourne et veux le voir.

« Enlève-le. Enlève ton tee-shirt. »


Ça sonne presque comme un ordre. Mais un ordre doucereux. Y a la curiosité dégueulasse qui me pousse à vouloir trouver les jumelles sur son corps comme si ça pouvait me soulager de savoir qu’il a eu mal, lui aussi. La vraie douleur, celle qui ne s’arrête pas, celle qui continue malgré les jours, les semaines, les mois et les années. Ce mal invisible qui gangrène le cœur et l’âme.
Le corps s’approche peut-être trop, vient empiéter son espace vital. Touche-moi, touche-moi encore mais comme si tu ne les voyais pas cette fois. Et laisse-moi, laisse-moi te caresser, oublier ce que je vois et me perdre dans tes bras. À défaut d’amour, unissons-nous dans le désespoir. Celui qui tord le bide à chaque pas, qui nous fait pas marcher droit.


On ira voir au clair de lune
Voir si le diable veut danser
Si dans nos yeux brûle l'écume
De ces océans enflammés




(C) MR. CHAOTIK - Paroles (c) Saez

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MessageSujet: Re: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Lun 30 Avr - 22:31

And my scars remind me that the past is real

Angie & Andreï

Je souffle. D’une voix rauque. Perdue dans une gravité qui me dépasse, perdue et écrasée par une gravité qui me dépasse. Bras emmêlés, souffles entremêlés, je la retiens, je verrouille son corps pour qu’elle cesse. Qu’elle arrête. Qu’elle arrête de réveiller le monstre, de réveiller les souvenirs. Qu’elle arrête tout de suite. Monstre. Les voix reviennent, des souvenirs refoulés, sans cesse refoulés, enfouis sous les années, ensevelis sous la haine. Ce que je lis dans son regard, ce sont les hurlements d’une enfant effrayée. Ce que j’entends dans ma voix, ce sont les soupirs du môme détesté. Il est coincé, il est coincé dans ma gorge, enfermé dans mon âme, piétiné, cadenassé. Il n’a jamais eu le temps de se déployer, ce pauvre môme. Il est recroquevillé, il est atrophié, mais il est toujours là. Il s’est pas transformé, il est pas mort, il s’est pas enfui, il s’est juste ramassé sur lui-même et il a fini par devenir invisible. Mais il est toujours là. Et elle, elle l’a réveillé. Et moi, je l’ai réveillé. Ses marques, ces traces, ce matin, ont foutu la merde dans le limon, on secoue la crasse, soulevé le tapis, éternué dans la poussière de mon déni. J’en sais foutre rien de ce que je veux, j’en sais vraiment rien mais ce dont je suis certain, là, c’est que j’ai besoin de quelque chose, j’ai besoin de gratter les croûtes d’une plaie mal refermée, d’un abcès putréfié. Le besoin malsain d’exposer nos écorchures, de râcler mes ongles sur l’épiderme et de dévoiler le sang et les sanglots agglutinés sur du pus et des cicatrices mal faites. J’en sais rien de ce que je veux, je veux pas ses larmes, je veux pas sa pitié, je veux pas son histoire. Je veux quoi ? Je veux comprendre. C’est ça que je veux. Je veux comprendre, je veux trouver une explication, je veux avoir la certitude de son regard, et d’un passé commun. Je sais pas c’que j’veux. J’veux juste savoir que c’était pas d’ma faute. Que c’qu’Anya a dit est vrai : que je suis pas mon père, que je suis pas l’horreur du viol qui m’a vu naître, que j’suis juste un môme terrifié, qui s’est endurci en manipulant la haine et la colère comme un moyen de garder les morceaux de son enfance brisé ensemble, pour les souder à la brûlure de sa fureur, du brasier de rage qu’il héberge, les morceaux d’une enfance qu’il a agglomérés pour former une créature immonde, un golem, un monstre de Frankenstein, mais un môme presque viable. Qui s’est transformé en adulte, dans un équilibre instable. Difforme. J’sais pas c’que j’veux, j’sais pas vraiment c’que j’cherche. Mais je cherche quelque chose. Je veux quelque chose, quand je la repousse. Quand je l’éloigne de moi. Pour prendre de la distance, pour respirer.

Pour me calmer, aussi. J’suis pas du genre sentimental. Je veux me verrouiller, je veux me refermer, je refuse d’être sensible à sa colère, de me laisser happer par ce qu’elle expose, cette vulnérabilité qu’elle m’offre, qu’elle crache, qu’elle éructe avec des larmes qui coulent. Je refuse d’être sensible aux hurlements d’une petite fille, je refuse de laisser le petit garçon les entendre et pleurer lui aussi, s’effondrer lui aussi. Je refuse de vaciller. Je prends la distance comme une bouffée d’oxygène, je secoue la tête. Mais c’est trop tard. Elle est la première que je croise. Elle est la première gamine qui tend la main au gamin, sans le savoir. Qui l’a attiré, qui a joué avec sa curiosité pour le prendre au piège et l’acculer contre le mur. Il ne peut plus s’échapper. C’était pas de ma faute Il ne peut plus s’enfuir. J’suis pas responsable de mon père. Il recule, il essuie une larme sur sa joue, renifle. J’suis pas responsable de ma tronche. Elle se retient à un meuble, moi je m’écarte. Je cherche un support, je serre les bras sur ma poitrine, croisés. Loin, loin d’elle. Je libère mes mains, elles trouvent un verre, le reposent. Je m’adosse à la table, pour la fixer. C’était pas de ma faute. Rien n’était de ma faute. J’avais quatre ans. Et ces quatre ans, comme les quatre autres qui ont suivi, ils sont encore là. Logé au creux de mes reins, ils sont encore là, ignorés. Ignorés dans ma fugue, ignorés dans le froid, la faim, les vols, le meurtre, les soldats, le froid, la faim, les meurtres, les vols, et tout ce qui a suivi. Tout ce qui les ont recouverts. Elles sont là, ces huit années d’enfer. Et Constant, il est là, il est encore là. Ecoeurant d’une innocence brisée. Ecoeurant d’une rage apeurée. Ecoeurant d’une présence si marquée. Qui renaît. Qui renaît aux hurlements de la gamine. Que j’ai réveillée. Je veux pas être seul. Je ne peux plus être seul. Je ne sais pas ce que j’attends de cette foutue conversation, je ne sais même pas si j’ai envie, finalement, de l’achever. Juste envie de lui tirer une balle dans le crâne, à ce môme, pour qu’il disparaisse une nouvelle fois. Définitivement. Sauf que je veux comprendre, aussi. Pourquoi. Pourquoi, bordel ? J’sais pas c’que j’attends de tout ça. Je veux juste… la regarder. Espérer choper une réponse chez elle, à défaut de la trouver chez moi. Elle sait pourquoi, elle ? Hein ? Elle peut m’aider, elle ? Hein ? Elle s’approche. Et moi je respire au rythme de ses pas. Elle me regarde. Et moi je déglutis. Elle attrape un couteau, elle le colle contre moi. Et moi, je reste immobile. Le môme ne sait pas quoi faire face au couteau. Ou plutôt si : il rêve de le planter dans le corps de Monsieur Grassier, il s’imagine le faire, encore et encore, et peut-être bien qu’il va finir par le faire, par lui donner des coups de pied, aussi, lui cracher sa haine, sa colère, sa tristesse et sa solitude, son mal d’amour et d’affection, sa jalousie, aussi. Parce qu’il crève de jalousie, le môme, quand il voit les autres se perdre dans les bras de leur père, de leur mère, lorsque lui, les seuls bras qui l’entourent, c’est pour le retenir, et le frapper. Quand lui, la seule mère qu’il a, c’est une silhouette qui le déteste, le seul père qu’il a, c’est une ombre qu’on lui reproche, un visage qui s’affirme, ses yeux qui le regardent dans le miroir cassé de l’orphelinat. L’assassin, il sait l’utiliser, ce couteau, mais Constant, le petit môme, le petit français, celui qui n’a que quatre ans, il reste immobile. Il regarde la gamine dans les yeux, et il a envie de lui murmurer : Tu es comme moi. Sauf qu’il se tait. La main de la gamine tremble, le couteau s’échappe. Tombe.

J’hésite à dire quelque chose. « Je ne me souviens pas. Je sais pas quel âge j’avais. Je crois que j’ai toujours su qu’ils ne m’aimeraient jamais. » Mais je reste silencieux. Elle sait pas. Ils ne l’aimaient pas. Elle est comme moi. Du bout des lèvres, elle est comme moi. Et elle vacille, et je vacille, aussi. Je me laisse glisser, je me laisser tomber sur le cul, pour n’être que le môme réfugié dans le grenier, parce qu’au moins, là-bas, on ne le trouvait pas. Je me crispe, quand sa main s’approche. M’effleure la peau. Touche pas que je veux dire. Montre-moi, que chuchote l’enfant. « T’es pas tout seul. » J’ai la voix qui tremble. « T’es pas toute seule. » Comme un écho. Ses mains saisissent son tee-shirt, je la regarde faire. Fasciné. Hypnotisé. Je le connais du bout des doigts, je le connais dans la passion, son corps. Une paire de fois, plus encore, que je l’ai connu. Et pourtant, elle me le fout sous le nez. Et je le redécouvre. Comme je découvre les brûlures. Mes doigts se tendent, suivent son mouvement. Je déglutis. Elle s’écarte, elle se tourne. Je vais chercher ses cheveux pour les écarter. Regarder. Gêné. Gorge asséchée. Intimité offerte, comme jamais.

Et je suis pas du genre pudique, pourtant. Anastasia me l’a souvent fait remarquer, Lara aussi à l’époque. J’ai jamais eu honte de mon corps, j’ai jamais caché mes cicatrices. Celles récoltées en cadeau du KGB, celles marquées par les privations, celles des accidents. Celles des coups. Des fractures. Des plaies ouvertes, tout juste soignées. J’ai jamais eu honte de mon corps, habitude d’un métamorphe redevenant nu en même temps qu’humain, quelque soit le lien, quelque soit le spectateur. Des meurtres à poil, j’en ai fait un certain nombre, parce que le rat s’introduisait dans la baraque, invisible, et que l’homme étranglait. J’ai jamais eu honte de mon corps. Sauf là. Sans quand elle se retourne, m’interdit de caresser et de suivre plus longtemps les cicatrices parsemées sur son dos. Sauf quand elle me dit ce qui était déjà implicite. A toi. « Enlève-le. Enlève ton tee-shirt. » Non, articulent mes lèvres sans que je ne les retienne.

Non, c’est un silence apeuré. Le cri de l’enfant, le cri du môme qui veut se cacher. Non, c’est le cri du gamin. C’est le cri de Constant, tiens. Non, c’est le hurlement du petit. Qui veut s’excuser de l’avoir mise au pied du mur, qui veut s’excuser d’avoir lancé la conversation. Non, c’est le soupir, le murmure, la supplique de l’enfant. Mes doigts se glissent en bas de mon tee-shirt. Hésitent à en remonter le tissu. Le font d’un geste brusque. Il n’y a pas que l’abus de l’enfance, il y a les cicatrices de l’assassin, en premier lieu. Puis, dessous, imprimé sur le derme, il y a les autres. Je me tourne. A trois quarts. Les yeux qui restent rivés dans ses siens. Il y a le tatouage qui me réduit en esclavage, il y a une ou deux blessures par balles. Puis il y a les coups. Qui sont là. Toujours là. Même le rat n’a pas su les effacer. N’a pas pu les effacer. Trop anciens, apparemment. Trop violents. Trop encrés dans mon corps. Je cesse de lui tourner le dos, j’en profite pour ramasser le couteau, le redéposer sur la table. Et lui saisir le bras. Pur laisser le bout de mes doigts retrouver les cicatrices, s’y lover. L’attirer vers moi.

Et l’embrasser. Embrasser sa chair. C’est elle qui s’est approchée. C’est moi qui veux croire que je suis pas que ces marques, pas que ce môme. Ce môme qui veut tendre la main à la gamine, lui proposer d’être amis, avec la candeur d’une enfance torturée. Tu veux être ma copine ? « Je suis désolé. » Est-ce que je lui ai pas dit, un peu plus tôt, que j’allais pas lui dire ça, justement ? « ça te définit pas, tu sais ? » C’est un mensonge, mais c’est un mensonge auquel je veux croire. « Toi aussi, tu compenses avec la colère ? » Je cherche son regard, quand je pousse nos corps à la proximité. Ecraser son espace vital, comme elle l’a fait un peu plus tôt.

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It's been a while, you've been walking alone, It's been a while since your heart had a home, You remember the way you came tumbling down Down to your knees like never before You're at the bottom in a bottomless town And as you lie on the floor©️ by anaëlle.
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MessageSujet: Re: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Mar 1 Mai - 1:01


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And my scars remind me that the past is real

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
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Puisqu'ici les dieux nous condamnent
Au nom de qui
Au nom de quoi
Viens trouver la paix

Ses phalanges accrochent le tissu et dévoilent ce corps que je n’ai jamais pris le temps de regarder. Parce que je m’en foutais, que ça comptait pas vraiment. Peu importe la musculature, les marques et les blessures, tout ce que je voulais, c’était l’acte final. Ce moment égoïste, primitif, extatique qui me fait oublier qui je suis, qui j’étais. Enfant enfermée dans un corps d’adulte qui ne sait pas aimer, qui se refuse aux sentiments parce qu’on lui a jamais appris à affectionner. J’ai donné ce corps, je l’ai vendu au plus offrant, j’en ai fait mon travail, un objet de plaisir pour ces hommes. J’ai fait ce qu’on voulait que je fasse. Je suis devenue qui on voulait que je sois. Et je sais plus qui je suis, tu comprends ? J’ai oublié de grandir, j’ai oublié d’exister, je me suis recroquevillée et j’ai attendu que le temps file et file. Et maintenant je suis plus personne, je suis qu’une gamine qui n’a plus vraiment de prénom. Angélina oubliée pour qu’il ne reste qu’Angie. Angie, cette fille qu’ils envient, qu’ils apprécient, qu’ils veulent toucher encore et encore. Mais c’est pas grave, non c’est pas grave. Je mens comme je respire et je reconnais plus les vérités. Les moches, les dégueulasses, celles qui font mal. Ça aide à les oublier un peu, les vérités crasseuses qui se cachent à l’intérieur.
Et je me demande s’il va la connaître à travers les marques que je cache sous une couche épaisse de coton, taffetas ou tout autre tissu. Je me demande, ouais, s’il peut la voir comme je le vois dans son regard. Alors je lui demande de me montrer, de se dévoiler comme je l’ai fait. L’envie, le besoin de trouver en lui les cicatrices imparfaites qu’ils nous ont faite.
On est comme deux gosses qui découvrent l’autre pour la première fois. Geste brusque, le torse apparaît avec les marques récentes, encore rougies par endroits. Mais ce ne sont pas celles-là que je cherche, non. Moi je veux les plus anciennes, ancrées tout au fond de sa chair. Sillons blanchâtres qui autrefois ont mordu le derme à vif.

Et elles sont là, juste là, m’explosent en pleine gueule.
J’ai peur et j’ai froid. Papa il a dit que je devais rester là, dans le noir, derrière la baie vitrée pétée sur le minuscule balcon qui nous est alloué. Il place son index sur sa bouche et il dit shhhh, il répète qu’il faut pas parler, pas pleurer. Mais j’ai peur et j’ai froid. Alors je tremble et les heures passent. La petite main gratte la vitre et je me pisse dessus. Y a le soleil qui s’est levé et j’ai les lèvres bleutées. Mais j’ai pas pleuré, non, j’ai pas pleuré. Maman, elle est là. Elle ouvre la fenêtre et elle gueule, elle crie. Elle dit que je pue, que je suis dégueulasse. Alors ça l’énerve et elle frappe la tête avant de me trainer dans la douche en tirant trop fort sur mes cheveux. La flotte me glace. Et je lui demande pourquoi, pourquoi elle m’aime pas. « On aime pas les erreurs. » Et papa frappera et frappera jusqu’à ce que son poignet s’engourdisse. L’erreur. Cette erreur qu’on voudrait gommer mais qu’on peut pas.
Y a le cœur au bord des lèvres et les doigts qui tremblent face à lui. Les mirettes se redressent et saisissent leurs opposées quand il touche, qu’il rompt cette spirale infernale qui me pousse et repousse dans les souvenirs les plus laids. Ses lèvres sur ma chair, ses lèvres qui acceptent les imperfections. Et je voudrais que ce soit comme quand on était gamin et qu’on pouvait guérir le monde avec des bisous magiques. Ceux que personne ne nous faisait mais qu’on regardait les autres offrir à leur progéniture avec une jalousie pure. Je faisais exprès de les pousser, de les faire trébucher, de les faire pleurer. Je leur en voulais d’avoir tout ce que je n’aurais jamais. Je les détestais tous si forts.
Mais nous sommes des adultes et ça n’efface rien. Ça ne s’effacera jamais. Son désolé me tire un fin sourire en coin. C’est rien, c’est pas grave, c’est comme ça. Je suis pas née dans la bonne famille, je suis une erreur, j’ai jamais été désiré. Tout ce qu’ils voulaient c’est que je crève pour toucher les assurances décès. On s’y fait, d’être celle dont tout le monde se fout, d’être la tique sur le clébard errant, d’être la tumeur dans le cerveau d’un mourant. Et il me ment, en me regardant droit dans les yeux. Parce que tu mens. On peut pas prétendre que tout va bien, on peut pas s’élever alors que les fondations sont pourries. On fera jamais partie de ces gens à qui tout réussit. Ça, ça arrive que dans les histoires ridicules qu’on conte aux gamins pour leur donner de l’espoir. On a fait notre nid dans la pure crasse. On a trouvé racine dans la merde, dans la chiasse. Y aura jamais d’équilibre maintenant qu’on est bousillés. Y croire, c’est penser que les marques qu’ils ont gravées dans ta chair finiront par disparaître. C’est des conneries. C’est trop tard. Ouais, c’est trop tard. Le mal est là et il y restera. Cette putain de gangrène qui ronge et ronge jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien de sain.

Je suffoque et pas parce qu’il est trop proche mais parce qu’il vient d’appuyer sur la plaie. La colère. Cette colère sourde et aveuglante à laquelle je m’adonne, celle qui dirige ma vie, qui dicte ce que je dois faire pour être un peu plus libre. La colère, elle m’a poussé à mentir et à tuer. Elle m’a amené à ce sommet trop raide sur lequel je n’arrête pas de me piquer. Cette garce, elle altère mon jugement pour ma propre sécurité. Mais parfois je sais plus très bien si elle veut me sauver ou me tuer.

« C’est tout ce que j’ai, tout ce qui me reste. C’est la seule chose qu’ils m’ont laissé, qu’ils ont pas pu me voler. »

Ils pouvaient bien me cogner, m’engueuler, me maltraiter, m’empêcher de boire ou de manger. Ils pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient mais ça, ça ils ont jamais réussi à me la retirer. Elle était une petite lueur dans le fond du gouffre alors je m’y suis accrochée parce que ma vie en dépendait. Et j’ai juré de me venger, de réussir, de les trahir. Regarde, regarde-moi. Je suis devenue puissante par la force de mes mensonges. Je suis devenue celle qu’ils vont pouvoir redouter, le cul vissé dans leur canapé. Parce qu’ils sont là, terrés dans un coin à attendre que je puisse les débusquer. Et je les ferais tuer, tu sais, sans aucune forme de procès. Ce sera long et douloureux. Ce sera comme toutes ces années qu’ils m’ont dérobé, arraché.
La paume se niche sur son torse et le repousse sur le sol sans brutalité. Je l’enfourche, pianote sur sa mâchoire avant de me pencher pour voler ses lèvres dans un baiser tortueux, douloureux.

« Je compense en oubliant qui je suis. Je sais plus qui je suis Andreï. Je crois, je crois que je l’ai jamais su. »

Et c’est la femme qui parle, cette adulte qui s’est forgée avec la rudesse du temps et de la vie. Celle qui se planque sous les facéties et qui n’a plus de réelle identité, ni d’âge. Pourtant, là, tout contre ses lèvres, un murmure étrange qui cherche un écho.

« Est-ce que tu sais toi ? Qui tu es et qui je suis ? »

Et je sais pas ce que j’attends qu’il dise. Qu’il dise oui ou qu’il dise non. Je sais pas, je sais plus si c’est important. Parce qu’elle compte plus vraiment Angélina. Ça fait trop longtemps qu’elle a mal et qu’elle se planque. Ça fait trop longtemps qu’elle saigne et qu’elle chiale.
J’avale sa réponse en scellant mes lèvres aux siennes pour ne pas avoir à écouter, à entendre ces choses qu’il sait ou qu’il ne sait pas. Les phalanges glissent sur l’épiderme, devinent les creux et les imperfections. Sensation nouvelle dont je me repais, cette honte envolée le temps d’une soirée.
C’est totalement addictif, ses mains qui caressent les courbes et s’arrêtent sur les cicatrices. J’ai envie de lui dire de continuer, lui dire que je voudrais qu’il ne s’arrête jamais. Mais je ne dis rien. Je me terre dans ce mutisme comme pour ne plus rien briser. Les hanches s’animent, danse lascive livrée tout contre son bassin. Le cœur se serre brutalement lorsque les paupières s’ouvrent. Lumière dérangeante qui me perturbe et me fait me redresser subitement et reprendre de la distance. Contraste brutal. Je le fuis, me faufile sous la table et me replie sur moi-même en serrant mes jambes contre ma poitrine. Y a tout qui déconne là-haut dans ma caboche. Tout se met en branle parce que Angélina est là, parce qu’elle veut voir la lumière, parce qu’elle veut le voir lui, lui vraiment.

« Dis, tu les tueras ? Tu les tueras pour moi ? »

Supplique de l’enfant à son autre. Cet autre, ce frère, ce jumeau, cette moitié.
Dis-le, dis-le que tu vas faire partir les cauchemars, que tu tueras ceux qui me feront du mal. Dis-le, dis-le que tu me protègeras parce que t’es plus tout seul, parce que je suis plus toute seule, parce qu’on est ensemble, parce qu’il y a nous. Nous, les gamins paumés, les mômes torturés.
La position abandonnée, je me précipite vers lui, bouffe son espace vital en venant susurrer tout contre ses lippes.

« Tu dois promettre que tu le feras. Tu dois promettre que tu seras toujours là. »

Qu’est-ce qu’elles valent les promesses enfantines, Andreï ? Quels poids elles peuvent avoir sur toi, sur tes envies, sur qui tu es ?
Les doigts palpent son visage, le grave à la mémoire défaillante de l’enfant comme pour se souvenir de lui, comme pour ne pas oublier qu’il a été important. Le front se pose contre le sien, je le respire et je lui trouve la même odeur que la mienne.

Comme un soleil de fin de siècle
Qui se couche entre tes bras
Demain je m'en irai peut-être
Si tu viens avec moi

(C) MR. CHAOTIK - Paroles (c) Saez

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Dernière édition par Angie Carlsson le Dim 6 Mai - 22:44, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Dim 6 Mai - 22:06

And my scars remind me that the past is real

Angie & Andreï

L’homme et l’enfant se disputent, se battent et hurlent. Hurlent leurs désaccords, hurlent leur terreur. L’homme insiste pour se taire, l’enfant se cache et se recroqueville. L’homme ne souffre d’aucune pudeur, il crache, il gueule, il tue avec indifférence, il assume son corps, il assume la haine dans ses rétines, il assume la morgue sur ses lèvres, il assume et encaisse avec nonchalance les sentiments, les émotions, la violence des autres sans sourciller, sans en avoir rien à carrer. L’enfant, lui, a des yeux encore peuplés d’une innocence effrayée. L’enfant ne comprend pas la haine, n’arrive pas à la comprendre, tente de la faire sienne, tout en ne cherchant qu’un peu d’affection, qu’un peu de cohérence, l’enfant ne comprend pas la violence. Tout ce que l’enfant voit, c’est qu’il est seul, c’est que personne ne l’aime, c’est qu’il ne sait pas ce qu’il peut devenir. L’enfant est pudique. Il cache ses plaies, il panse ses plaies, il se recroqueville dans un coin en fermant les yeux pour disparaître. L’homme et l’enfant se disputent. Et quand elle me demande d’enlever mon tee-shirt à mon tour, pour exposer les marques de mon enfance, pour exposer l’enfant sur une chair mal cicatrisée, Constant hurle. Hurle de désespoir. Chuchote, murmure, supplie un non imprononçable. Je m’exécute, bien sûr. Mes doigts vont chercher le bas du tissu, le tirent, le dévoilent, dans une respiration courte et un visage fermé. Douloureusement fermé. Il n’y a rien à montrer. Il y a tout à montrer. Sur mon torse, les marques récoltées un peu partout en Europe. Celles de l’espion, celles de l’assassin, celles du meurtrier. Le torse n’est pas intéressant. Mes bras, fracturés à de nombreuses reprises, tordus, coupés, ouverts, ne sont pas intéressants. Mon dos en revanche… je me tourne, sans un seul instant arracher mes rétines aux siennes : le môme tremble dans mon âme, tremble d’une honte jamais éprouvée, tremble d’une haine encore naïve, encore candide, de cette haine qui lui faisait serrer les poings sans parvenir à franchir le point de non-retour. Je ne détache pas mon regard d’elle, parce que je cherche dans ses yeux un jugement que je ne supporterai pas. Je n’ose même pas me représenter ce qu’elle voit : je ne suis pas du genre à me regarder des heures durant dans le miroir, et je doute l’être un jour parce que je ne supporte même pas la vue du tatouage sur mon omoplate.

Lorsque je lui fais à nouveau pleinement face, c’est dans une inspiration tendue. Nerveuse. Dans une anxiété que rien n’explique, que tout explique. Lorsque je lui fais à nouveau face, si pleinement face, j’ai mal, mal de ces écorchures grattées du bout des doigts. L’enfant veut se réfugier à nouveau, veut se cacher encore une fois. Définitivement. Il veut tendre la main à la petite fille, lui demander d’être son amie, avoir un compagnon de jeu. Et l’homme, lui… l’homme veut se réfugier dans sa propre violence, dans cette ultraviolence qui l’a construit, qui lui a appris à redresser le menton, à relever la tête, à cracher à la gueule de quiconque osant recommencer à lever la main sur lui. L’homme qui lui saisit le bras, pour écorcher à nouveau les siennes, de cicatrices, pour mieux s’arracher au passé et s’ancrer dans le présent, préférer à son passé celui d’une autre, celui qu’il a réveillé. Qu’il a titillé. Et qu’il aurait mieux fait de laisser en sommeil. Qu’est-ce que j’ai voulu faire, en revenant, en insistant, hein ? Qu’est-ce que j’ai voulu chercher ? Qu’est-ce que j’ai voulu faire, bordel, qu’est-ce que j’ai voulu prouver, qu’est-ce que j’attendais, au juste, de tout ça ? J’en sais rien. J’en sais strictement rien si ce n’est que j’ai mal. Que j’ai foutrement mal au cœur, mal de blessures jamais cicatrisées, juste cachées. Mal, aussi, d’une enfance torturée. Mal de solitude, mal de perdition, mal de compréhension.

Quand je l’attire vers moi, quand je l’embrasse, c’est pour ensevelir tout ça sous autre chose. Rien qu’un contact, un foutu contact pour tout faire oublier. L’embrasser, embrasser sa chair, c’est me perdre, c’est la perdre, c’est faire fuir le môme, redevenir l’homme écoeuré, redevenir l’homme indifférent, redevenir l’homme qui impose une distance entre lui et le monde, entre tout. C’est cesser d’être le môme, ce pauvre môme vulnérable. Je l’embrasse, sans savoir ce que je cherche. Rien, rien qui fasse battre le cœur, rien, rien qui l’apaise. Juste un contact, juste un éclat dans son regard et une bouffée, une putain de bouffée d’oxygène. Elle n’est plus une employeuse, elle n’est plus vraiment une étrangère, elle n’est en rien une amie, ou une connaissance. Elle est juste le reflet déformé de mon déni et de cette incompréhension qui se recroqueville, se cache derrière ses mains pour se cacher du monde. Et c’est à la petite fille que je m’adresse, quand je dis que je suis désolé. C’est à la môme que l’enfant s’adresse quand il lui dit que tout ça, tout ça ce n’est que du vent, de la poussière collée à notre trachée qui nous empêche de respirer, mais que ça ne nous définit pas. Pas vraiment. C’est l’enfant qui dit ça, parce que l’adulte, lui, il sait bien que c’est un mensonge. Ça nous a forgé. Ça nous a martelé. Ça nous a brisé, et on a péniblement ramassé les morceaux, on les a recollés dans un ensemble bancal, qui n’a aucune cohérence.

Et dont le mortier, c’est la violence. La colère. La colère brûlante, celle qui nous donne envie de vomir, celle qui nous permet de haïr. Celle qui est le moteur plus puissant que toutes les autres conneries auxquelles les autres ont eu droit, mais pas elle. Pas moi. « C’est tout ce que j’ai, tout ce qui me reste. C’est la seule chose qu’ils m’ont laissé, qu’ils ont pas pu me voler. » Je confirme d’un hochement de tête. « C’est la seule chose qu’ils m’aient donné » Je complète même, d’une voix rauque d’amertume. Avant de me crisper sous sa main, posée sur mon torse.

De me laisser totalement faire, lorsqu’elle me pousse au sol, pour me surplomber, et me voler mes lèvres à son tour. Je garde mes mains loin de son corps, je garde les yeux rivés dans les siens, parce que je sens bien que si je les lâche, je me perds, je nous perds. Totalement. La colère, c’est le seul cadeau qu’ils m’aient fait. Celui de les haïr, celui de me relever, encore et encore, pour leur cracher à la gueule des promesses et des insultes. Des promesses de mort. La colère, c’est ce qui m’a poussé à partir sans me retourner, ce qui m’a poussé à grimper dans des trains, à mendier, à voler, à mentir, à me traîner dans le froid et la faim, toujours plus loin, la colère c’est ce qui m’a porté d’Alsace jusqu’en Ukraine. La colère, c’est ce dioxyde de carbone qui m’a asphyxié mais qui m’a sauvé, aussi. C’est ce qui me pousse à répondre à son baiser avec force. Aussi. « Je compense en oubliant qui je suis. Je sais plus qui je suis Andreï. Je crois, je crois que je l’ai jamais su. » Je ne sais moi-même pas qui elle est. Ni même qui je suis. Et ça doit se lire dans mes yeux parce que son murmure est le reflet déformé de mes pensées. Déformé, encore. Miroir. Miroir d’une âme obscure. « Est-ce que tu sais toi ? Qui tu es et qui je suis ? » Je ne réponds pas, parce que l’enfant ouvre grands les yeux, demande d’une voix tremblante qui il est. Est-ce que je suis encore Constant, le môme qu’on aurait voulu noyer ? Est-ce que je suis même Andreï, celui qui s’est inventé ? Ses lèvres scellent ma bouche et toutes les réponses que j’aurais pu vouloir fournir, ses mains retrouvent mon épiderme alors que les miennes entrent à leur tour dans la danse, plus pour aller cueillir sa peau et son silence que par réelle envie. Juste pour repousser encore une fois l’enfant innocent, et le contraindre à l’inexistence.

Je me tais, parce qu’elle m’empêche de répondre, mais aussi parce qu’elle m’arrache, une nouvelle fois à l’enfance. Y’a pas que la colère qui me maintienne en un seul morceau. Il y a aussi cette illusion, cette illusion de complicité que ses hanches qui s’animent invitent, inventent, supposent et proposent. La colère est le mortier, mais y’a une connerie de ciment pour recouvrir le tout, celle qui me fait respirer son air, qui me fait fermer les yeux, trouver ses cicatrices, ne même pas m’y attarder, me faire me sentir homme, juste homme, juste Andreï et tuer Constant, tuer dans l’œuf le môme qui pleure, le môme qui chiale, le môme qui veut juste qu’on le prenne dans ses bras, juste une fois. Le môme qui revient sitôt qu’elle se redresse, m’arrache à mon illusion, m’abandonne et se dégage, m’arrache un juron et des yeux grands ouverts. Je me redresse, le souffle court, et la colère, la colère irradiant de mes pupilles.

Et soufflée, mouchée par la môme recroquevillée, jambes contre sa poitrine, qui s’est faufilée sous la table. Instables, nous sommes instables. Quand je la vois comme ça, c’est l’enfant qui reprend les commandes. L’enfant qui s’assit en tailleurs. Qui se réinstalle, en miroir. Reflet déformé, encore. Toujours. « Dis, tu les tueras ? Tu les tueras pour moi ? » Il la regarde, le tout petit. Il a les yeux bleus, d’un bleu perdu. Il a les cheveux blonds, d’un blond soleil. Et la regarde, avec inquiétude. « Qui ? » Peu importe sa voix rauque, il a six ans. Et il se redresse, il s’accroupit, quand elle revient vers lui, plus vive qu’il ne le pensait. « Tu dois promettre que tu le feras. Tu dois promettre que tu seras toujours là. » Enfants. L’homme et la femme sont loin. Pas de baisers, pas de lèvres volées, pas d’invitations sous la ceinture, pas de hanches qui dansent, pas de mains qui se perdent. Juste un front posé dans une proximité enfantine. Et une promesse qu’elle me demande. Qu’elle demande au petit, au petit qui a promis, lui aussi. D’une promesse qu’il n’a même pas tenue. Est-ce qu’il les tuera ?

Est-ce que je les tuerai ? Elle m’a demandé si je savais qui j’étais. Qui je suis. Est-ce que je les tuerai ? L’enfant, c’est l’enfant qui effleure ses lèvres, comme pour prononcer le murmure au plus proche, lui confier le secret d’une bouche à une autre, pour qu’il y ait le moins de distance possible. Mes lèvres effleurent les siennes, mais c’est à l’oreille que je chuchote. « Bien sûr. » D’une voix douce, de la voix de l’enfant. « Bien sûr que si tu me le demandais je les tuerai. » Contre du fric, rajoute l’adulte. Mais l’enfant, l’enfant lui il ne s’embarrasse pas de ça, à six ans. Mes bras l’enveloppent. Joue contre joue, le murmure se poursuit. « Je sais qui est Andreï, tu sais. C’est un assassin, et un assassin, ça tue les gens. » La joue l’effleure, front contre front à nouveau. Les yeux fermés. « Je les tuerai, lentement. Très lentement. » Un sourire torve transperce l’enfant, l’adulte s’impose avec violence. Avec ce goût du meurtre qui le caractérise, cette colère sanguinaire qui pulse dans ses veines. Qui pousse sur les épaules pour se retrouver dessus, cette fois. « Très lentement, je les tuerai. Je les ferai souffrir. Et pour chaque cicatrice que tu as là… » Mes doigts trouvent ses bras. « Ils se consumeront mille fois. Et pour chaque plaie ici… » Mes mains trouvent ses cuisses, remontent lentement. « Ils en auront mille autres. » Et mon regard dur ne ment pas. Tuer ne me pose plus problème depuis trop d’années. En revanche… Je me décale, je m’assois à côté d’elle. « Je sais qui je suis. Ce que je suis. Mais j’ai jamais su exactement qui était le môme qu’ils haïssaient autant. Constant, qu’ils l’ont appelé. Ils l’ont tué, ils l’ont assassiné. J’ai toujours cru qu’ils l’avaient assassiné. Que je l’avais achevé. Je sais pas qui il était. Un môme terrifié. Qui voulait voir sa mère, mais qui n’avait pas le droit, parce qu’elle ne voulait pas de lui. J’étais persuadé qu’il n’existait plus, Constant. Mais je crois… » Il hurle, Constant. Il hurle dans mon esprit, il hurle que c’est injuste, qu’ils ne l’ont pas tué, justement. Qu’ils l’ont frappé, qu’ils l’ont humilité, affamé, qu’ils l’ont persécuté, qu’ils l’ont haï, qu’ils l’ont bousculé. Mais qu’ils ne l’ont pas tué. « Je ne les ai jamais revus. Ils sont morts, maintenant, morts tous autant qu’ils ont mais je n’aurais jamais eu ma vengeance. Tu sais où ils sont, toi ? » Elle sait où elle sont, pour me demander de les tuer ? « Tu me les prêterais, pour que je me venge ? Pour que Constant puisse… »

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MessageSujet: Re: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Lun 7 Mai - 1:26


[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] & Angie Carlsson

And my scars remind me that the past is real

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
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Entre nous deux
Entre les feux
Entre les non dits de tes yeux
Entre les coups
Entre les clous
Entre les fous
Puis entre nous

Angélina danse sur ses pieds. Elle voudrait ne jamais s’arrêter. C’est qu’elle voudrait qu’il soit toujours là, lui. Le môme qui la regarde et qui lui tend la main. Ce môme qui l’a réveillé. C’est qu’elle ne veut plus dormir, Angélina. Plus jamais dormir. Elle ne veut pas fermer les yeux et revoir les monstres et revivre les cauchemars. Non, elle ne veut pas, Angélina. Elle veut grandir un peu et apprendre à s’amuser et à rire. Elle les a vu plein de fois, les autres minots, se fendre la poire en riant d’un truc incongru. Elle aussi, elle voudrait trouver ça rigolo, elle voudrait sourire, connaître le son que peut avoir son éclat de rire. Angélina, elle ne se souvient pas avoir déjà ri. Elle ne se souvient que de la rondeur de ses cris et des vibrations de ses sanglots. Elle se souvient des murmures aussi. A ceux que personne ne pouvait voir sauf elle. On disait qu’elle avait trop d’imagination, que ses amis n’existaient que dans sa tête. Et elle s’en fichait, la môme. Elle s’en foutait parce qu’elle n’avait pas à partager, elle pouvait les garder égoïstement pour elle, rien que pour elle.
Et là tout contre les lèvres du gamin, elle veut des promesses. Ces promesses que les adultes bafouent sans se soucier de rien. Mais elle, elle les veut. Elle veut qu’il lui dise, qu’il lui promette. Croix d’bois, croix d’fer, si j’mens j’vais en enfer.
Le minot il connaît Andreï. C’est un tueur, un assassin et Angie le sait bien. C’est pour ça qu’il est là, pour ça qu’elle le paie grassement. Mais Angélina, elle a pas d’argent, elle a que son cœur et son amitié et ses jolies paroles. Elle a que les danses qu’elle peut donner et les secrets qu’elle peut garder. Elle frémit, Angélina. Elle frémit parce que l’adulte est là, qu’il dirige ses doigts sur les blessures vives, sur les plaies suppurantes. La mimine enfantine vient cacher cette bouche qui forme un O majestueux. Parce que la gamine, elle ne comprend pas les détails mais saisit que ça va faire beaucoup de mal à son papa et sa maman. A ces gens qui la terrorisent et la forcent à se planquer sous le lit. Plus jamais, plus jamais elle veut souffrir, Angélina. Elle est terrifiée à l’idée de les retrouver même si c’est pour les blesser.

Il s’installe à mes côtés, parle à l’enfant et à l’adulte. Constant. Ce gamin qu’il était et qu’il n’est plus. Ce gamin qu’il a préféré voir crever pour ne plus avoir à se souvenir, pour ne plus avoir à vivre avec un passé trop douloureux. Et je comprends. Je comprends trop bien puisque j’ai moi-même abandonné mon prénom de naissance, le simplifiant pour qu’il ne reste qu’Angie. Angie cette femme forte, cette femme qui veut tout conquérir même le monde. Elle n’a aucune limite, Angie. Non, aucune. La mort n’est pas effrayante dans son monde à elle, celle qu’elle donne, pas celle qui l’attend. Et moi je ne suis ni l’une ni l’autre. Je n’ai pas de nom, je suis au milieu comme une conscience oubliée. Cinquième roue du carrosse dont personne ne veut avoir à se soucier. Je suis là sans être vraiment là. Je suis Angie et Angélina tout à la fois. Je suis Elles et Personne. Je suis les forces et les failles. Ou peut-être que je ne suis rien, rien qu’un bout oublié, qu’une adolescente qui a voulu se relever mais a chuté trop vite. Je suis celle qui n’a jamais réussi à exister dans le cœur des uns et des autres. Le rejet. L’incompatible. Le monstre. La petite cuillère égarée. La chaussette paumée dans le tambour du lave-linge. La clé qui disparaît sans jamais être retrouvée. La barrette dans les cheveux qui n’est plus là, à la fin de la journée. Les heures égarées au temps.
Et je voudrais lui dire qu’il n’est pas mort Constant. Qu’il est là, enfoui sous une tonne de crasse. Qu’il est là, les yeux grands ouverts, terrifié par le monde, terrifié par ce qu’on lui a fait, terrifié par son propre reflet. Ouais, je voudrais le rassurer, lui expliquer qu’elle est là aussi, Angélina. Qu’elle le regarde et qu’elle voudrait qu’il soit toujours là, Constant. Elle voudrait qu’il lui prenne la main, qu’il lui dise des sottises, qu’ils jouent et qu’ils rient. Elle voudrait apprendre avec lui à devenir une petite fille qui n’a plus peur dans le noir que les monstres sortent du placard. Mais je ne dis rien, me contente de battre des cils à intervalle régulier.

Je le regarde, fébrile, gobant chacune des syllabes qu’il prononce. Je bois ses paroles, voudrais me saouler avec jusqu’à oublier ma misérable existence. Oublier ce conflit à l’intime, cette gosse qui se réveille et ne fait que chialer pour retrouver son autre, son double, son jumeau de souffrances. Oublier que je ne veux pas replonger dans ces années entières de chaos qui m’ont couté beaucoup trop. Je ne veux pas replonger, je ne veux pas les haïr. Parce que les détester c’est leur donner une existence qu’ils ne méritent plus désormais. Se remémorer, c’est comme balancer de l’acide sur les plaies et les voir s’ouvrir, s’infecter à nouveau. Et je ne veux plus avoir mal, je ne veux plus être cet enfant qui morve, qui chiale. Parce que je l’ai enterré. Je l’ai muselé, ouais, je l’ai attaché avant de la balancer au fond d’un trou. Tombe creusée de mes propres mains et voilà que je l’ai recouverte putain, de toute cette terre, de toute cette violence et rage. Je l’ai étouffé en devenant celle qu’elle détestait. Je ne suis rien qu’une pâle copie de mon paternel. Y a son sang qui coule dans mes veines. Son sang et ses gènes bâtards, ses addictions, ses pulsions. Cocktail mortel.
Mais je n’oublie rien parce que je ne suis pas ivre quand bien même j’avale tout ce qu’il dit dans l’idée vaine de taire la démence.
J’ai toujours su où ils étaient. Le quartier qu’ils fréquentaient, les habitudes qu’ils ont prises maintenant que leurs vices les condamnent. J’aurais pu les faire interpeller mille fois, persuadée qu’ils auraient sur eux suffisamment de drogue ou d’alcool pour se faire coffrer. J’aurais pu les amener jusqu’à moi, jusqu’à cette cour pour pouvoir prononcer une sentence irrévocable. La mort. Cette foutue mort qu’ils méritent. L’une parce qu’elle a fermé les yeux et participé, l’autre parce qu’il a détruit, fracturé, explosé tout ce que j’étais. J’aurais pu, oui, mais je n’en ai rien fait. Par manque de courage probablement. Par peur de voir mon histoire exposée au grand jour. Ils ne se souviennent que de la gosse, ils n’ont jamais connu l’adulte. Cette adulte viciée et bancale qu’ils ont engendrée.

Les yeux enfantins s’arrondissent et le mirent.
Angélina pousse un soupir.

« Je les prêterais à Constant. Parce que c’est mal ce qu’ils ont fait à toi et à moi. C’est mal et ils doivent payer. Mais t’es là maintenant. T’es là et tu vas pas partir, hein, hein, tu vas pas partir ? »

Complainte de l’enfant qui ne veut plus être seule, qui veut qu’il reste pour toujours ou presque. Les doigts s’enlacent aux siens avec une tendresse enfantine comme pour sceller à tout jamais ce pacte. Et nous aurons notre vengeance, tous les deux. Les détails du meurtre macabre sont mis de côté, le parricide soigneusement rangé comme si à lui seul, il servait de baume réconfortant à nos cœurs malades d’être brisés. Et dans le chaos de nos tourments, il y a cette main que je serre avec l’idée ferme de ne pas la quitter.

« Viens. » dis-je en me redressant.

Dehors, sur la terrasse, le froid vient mordre la peau mais je n’en ai cure, me contente d’avancer et de fixer le ciel étoilé.

« Quand j’étais gamine et qu’ils m’enfermaient dehors pour ne pas avoir à m’entendre, je comptais les étoiles. J’imaginais des animaux, des visages en reliant chacune d’elles. »


Elles étaient compréhensives, les étoiles. Elles recueillaient mes larmes et la lune s’arrondissait pour me faire sourire et les autres jours, elle me berçait de son croissant. Je m’imaginais dormir là, dans le creux de son bedon. Et ça avait un côté rassurant, maternel. Ce côté que ma propre mère ne savait pas m’offrir ne m’offrant jamais ses bras ni quoi que ce soit.

« Je veux être là, tu sais, quand tu les tueras. Même si ça me terrifie. »

J’ai peur qu’ils implorent, qu’ils supplient. J’ai peur de découvrir des visages et des corps faméliques. J’ai peur qu’ils ne se souviennent même pas avoir eu un jour une fille. Je crois, je crois que je ne m’en remettrais pas. Je crois que je n’arriverais pas à vivre en me disant qu’ils m’ont annihilé de leur conscience comme un putain de fardeau que l’on balance par-delà les falaises en se foutant des conséquences. J’ai peur qu’ils me dévastent, qu’ils me brisent encore plus encore. J’ai peur de frémir d’effroi devant les traits durs de mon père et de me sentir minable, ridicule, gamine. Oui, j’ai peur qu’ils me rappellent qui je suis. Ce qui je suis dont je ne veux pas me souvenir.

« Reste cette nuit, s’il te plaît. »

L’idiome se brise, quémande l’attention jamais offerte. Si je voulais qu’il quitte l’endroit il y a une poignée de minutes, maintenant je ne veux plus qu’il s’en aille. Je veux qu’il reste, qu’il investisse mes draps, qu’il cajole, qu’il apaise.
Et Angie voudrait l’embrasser, réduire le jumeau en banal amant comme pour lui retirer un statut trop important dans ce monde qu’est le sien. Elle voudrait le voir entre ses cuisses pour oublier Constant et son histoire. Ouais, Angie veut de nouveau être seul maître à bord dans cet amas de chair pour continuer de dicter ses lois et de faire ce qu’il lui plaît.

Je me retourne, cherche du réconfort dans ses prunelles, veut m’assurer qu’il ne va pas me rejeter maintenant qu’il connaît les failles de sa gémelle. Ce serait pourtant si facile de céder au déni, d’envoyer chier le monde entier et surtout moi. Moi et mes délires. Moi Angie et elle, Angélina. Les bras enlacent, ces bras qui ne sont plus ceux de l’amante mais de l’Autre. Le garder tout près, sentir son cœur palpiter à travers sa cage thoracique, me bercer des boum-boum de cet organe qui résonne dans sa poitrine. Et l’écouter parler, oreille collée au torse pour avoir le sentiment qu’il fait partie de moi et que je fais partie de lui. Besoin intense d’appartenance. Je me berce d’illusions, pense qu’il est devenu un tout, une moitié. Cette part importante de moi-même que je voulais oublier. Et peut-être que j’avais tort de le vouloir, peut-être qu’il suffisait juste de cohabiter, de la regarder s’élever en y jetant un coup d’œil bienveillant. Mais c’est trop tard. Angélina ne survivra jamais, crèvera en même temps que nos parents. Parce qu’elle n’a jamais su exister autrement qu’en pleurant. Son odeur est décortiquée et imprégnée à la psyché. Mais l’adulte, la femme, s’enivre de sa flagrance, retrouve ce désir enfoui. Bas instincts qui se réveillent pour effacer la môme, pour l’enfouir sous un tas de terres et de merdes. De là où elle n’aurait jamais dû sortir.
Mais quelque chose freine les pulsions. Angélina n’a pas sommeil. Le baiser dérobé à un goût fade comme s’il venait de perdre toute sa saveur. Parce qu’elle trouve ça dégoutant, la mioche. Les bisous beurk, c’est sale !
Je le traîne dans ma chambre, tremble presque en fermant les volets et en tirant les rideaux épais. Les vieilles habitudes ont la dent dure… Je me couche sur le flanc, le regarde sans oser le toucher alors que ce ne serait ni la première, ni la dernière fois que je le fais. Mais tout semble avoir changé. Et je suis terrifiée, moi, à l’idée que les choses changent, pas toi ?

Il y a dans la fascination dans le fond des prunelles. Celle de découvrir le frère qu’on a jamais eu, jamais connu. Et plus qu’un frère, un gémeau. Comme deux morceaux d’âmes brisées qui arrivent à s’assembler pour ne former qu’un. Alors je trouve refuge tout près de lui, dans le creux de ses bras. Paupières closes, les mauvais rêves sont endigués par sa proximité.
Et demain, demain, on ira les tuer. C’est promis juré.

Faut s’oublier
S’évader
Se réchauffer
Avec des mots d’amour
S’oublier
Se déchirer
S’embrasser
Comme au dernier jour

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MessageSujet: Re: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Dim 13 Mai - 23:14

And my scars remind me that the past is real

Angie & Andreï

Tuer. Le meurtre n’a plus le moindre sens à mes yeux. En a-t-il jamais eu ? On ne m’a pas appris à être gentil. On ne m’a même pas appris à voir en l’autre un frère. On ne m’a appris que la haine, que le mépris, que le dégoût, que la colère. On ne m’a appris qu’à blesser, qu’à heurter, qu’à détruire. Le meurtre, le meurtre n’a été que la continuité de tout ça. Qu’une extension d’un apprentissage évident, que la survie poussée à son paroxysme. J’ai toujours des doutes sur la date de mon premier meurtre. Je me souviens d’avoir eu envie de vomir, d’avoir été hanté, deux, trois semaines après ça, poursuivi par les yeux révulsés de l’adulte que je venais de tuer. Il s’en souvient, le môme, il devait avoir neuf, dix, douze ans ? Il s’en souvient, mais il n’en a jamais conçu le moindre regret. Le dégoût, ouais. Parce que c’était violent, c’était la violence à l’état pur. Parce que c’était crade, c’était dégueu, c’était du sang, des cris, et du sang encore, sur ses mains. Mais le môme, il a jamais regretté ce premier meurtre, parce que c’était lui ou l’autre, et que Constant, il voulait vivre. Je n’ai jamais regretté ce premier cadavre que j’ai laissé. Et je n’ai plus jamais vomi après ça. Bien au contraire, tué est rentré dans mon quotidien, j’en ai fait mon métier. Le meurtre n’a plus le moindre sens à mes yeux, les vies n’ont jamais eu vraiment de valeur, de valeur autre que celle que moi, en demiurge, je pouvais leur donner. Alors est-ce que je les tuerai, ces monstres, si elle me le demandait ? Constant veut regarder la petite, il veut la prendre dans ses bras, mettre une main sur le cœur et jurer que croix d’bois, croix d’fer, s’il ment qu’il aille en enfer. L’homme, lui, se contenterait bien d’hausser les épaules et de donner son tarif, parce que dans la vie, rien n’est jamais gratuit. Et dans les faits… dans les faits, c’est le môme qui parle, le môme qui confie comme un secret à l’oreille d’Angie. Bien sûr qu’il les tuera. Les promesses, il n’en fait pas, il n’en fait plus, mais bien sûr qu’il les tuera. Sitôt qu’elle le lui demandera. Sa voix est douce, au petit, sa voix est enfantine, au petit, sa voix est candeur et innocence, quand elle porte le meurtre et la violence, l’abjection du crime devenu jeu, du monstre devenu banalité. Bien sûr, bien sûr qu’il les tuera. Bien sûr que je les tuerai. Parce que c’est ce que je suis. Elle m’a demandé si je savais qui j’étais et bien c’est exactement ça, ce que je suis. Un meurtrier. Un assassin. Quelqu’un qui ne sait pas construire grand-chose avec ses mains, mais qui sait détruire. Qui excelle, même, dans ce domaine.

Lentement, je les tuerais. Si elle me le demandait. Lentement, très lentement. Avec soin. Avec patience. Avec minutie et calcul. Des promesses ? Non, ce ne sont pas des promesses que je fais. Constant est horrifié, terrifié. Mais Andreï, lui, est dur. Dur de conviction, de certitude, de détermination. Mes mains poussent sur ses épaules, pour la surplomber, pour dessiner sur ses bras ces marques que j’entends bien répéter sur les leurs. Pour remonter sa cuisse, et trouver des cicatrices que je compte bien réveiller chez eux. Il n’y a aucun équilibre dans mon esprit, la seule stabilité qui y règne, c’est celle de l’indifférence face à l’horreur de ce que je promets. De ce que je projette. Mon regard est sincère, plus sincère que jamais. Ce ne sont pas des promesses, ce sont des certitudes. Si elle me le demandait, je n’aurais aucune hésitation. Je m’exécuterais, sans sourciller, sans douter. Parce que c’est ce que je suis. C’est ce que je suis devenu, c’est ce que l’on a fait de moi. je ne sais même pas ce que Constant aurait dit, si on lui avait permis de vivre. Ils l’ont tué par leur haine, ils l’ont assassiné. J’ai toujours cru qu’ils l’avaient assassiné, parce qu’il était mort en moi. J’étais mort, quand l’armée rouge m’a récupéré, j’étais vide, il n’y avait plus d’enfant dans le corps du môme de douze ans, il n’y avait qu’une colère et que cette colère, toujours cette colère. Celle qui me porte, celle qui me consume, celle qui se fait le moteur de chacune de mes décisions, celle sans laquelle je ne suis rien. Sans elle, je ne redeviens qu’une carcasse vide, sans elle, sans l’instinct du rat et de l’animal, il n’y a plus personne. Andreï est l’incarnation de la colère. Constant, Constant n’est plus que poussière. J’en étais persuadé. J’essaye de m’en persuader. Sauf que c’est faux. Constant est toujours là, Constant, c’est ce môme qui vient de se trouver une sœur, une jumelle, un reflet complètement déformé dans lequel il se reconnait. Je me redresse, je me décale, je m’assois à côté d’elle.

Il hurle, Constant, il hurle. Il pleure, il se débat, plus vivant que jamais, plus vivant que jamais depuis des décennies. Depuis plus de soixante ans, qu’il était mort, qu’il était silencieux, nié, ignoré, oublié. Il hurle, le petit, il hurle qu’on vienne le délivrer, qu’on vienne lui permettre, enfin, de disparaître, de laisser place à un ado, de laisser place à un adulte, à celui qu’il aurait dû être. Pas grand-chose, naître dans un village paumé d’Alsace ne lui aurait pas promis de grandes choses, mais il aurait vécu, au moins. Il hurle, Constant. Il ne s’arrête de hurler que lorsque je continue. Il ne s’arrête de hurler que lorsque je demande. Est-ce qu’elle sait où ils sont ? Est-ce qu’elle sait où les trouver ? Ma mère, elle doit être morte. Ceux de l’orphelinat, ils doivent être morts. Mon père… Constant cesse de hurler. Il se fait petit, tout petit. Je ne sais même pas à quoi il ressemble, mais il me hante, il me persécute, par son absence et son fantôme, par mes yeux, mon allure, la blondeur de mes cheveux, par mes traits, par cet allemand que j’ai appris à parler couramment. Est-ce qu’elle sait, Angie, où se trouvent ce qui ont fait du mal à la petite ? Est-ce qu’elle me les prêterait, pour que je me venge, pour que Constant puisse enfin pousser un dernier soupir, apaisé ? Ses yeux se fixent dans les miens, c’est le petit qui détend les traits de mon visage, c’est le môme qui les rend innocents, attentifs, plein d’espoir et de candeur, plein d’espoir et d’attente. « Je les prêterais à Constant. Parce que c’est mal ce qu’ils ont fait à toi et à moi. C’est mal et ils doivent payer. Mais t’es là maintenant. T’es là et tu vas pas partir, hein, hein, tu vas pas partir ? » J’ai un sourire. Le sourire du môme content, le sourire de l’adulte satisfait. J’ai le regard dur, dur de l’adulte. J’ai le sourire et les rondeurs du visage de l’enfant. J’ai cet équilibre malsain entre le petit et l’assassin. « Ils payeront. » Et encore une fois, ce n’est pas une promesse. Parce que les promesses ne sont que du vent, que de la poussière jetée aux visages des crédules. Ce n’est pas une promesse, c’est un fait. C’est une certitude. Ils payeront. Et moi, est-ce que je vais partir, maintenant qu’on l’a eue, cette discussion ?

Maintenant que les deux enfants tendent les mains l’un vers l’autre, dans l’espoir que leurs petits doigts cessent de s’effleurer, se touchent, s’attrapent, et ne se lâchent plus ? Est-ce que je vais partir ? J’en sais rien. Je n’arrive plus à me projeter, je n’arrive plus à être Andreï. Je ne suis plus qu’un hybride. Entre Constant et Andreï. Entre le môme et l’adulte. Entre celui qui chiale et celui qui hurle. Nos mains se trouvent, elle se redresse. « Viens. » Et moi je suis. Dehors, il y a le froid, le frais, le vent, dehors il y a la nuit, dehors il y a un silence. Je fronce les sourcils. « Quand j’étais gamine et qu’ils m’enfermaient dehors pour ne pas avoir à m’entendre, je comptais les étoiles. J’imaginais des animaux, des visages en reliant chacune d’elles. » Je lève les yeux vers les étoiles, mais je ne vois que des points brillants. Sans intérêt. Imperméable à l’imagination. Imperméable à tout ça, et ça me tue, ça me tue d’être comme ça. Je l’ai suivie, mais le reflet est trop déformé d’un coup. Trop déformé pour que je me reconnaisse. Je ne sais plus quelles étaient les étoiles de Constant. Celles qu’il regardait pour s’échapper. Je ne me souviens plus de ses fuites. Je ne me souviens plus de ses doutes. Et ça me glace le sang de m’en rendre compte. « Je veux être là, tu sais, quand tu les tueras. Même si ça me terrifie. » Mes doigts quittent les siens, nos mains se détachent, se libèrent. Mes bras vient l’envelopper, la recouvrir, l’enlacer quand mon menton vient se poser dans sa nuque. « Si tu veux. » Si tu veux les entendre crier, les entendre saigner, les entendre mourir. Si tu veux les regarder droit dans les yeux. Si tu veux que ta vengeance soit complète. C’est comme elle veut, moi, tout ce que je cherche, c’est… je ne sais pas ce que je cherche ; une solution, une solution à ce trou béant dans ma poitrine, là où il y aurait dû y avoir des souvenirs, des éclats de rire, des yeux qui pétillent, des anniversaires, des cadeaux, des regards, des étreintes, des câlins, là où il n’y a rien eu d’autre que les coups, le froid, la faim et le mépris, jusqu’à ce qu’il y ait la complicité, avec Anya. Si elle veut être là, quand je les tuerai, c’est comme elle veut. Moi, tout ce qui m’importe, c’est que je trouve une solution. Que ce soit ma solution. Pour aller de l’avant, faire taire définitivement Constant. Tourner la page, faire le deuil, oublier, une nouvelle fois. Je ferme les yeux. « Reste cette nuit, s’il te plaît. » Mes paupières se rouvrent. Rester. Pourquoi ? demande l’adulte. « D’accord. » répond Constant. Sauf que je ne veux pas rester. Je ne veux plus rester. Elle ne voulait pas me voir, je suis revenu, je me suis imposé, mais maintenant, c’est inversé. Pourquoi rester ? Ah quoi bon, rester ?

Nos pupilles se heurtent. Je me sens vieux. Je me sens distant. Je me sens mort. Je me sens vide. Compris, touché, frôlé du bout des doigts. Ma chair toujours dénudée, mes cicatrices encore exposées, je me sens vulnérable comme jamais. Et je n’aime pas ça. Je n’aime plus ça. Je ne veux plus ça. Ses bras trouvent mon torse, nouvelle étreinte. Qui ne ressemble en rien aux précédentes. Quand je la vois, je ne vois plus la femme, je ne vois plus l’employeuse, je ne vois plus le désir qui vient, qui grimpe, qui réclame des soupirs. Le baiser qu’elle accroche à mes lèvres n’a rien, plus rien d’enivrant. Quand elle me traîne dans la chambre, se plie à ses habitudes, je me sens perdu. Maladroit. Je n’ai pas envie, pas envie de la toucher comme ça. Il y a quelque chose de brisé, comparé à ce matin, à hier soir. Il y a quelque chose de différent. Il y a de l’errance. Elle se couche, moi je reste stupide. Pendant de trop longues secondes, avant que mes chaussures ne se perdent, avant que je ne me laisse tomber à mon tour. Et quand elle vient contre moi, je lui ouvre mes bras, mais juste mes bras, sans trop savoir. Je ne sais plus.

« Je n’ai pas d’étoiles, Angie. » Constant murmure à son oreille. Une larme glisse sur sa joue. Je ne pensais plus parler. Alors il a pris les devants, le môme, jamais en sommeil. « Je n’ai pas d’étoiles à regarder, je n’arrive pas à voir les animaux, je n’ai jamais vu de visages, je ne les ai pas comptés. Je n’ai pas d’étoiles à regarder. Tu sais. » J’avais quatre ans, c’est ce que je lui ai dit. Si peu, et ça résumait tout. « Ils me disaient que j’étais un monstre, parce que mon père en était un. Ils me disaient de ne pas aller la voir, de ne pas l’appeler Maman, parce que c’était pas ma mère, parce que je n’avais pas le droit d’exister, parce qu’elle ne voulait pas que j’existe. Parce qu’elle aurait dû me tuer. » La larme n’est plus solitaire. Constant continue de parler. Je ne voulais pas raconter mon histoire, je ne voulais même pas entendre la sienne. Sauf qu’elle, la môme sautillait, virevoltait, dansait sous les étoiles et parvenait à les attraper au bout de ses petits doigts. Moi, Constant n’a jamais su. « J’avais cinq ans. J’étais monté en haut, tout en haut de l’orphelinat. Parce que je savais que c’était l’heure à laquelle elle allait acheter de la farine. Je voulais juste la voir, tu vois. Pour savoir qu’elle existait, pour me dire que, peut-être, elle allait un jour venir me chercher. Pour la regarder. Mais non. » J’enfouis mes larmes dans sa nuque, dans ses cheveux. Je la serre tout contre moi, aussi. « Je ne sais même pas comment elle s’appelait. Et lui, je ne l’ai jamais retrouvé. Je l’ai cherché, longtemps. Je suis allé dans son pays, mais je ne l’ai pas trouvé. Des officiers blonds aux yeux bleus, il y en avait trop. J’en ai tués. Pas assez. Je ne l’ai pas trouvé. » Mes mains glissent le long de ses bras pour chercher les siennes. « Offre moi tes étoiles. Je les tuerai, mais en échange, donne-moi des étoiles, des trucs à regarder. »

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MessageSujet: Re: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Lun 14 Mai - 10:28


[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] & Angie Carlsson

And my scars remind me that the past is real

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
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Entre tes os et puis ma chair
Entre nos corps et puis nos cœurs
Entre ton rire et puis mes pleurs

Ses bras en barrières infranchissables. Ses bras qui offrent pour la première fois, un peu de stabilité et de sécurité. Son cœur bat comme un métronome, me berce de sa régularité. Désir enfoui sous les petons d’Angélina qui ne cesse de les renvoyer au plus bas. Instinct primaire muselé par la môme. Parce que je voudrais me perdre dans un baiser, le voir retrouver sa place entre mes cuisses, juste pour me prouver que tout ça, c’est rien que des conneries. Oublier les confessions, celles qui martyrisent l’encéphale malgré les années écoulées. Je voudrais revenir en arrière, qu’Angélina crève, qu’elle se taise. Je voudrais ne jamais avoir vu Constant danser dans ses prunelles, ni même imaginée sa bouille d’enfant. Et comment on va faire maintenant ? Plaies béantes dont on ne sait ni l’un ni l’autre réparées. Nous, la seule chose qu’on sait faire c’est la planquer. Sous des fringues, sous de la crasse. La faire disparaître à la vue comme si ça suffisait à cicatriser.
Sous les paupières closes, je les imagine, tente de les vieillir, ces parents indignes. Parce que c’est comme je veux, il a dit Andreï. Mais je ne sais pas ce que je veux. Je ne sais pas ce qui est le mieux. Qu’est-ce que ça fait quand il n’y a plus personne à haïr si profondément que son cœur prend racine dans la haine la plus pure ? J’ai peur du vide, de l’absence, du manque. J’ai peur qu’ils s’en foutent, qu’ils sourient, qu’ils en rient. J’ai peur que mon père pose ses orbes sombres sur moi, qu’il juge et qu’il blesse une dernière fois. J’ai peur Andreï. Peur de ce qu’ils vont dire et faire ; de ce que ça va me faire. Déjà bancale, j’ai peur que les fondements tremblent et que tout s’effondre. Fragilité de l’existence qui repose sur des bouts de rien, il suffirait d’un simple coup pour tout mettre en branle.

J’ai imaginé un nombre incalculable de fois ce jour où je les verrais. Je me voyais cracher ma haine, je nous voyais nous entretuer. Les cris partout, tout le temps, dans chacun de ces jours. Et les pleurs aussi. Mes larmes à moi, trop souvent, comme si c’était inéluctable. Je me suis imaginée le frapper encore, encore et encore jusqu’à ce que mes doigts s’engourdissent, jusqu’à ce que son visage ne ressemble plus à rien qu’un tas de chair difforme. J’ai pensé à sa mise à mort de toutes les façons possibles de la plus barbare à la plus froide. Balle logée dans sa tête à une distance raisonnable. Mais les meurtres par balles sont trop impersonnels. Et j’ai soif de vengeance, j’ai soif de ton sang, de tes cris, de tes suppliques. Je veux t’entendre me demander pardon comme si c’était ta litanie. Je veux que tu payes pour ses années qui tu m’as dérobé, pour cette môme que t’as voulu crever et qui n’a fait que s’enterrer, se planquer en attendant que l’orage passe. Et maintenant je ne suis rien, rien qu’une nana qui ne sait pas marcher droit, qui navigue sans connaître le chemin, qui se perd, qui chute et se relève. Je suis la mauvaise herbe que tu avais prédit que je serais ; la ridule qu’on voudrait planquer sous une couche de crème ; l’arête dans le poisson ; le sel qui rencontre trop tôt le levain. Je suis ce mal que tu as tant châtié par le passé.

C’est la voix un peu brisée du minot qui me sort de mes cauchemars en devenir. Ces étoiles qu’il n’a pas, ces étoiles qu’il n’a jamais su attraper ou conquérir. Ces points lumineux qui ne sont rien que des poussières dans la voie lactée, des poussières qu’il n’a jamais pris le temps de regarder. Et je me demande comment il a fait pour s’en sortir, pour tenir, sans rien à regarder, sans rien pour divaguer et s’ancrer dans une autre réalité. De cette réalité où le monde tournerait enfin rond. C’était l’échappatoire, fermer les yeux, imaginer un monde différent, les ouvrir et scruter le ciel. Ce ciel et ses lucioles. Et dans une autre vie, on m’aimait. Les cris étaient remplacés par les rires et le minuscule balcon froid par la chaleur de leurs bras.
Et il se confie le môme, devant les yeux ronds de la gamine qui ne perd pas une seule miette du récit. Elle lui sert la main, Angélina. Elle veut lui dire ces choses qu’elle aurait voulu entendre. Les grands sont rien que des méchants, ils savent pas les entailles qu’ils font avec les mots. Trogne enfouie dans mon cou et mes cheveux, les petites mains agrippent et serrent sa carcasse qui n’a elle, rien de celle d’un enfant. Mais l’illusion est presque parfaite dans les yeux d’Angélina. Il veut des étoiles, des trucs à regarder. Il veut un joli monde loin la crasse dans laquelle les adultes baignent.
Alors je me dresse sur mes guibolles, l’emmène lui et la couverture, tout droit jusqu’au balcon. On s’y installe, vautrés comme deux gamins à même le sol. C’est comme dormir à la belle étoile sauf qu’il n’y a ni forêt, ni rien feu de bois. Tête posée sur son épaule, les corps collés l’un à l’autre dans la seule idée de se tenir chaud.
Une étoile filante traverse le ciel.

« Regarde, regarde, fais un vœu ! » dis-je, pleine de cette excitation propre à l’enfant.

Les yeux se ferment fort et le vœu est le même que lorsque j’étais enfant. Je souhaite exister. Et la joue se colle contre la sienne quand le doigt dessine dans le ciel. Je lui dessine des visages, des objets, des animaux. Je le force à plisser ses yeux et à imaginer. Cette imagination qui lui fait cruellement défaut, celle qu’on lui a arraché lorsqu’il était encore minot.

« Devine ce que c’est. »

Sa paume si grande dans la mienne, l’ongle dessine à même la peau. Angélina l’encourage à base de « allezzzz ferme les yeux, je vais recommencer. »
Et le temps s’étire et s’étire, jusqu’à ce qu’on ferme les yeux, enroulés dans la couette. C’est la flotte qui nous tire de notre sommeil alors qu’il est tout juste six heures. Y a le rire mutin d’Angélina lorsqu’elle constate qu’ils sont trempés jusqu’aux os. Et tout cesse, les petites mains se posent sur son torse.

« Tu reviendras quand ? Tu reviendras quand me voir, Constant ? »


Parce que Angie dort encore, il n’y a que la môme aux commandes et elle ne pense qu’à bouffer du chocolat et à la prochaine fois qu’elle le reverra. Parce qu’elle a peur qu’il ne revienne pas, que Andreï décide de ne plus le ramener, de le tuer.

« T’as promis, t’as promis qu’on ira se venger. »

Promesse rappelée pour ne pas qu’il oublie, pour qu’il revienne. Y a la caresse délivrée du bout des doigts et le baiser à sa joue.
Il s’en va Constant, il s’en va Andreï, emportant avec eux des bouts de moi, des bouts de nous.



Les jours filent et filent sans qu’il ne revienne, Andreï. Le premier jour, Angélina restait le nez collé sur la vitre à attendre encore et toujours que son autre revienne. Le second, elle s’ennuie et elle soupire c’est qu’elle trouve le temps trop long. Le troisième, elle se recroqueville dans un coin pour disparaître le quatrième. Parce qu’elle n’y croit plus, Angélina, à ces belles promesses.
Et moi, moi je me protège. La drogue pour oublier, pour faire taire les couinements qui résonnent à la psyché. Je la musèle, la gamine. A coup de whisky, de vodka et de gélules.
Ça déraille à l’intime, colère sourde qui poussera à le chercher et à activer des ficelles juste pour avoir la main dessus.
C’est au détour d’une ruelle que je l’aperçois. Marchant d’un pas rapide et nonchalant.

« Constant ! » réclame l’enfant qui se réveille soudainement.

Distance écrabouillée dans le bruit régulier des talons cognant contre l’asphalte défoncé. Arrivée à hauteur je le repousse dans un geste rageur, comme quand on était des chiards mécontents de se faire voler la place dans la file du toboggan. Sauf qu’il ne tombe pas Andreï. Bâtisse plus solide qui demande bien plus de force pour la voir chuter.

« J’t’ai attendu putain ! C’est quoi ton foutu problème à la fin ? »

Je voudrais gueuler quand il n’y a que des sanglots qui étranglent la voix.

« T’avais promis.. » murmuré-je.

T’avais promis qu’on les tuerait. T’avais promis que ça allait s’arrêter, tout ça. Mais t’as menti, c’est ce qu’ils font toujours les grands. Ils mentent aux enfants pour qu’ils se taisent, pour qu’ils restent bien sages et dociles.

Entre les fois et les bons dieux
Entre nos crimes et puis nos cris
Les "c’est fini", les infinis
Entre la cuillère et puis la drogue
Sur les boulevards vont nos pirogues

(C) MR. CHAOTIK - Paroles (c) Saez

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MessageSujet: Re: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Lun 21 Mai - 0:26

And my scars remind me that the past is real

Angie & Andreï

Je cherche une sécurité. Dans ces bras, dans ces bras que j’enlace, dans ce corps que j’étreins, dans ce souffle que je cherche, dans ces mains qui enveloppent les miennes. Je cherche une sécurité, je cherche un équilibre, je cherche ce que je ne trouve pas, ce que je suis incapable de trouver. Ce que j’ai effleuré, pour perdre aussitôt. Dans ces bras, dans ces bras que j’enlace, dans ce corps que j’étreins… je ne trouve qu’un souffle raccourci, et des doutes, et la panique de Constant, ses larmes aussi. Parce que ces étoiles qu’elle m’a montrées, je ne les vois pas. Je n’arrive pas à me les imaginer, ces animaux qu’elle voit, ces visages qu’elle dessine, qu’elle a dessiné, la petite. Constant est aveugle à tout ça. Je ferme les yeux, j’essaye de me représenter ces étoiles que je connais, que j’ai apprises pour mieux me repérer grâce à elles, mais elles ne restent que des points lumineux. Fonctionnels et rien de plus. Vides, affreusement vides. Si vides que Constant cherche à les combler ; il ne dort pas, il ne dort plus, le môme. Le traumatisme est réveillé, lui aussi. S’étrangle dans ma gorge. Ma voix est rauque, mon ton est innocent, soufflé, non assumé, quand Constant prend les rênes, quand Constant commence à raconter. Par phrases décousues, tremblantes de colère, de remords, de rancœur, de rancune, par phrases perdues, comme lui. Comme moi. Elle n’aurait jamais dû réveiller le môme, je n’aurai jamais dû chercher à savoir. Elle regardait les étoiles, quand elle était petite. Moi, je suis incapable de savoir ce que je regardais. Sa main serre la mienne, Constant poursuit alors que je veux le faire taire. L’assassin s’imagine l’étrangler. Noyer ses souvenirs d’une main sévère posée sur sa gorge, pour la faire disparaître, pour effacer celle qui réveille Constant, celle qui affole le petit, celle qui le fait parler. Le fait se confier. Confier ce que même Anastasia ne sait pas. Ce que Lara n’a jamais su. Ce que Mikkel, Roman et toute la clique ne doivent jamais apprendre. Je m’en rends compte quand je parle, quand je raconte, quand je la supplie presque de m’offrir ces étoiles : elle est dangereuse pour moi. Quand elle se lève, réclame ma main, quand on se perd l’un contre l’autre, enveloppés dans des couvertures, quand je n’ai plus envie de coucher avec elle mais juste de la tenir tout contre moi, de sentir son cœur battre contre le mien, de voir Constant qui prend la main d’Angie, pour qu’elle le guide. Pour qu’elle lui montre une étoile filante. « Regarde, regarde, fais un vœu ! » Elle me prend de court, Constant souffle dans un français perdu « Je veux qu’elle m’aime » Et mes pensées s’envolent vers une silhouette qui ne ressemble en rien à celle, distante, de celle qui ne voulait pas de moi. Je ramène mes genoux contre ma poitrine, sa joue se pose tout contre la mienne, m’empêche d’établir une certaine distance entre elle et moi. J’oscille entre l’homme et l’enfant, j’oscille entre Andreï et Constant, j’oscille entre le passé, le présent. Je cherche un équilibre, que je ne trouve pas : on ne trouve pas d’équilibre sur une âme brisée, on ne trouve qu’un semblant de stabilité précaire, née du chaos. « Devine ce que c’est. » J’essaye de projeter des dessins, je ne trouve que le vide, le vide qui se coince dans ma gorge. « allezzzz ferme les yeux, je vais recommencer. » Et le français s’étrangle, encore, dans un « Je sais pas… » démuni de la part de l’enfant. Et un agacement croissant, découragé, de la part de l’adulte. Est-ce que voir les étoiles m’aidera à repousser le désespoir qui m’étreint la poitrine, qui me noie ? Est-ce que c’est une solution, contre tout ça ? J’en sais rien.

Mais je sais que je n’arrive pas, je ne parviens pas à voir ces éléphants, à voir ces chevaux, à voir ces oiseaux dans ce qu’elle me dessine. Je ne vois que des points lumineux qui piquent le ciel, et se voilent de nuages. Je ne vois que ses bras, que ses yeux fermés.

Je ne sens que ses mains sur mon torse. Mon visage se détend, sourit, une fraction de seconde. Avant que l’assassin ne se réveille, et que ses paupières s’ouvrent, complètement éveillées, mains crispées prêtes à tuer. « Tu reviendras quand ? Tu reviendras quand me voir, Constant ? » Je mets quelques secondes à comprendre ce qu’elle dit. Ce que mon employeuse raconte. Constant. J’inspire, comme au bord de l’asphyxie, en me redressant. « Ne m’appelle pas comme ça » Et la soirée d’hier me frappe. Les larmes. Les cris. Les aveux. Les confessions. Le besoin de la tuer, pour effacer ce qu’elle a entendu, pour faire crever mon passé, resurgit d’un coup, je l’étouffe dans une expiration. « T’as promis, t’as promis qu’on ira se venger. » Une promesse. Une promesse qui n’a pas de sens. Une promesse que je vais tenir, bien sûr, parce qu’elle a le fric, parce qu’elle me le demandera. Parce que c’est une amie, et on aide les amies, aussi, me souffle Constant qui s’étire, qui se réveille. Qui a envie de sourire. Qui rougit sous la caresse, qui rougit sous le baiser déposé sur ma joue. Mon regard se perd dans celui d’Angie. Cherche un peu d’hier soir. Ne trouve que Constant, et mes cauchemars qui reviennent, le traumatisme qui sourit. Je me lève brusquement. « Appelle moi quand t’auras quelqu’un à buter. », je lâche d’une voix rauque.

Précipitée. Comme mes mouvements, quand je ramasse mes affaires, mes fringues, quand je m’habille avant de me casser. Trop vite. Le souffle court. Trop vite. Je cours, pour mettre de la distance. Entre elle et moi. Pour semer Constant. Pour m’effondrer le long d’un mur, aussi. Me recroqueviller contre le mur. Et supplier le monde de recommencer à tourner rond.



Est-ce que je l’ai évitée ? Oui. Nécessairement. Est-ce que je l’ai sciemment, consciemment, volontairement évitée des jours durant ? Oui, bien sûr. Pour tuer, tuer Constant. Pour le museler, museler sa petite voix qui me réclame des étoiles, sa voix qui me réclame les bras, les lèvres, la chaleur d’Anya, museler sa voix qui exige de voir mon fils, qui exige d’être un père, d’avoir une famille, d’avoir un semblant de normalité. Sa voix qui me demande d’être compris. Juste… juste compris. Regardé droit dans les yeux, sans qu’on voie en moi un monstre, ou un meurtrier. Juste… juste Constant. Je veux le faire taire, le môme, mais à chaque seconde d’inattention, il revient. Il me pousse, il pousse mes pas en direction du quartier le plus malfamé de la Nouvelle-Orléans pour aller écouter le coyote, il pousse mes pas côté Bourbon Street, pour entendre le rire de Lizzie, il pousse mes pas vers les friqués, pour aller quêter du boulot auprès d’elle. Il insiste, et moi je me détourne. Je profit des trois contrats dégotés par Mikkel, qui n’impliquent ni de tabasser, ni de tuer, ni de voler, pour une fois. Juste de décharger des caisses. Plus elles sont lourdes, plus elles sont couvertes d’échardes, plus elles sont nombreuses, mieux c’est. Constant se la ferme lorsque je sue un peu, lorsque je me crève, progressivement, lorsque j’use mon endurance. Pour l’épuiser. Et m’épuiser.

Est-ce que je l’ai évitée ? Oui. Et est-ce que j’envisage réellement de l’ignorer, lorsque je la vois au détour d’une rue ? Oui. Et est-ce que je prends la fuite, quand je la vois qui approche un peu trop de moi ? Oui. Je lâche la caisse, réclame une pause de vingt minutes, me faufile dans une ruelle. Trop tard. « Constant ! » D’un mouvement vif que je ne contrôle pas, je me retourne pour la foudroyer du regard. Siffler entre mes dents crispées. « Ne m’appelle PAS comme ça. » Visiblement elle en a rien à foutre, elle me repousse, sauf que je ne suis pas d’humeur à faire genre. Je reste droit. Mes poings serrés. « J’t’ai attendu putain ! C’est quoi ton foutu problème à la fin ? T’avais promis… » Nouveau geste brusque, je verrouille ses poignets d’une main, de l’autre, je la pousse contre un mur, avant-bras sur les clavicules pour l’immobiliser. « T’as cru quoi, que j’étais qu’à ton putain de service ? J’ai une vie en dehors de nos arrangements. Et Constant, Constant est mort. C’était une putain de connerie que d’en parler, ça a rien fait, ça a rien arrangé, ça a tout empiré. » Parce que depuis, depuis je fais des cauchemars. Des cauchemars de plus en plus fréquents. Qui n’ont aucun sens. Mais qui m’affolent, qui m’empêchent de fermer l’œil. Et qui me laisse terrifié, avec dans la gorge des sanglots qui ne demandent qu’à éclater pour appeler à l’aide. Sauf qu’il n’y a personne pour m’aider. Personne, plus personne. Les bras d’Angie me sont interdits, ça ne m’intéresse plus. Ceux d’Anya, je peux faire une croix dessus. Il n’y a plus que Mikkel, mais Mikkel a d’autres emmerdes et il ne connait pas Constant, et c’est tant mieux. Elle ne comprend pas qu’on a réveillé nos démons, que je nous ai poussés à réveiller nos démons et que depuis, ils ne veulent plus disparaître ?

Elle ne comprend pas que le traumatisme du gosse exacerbe désormais l’instabilité de l’adulte ? Je la relâche tout aussi brusquement. « Les promesses, c’est pour les cons. Si tu veux que j’les bute, t’as qu’à me dire, et j’y vais. » Pour le tarif habituel, que j’ai envie de rajouter. Sauf que Constant, ce putain de Constant, m’en empêche. On ne fait pas payer les amis. On leur fait des cadeaux. On est gentil avec eux. Qu’est-ce qu’il en sait, le môme, d’où est-ce qu’il sort ça ? Il a jamais eu d’amis, avant Anya. Et Anya… Je serre les dents. « Tu arrives à dormir, toi ? »

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MessageSujet: Re: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Mer 23 Mai - 20:46


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And my scars remind me that the past is real

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
(c) Baudelaire - icons (c) DΛNDELION





Constant. Prénom gravé à la mémoire. Constant, minot qu’elle ne cesse d’appeler, Angélina, lorsque le soleil se couche, lorsque les ombres dansent sur les murs la nuit, lorsque les monstres rampent sous le lit. Constant, ce prénom en murmure qu’elle ne cesse de répéter comme une foutue litanie, comme si ça pouvait le faire venir plus vite. Parce qu’il n’est pas revenu, parce qu’il a menti, parce qu’il a trahi. Promesse de môme détruite et avec elle le carnage à l’intime. Et ça fait mal, mal partout, mal dedans. Alors elle se fait toute petite, Angélina, voudrait ne plus exister, se terrer dans le plus profond des trous et y rester pour toujours. Les enfants ne sont pas armés contre les vices du monde, contre les mensonges, contre les cons. Elle pensait qu’il était comme elle, sa moitié, ce frère qu’on aurait pu lui arracher, ce jumeau, son reflet dans le miroir. Ouais, elle pensait qu’il deviendrait le centre de son monde. Elle n’a pas voulu voir la fracture au moment des aurevoirs, elle n’a pas voulu croire qu’il n’était plus là.
Elle a tourné et viré, la gosse. S’est ratatinée dans un coin en attendant demain. Ce demain encore et ce demain toujours. Et toujours pas de Constant, toujours pas d’Andreï. La petite carcasse est secouée de spasmes provoqués par les pleurs en saccades. L’abandon et la solitude de la mioche qui ne sait plus vivre sans lui. Équilibre trouvé qu’il lui a arraché en disparaissant.
Alors elle erre derrière les prunelles d’Angie, empreintes de mélancolie. Elle n’a plus envie de rien, ne veut plus se battre, ne cherche même pas à défoncer toutes les portes dans l’espoir de le retrouver. Parce qu’il s’en fout, Constant, parce qu’il s’en branle, Andreï. Mais j’enrage, ne peut pas le laisser me filer entre les doigts, ne peut pas accepter qu’il ne travaille plus pour moi. Et tant pis pour ce père, tant pis pour cette mère. Désir enfantin repoussé d’un revers de main.

Et je crois qu’elle est morte, la môme. Je crois qu’elle ne reviendra plus maintenant qu’elle a vu. Qu’elle a vu la lâcheté des hommes et cette confiance impossible à donner sans être floué. Gosse que j’assomme à coup de drogue et d’alcool. L’encéphale plane, musèle la gamine qui voudrait pleurer toujours, hurler encore. Qu’est-ce qu’elle me fait chier cette conne. Sens annihilés, le monde n’est plus qu’une palette de couleurs que j’ai du mal à déterminer. Trop de noir, trop de gris, trop de sombre, les nuances se confondent. Alors je crois qu’elle va se taire, Angélina, qu’elle ne reviendra pas, qu’elle en a eu assez. Mais c’est faux. Putain c’est faux.
Elle dégueule, prend toute la place, dicte mes pas, me presse et me fait cavaler pour aller à sa rencontre. Le prénom interdit qu’elle nomme toujours, Angélina. Parce qu’il est son ami, Constant. C’est lui et seulement lui son ami. Andreï, elle en a peur.
Mais il râle et repousse, bloque la silhouette chétive contre la brique. L’échine fait mal et je bats des cils à mesure qu’il largue ses paroles en forme de bombes.

« Non, non, non c’est pas vrai » murmure Angélina.

Parce qu’elle ne le croit pas lui, l’adulte ; lui, Andréï. Elle sait comme ils sont méchants et laids, les grands. Elle sait qu’ils ne veulent pas voir et pas comprendre. Sourde à ce qu’il dit, les paumes viennent couvrir les oreilles pour ne plus rien entendre. Sons filtrés par le derme mais dont les mots percent quand même. Et je voudrais lui dire, ouais, qu’il a raison. Tout est pire maintenant qu’il sait, que quelqu’un connaît les secrets. Alors je l’endors, la mioche, à coup d’inspirations, de claques dans la gueule. Bien sûr que tu es à mon service, c’est pour ça que je te paie, pour ça que tu es encore là, pour ça que je n’ai pas embauché un autre idiot au double de ton tarif habituel pour te descendre. Tu vis dans quel monde, Andreï ? Parce que dans mon monde à moi, les gens qui gênent, on les extermine, on les pousse du haut d'une falaise, meurtre maquillé en suicide. Tu n’es pas le seul tueur en ville. Le minois triste se durcit, il n’y a plus qu’Angie. Il parle des promesses, le mâle. Ces promesses que les gens font aux idiots qui les croient. Rancœur exacerbée. Il y a l’envie de le frapper, omniprésente. Écrabouiller sa boîte crânienne comme on colorie avec de la craie. Je suis prête à dégueuler cette rage qui boursoufle sous l’épiderme, qui prend racine au beau milieu de la poitrine à en faire mal. Mais il coupe l’élan, empêche les mots de sortir de ma bouche comme un jet de dégueulis puissant. La question en contraste. Dormir, dormir depuis qu’il n’est plus là, Constant. Ça réveille l’enfant mais la main puissante l’enfonce plus profondément.

« Tu t’es bien foutu de ma gueule, Andreï. Je m’en fous de tes nuits, de tes cauchemars et de la merde que ça étale. Je m’en fous parce que tout ça, c’est de ta putain de faute, t’entends ? »

L’index s’écrase avec véhémence sur le buste quand c’est tout le bras qui se tend et le poing qui se serre pour le cogner.

« Les promesses c’est de la merde mais tu lui as fait croire, à elle. Tu lui as fait croire que t’en avais quelque chose à faire mais regardes-toi, putain. Ce n’est pas au serpent que tu feras avaler des couleuvres alors arrête de me prendre pour une conne. Tu veux combien, hein ? TU VEUX COMBIEN ?! » crié-je soudainement.

Tu veux combien pour le meurtre de mes géniteurs, ouais, c’est quoi ton tarif ? Tu vas m’appliquer une remise pour les soi-disant, amis ? Parce que tu vois, ça m’intéresse de savoir comment tu gères tes affaires. Finalement c’était simplement par cupidité que tu n’es pas revenu. Ce fric que je ne t’ai pas proposé, pas offert pour un service à rendre. Alors t’as regretté ta promesse à laquelle il manque une poignée de dollars. C’est ça, la réalité. La réalité c’est que Constant, c’était juste des foutaises pour mieux me bercer, pour connaître les faiblesses sur lesquelles il te sera désormais facile d’appuyer. Je te déteste. Le miroir se brise et l’âme de l’enfant se fendille.

« Tu vas me faire une remise ? Pour le plaisir que tu prendras à exterminer le géniteur et la génitrice ? Parce que je t’offre une vengeance clé en main, peut-être que c’est toi qui me dois tu fric, tu crois pas ? »

Sourcils froncés, je le repousse, inverse les rôles, profite d’un instant de flottement pour le pousser plus encore jusqu’à ce que les omoplates percutent les parpaings.

« Laisse tomber, j’ai plus besoin de tes services. Je trouverais bien quelqu’un qui s’acquitte de cette tâche ingrate à te place pour une somme équivalente. »

La mort et la vie se négocient, se confrontent à la réalité du marché noir. Et mes contrats sont gras, juteux si bien que c’est pour cette raison que tu me reviens. Parce que je te paie bien plus que la plupart de tes clients. J’ai à cœur le travail bien fait. Et toi, toi tu l’as souillé.
Le tee-shirt se froisse sous les doigts avant qu’elle ne revienne, la garce.

« J’ai peur. J’ai peur de toi, des monstres dans le placard et noir. T’as dit que tu m’aiderais, t’es un menteur, comme tous les grands. »

La trogne se tord en une moue boudeuse.

« Tu mens, tu mens et il est pas là, lui. Y a les cauchemars depuis que t’es parti, là sous le front, les images pas belles. »

Elle est paumée, Angélina, ne comprend pas pourquoi il ment et pourquoi il n’est pas là, Constant. Elle ne veut pas lui parler à lui, le vilain, le pas beau. Elle veut voir son autre. Elle sanglote, les larmes roulent sur mes joues avant que je ne vienne les essuyer dans un mouvement de rage.

« Je veux lui, pas toi, pas toi. »

C’est qu’elle persiste l’enfant, caprice qu’elle montre en tapant son peton sur le sol. Mais moi, je veux seulement qu’elle se taise, qu’elle s’endorme, qu’elle crève.
Petit papier sagement plié dans la poche. Dernière adresse connue des parents bâtards. Post-it tout chiffonné d’aigreur que je lui pose dans le creux de la main.

« Ton prix sera le mien. » clamé-je.

Assurance dans la voix, la femme qui reprend ses droits, qui retrouve sa place. Il y a ses lèvres qui me sont bannies, son corps que je ne peux plus toucher parce qu’elle me l’interdit, la gamine. Alors Andreï n’est plus rien, rien que l’homme de main. L’arme au bout de mon bras. Celui que je recharge à coup de dollars pour qu’il tire, qu’il extermine.


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MessageSujet: Re: And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)   Sam 16 Juin - 0:24

And my scars remind me that the past is real

Angie & Andreï

J’ai troqué les larmes de la dernière fois contre de la colère. J’ai troqué la douceur de nos confessions contre de la colère. J’ai troqué la patience de mon écoute, de mon oreille attentive, de mes étreintes, de ma respiration, contre de la colère. Contre la colère qui est le moteur de mes gestes, le moteur de mes mouvements, le moteur de mes pensées. Et l’agonie de Constant. Contre la colère qui s’immisce, poisseuse, dans mes veines, dans mes poumons, dans mes sinus pour les obstruer, pour m’aveugler, pour me faire haïr ce prénom-caché, ce prénom-secret, ce prénom que je revendique, que je fuis, que je déteste et que je tais, que je refuse d’entendre et que je confie pourtant comme un trésor aux oreilles des plus folles. Qu’elle ne m’appelle pas comme ça, qu’elle se taise et s’étouffe avec ces syllabes trop françaises, cette sifflante trop douce, ces occlusives amuïssées par les nasales, atténuées, affaiblies, comme ma résistance, comme ma volonté quelques jours plus tôt, comme mes défenses et ma lucidité ; piétinées, lézardées, arrachées et déchirées. Qu’elle ne m’appelle pas comme ça, Angie, parce que je ne le supporte pas. Je ne veux pas la voir, je ne veux plus entendre le môme pleurer, je ne veux pas réveiller la douleur, la solitude trop présente, je ne veux plus, je ne peux plus supporter les geignements, l’incompréhension et ce besoin pressant, enflant, asphyxiant de comprendre, d’oublier, de savoir, d’assimiler, de passe outre. Je ne veux pas y penser, je ne veux plus me perdre dans un passé dont je ne veux pas, de toute manière. Je ne veux plus de Constant, je ne veux plus d’Anastasia, je ne veux plus être un père, un amant, un grand-père, un ami, je ne veux plus de tout ça. Elle ne peut pas comprendre, putain ? Elle ne peut pas comprendre qu’elle est une épine qui s’est plantée dans mon pied, la môme, la gamine qui se cache derrière la stature de mon employeuse ? C’est trop compliqué pour elle, de comprendre ça ? Elle peut pas comprendre que Constant, il est mort, je veux qu’il soit mort, je veux le crever, le gamin, je veux le crever, le môme. Je veux qu’il cesse de m’emmerder, qu’il retourne dans sa catatonie dont je l’ai extirpé, comme un foutu con que je ne cesserais jamais d’être, visiblement. Il est mort, Constant. « Non, non, non c’est pas vrai » Ma poigne se raffermit, je crache pour qu’elle assimile : « Si, c’est vrai. Il n’existe plus. » Et ça a été une erreur de réanimer son cadavre, de jouer aux nécromanciens, aux sorciers vaudous, à planter des aiguilles dans les nerfs des souvenirs pour simuler la vie dans des muscles agités de soubresauts artificiels. Comme des marionnettes.

Une marionnette désarticulée. Abandonnée sur le côté d’un théâtre fermé, en ruine, rouillé et souillé par le temps, décrépi, moisi jusqu’à la moelle. Une marionnette qui n’a plus le droit d’exister. Il n’existe plus, Constant, c’est rien qu’une ombre, rien qu’un oubli, rien qu’un enfant qui pleure et qui pleure encore, quelque part dans mes pupilles, rien qu’un gamin qui a la lèvre qui tremblote, et qui aimerait prendre son amie dans les bras, jouer aux billes avec elle, ou à la marelle, tiens, parce que ça avait l’air marrant, la marelle, quand les autres mioches y jouaient. Il n’existe plus, Constant, mais il est encore là. L’ombre d’un rêve éveillé, d’une illusion perdue, d’un espoir avorté, piétiné, éventré. Ce que j’aurai pu être que je ne suis pas, le môme brisé dans sa croissance. Connard. Elle croit quoi, Angie, que je suis ravi qu’elle l’ait réveillé ; que notre discussion à cœur ouvert était une putain de bonne idée ? Qu’on va se serrer les coudes, être les meilleurs amis du monde parce qu’on a partagé nos névroses et nos traumatismes ? Elle croit quoi, que je suis heureux d’avoir des démons en plus pour peupler mes nuits, me les foutre au bord des lèvres dans des haut-le-cœur de démence et des cris déchirants d’un taré qui ne sait plus quel âge il a ni même qui il est ? Elle croyait quoi ? Que sous prétexte d’une promesse émise sur le bout des lèvres, dans l’écho d’un écho d’un enfant qui crevait d’envie d’avoir une amie, j’allais me pointer chez elle le lendemain pour accompagner le petit chaperon rouge chez Mère Grand en veillant à bien y traîner le loup, aussi, histoire qu’il en fasse de la charpie, de la grand-mère édentée ? Elle croyait quoi, hein ? Elle croyait des conneries. Et pourquoi ça ?

Parce qu’il n’y a que les cons qui croient aux promesses. Il n’y a que les cons qui croient en quoique ce soit. Il n’y a que les cons qui se projettent plus loin qu’à trois minutes, plus loin qu’au bout de l’impulsivité destructrice d’un moment. Il n’y a que les cons qui s’arrogent le droit d’un peu d’innocence le temps d’une soirée, le temps de tout gâcher dans des confidences qu’on aurait mieux fait de garder pour soit, putain. Et j’aurais préféré qu’elle ne soit pas conne. Tout comme j’aurais préféré que Constant ferme sa putain de gueule, qu’il rabatte son clapet et retour faire le mort, là où il est plus supportable. Je ne veux pas le regarder dans les yeux, je veux la faire payer, au tarif habituel, la mort de ses géniteurs, je veux recouvrir de crasse et de poussière la soirée d’il y a quelques jours, et en laisser dépérir le souvenir pour qu’elle n’ait jamais existé. Est-ce qu’elle arrive à dormir, au moins ? « Tu t’es bien foutu de ma gueule, Andreï. Je m’en fous de tes nuits, de tes cauchemars et de la merde que ça étale. Je m’en fous parce que tout ça, c’est de ta putain de faute, t’entends ? » Je l’ai relâchée, j’ai relâché la pression sur son corps, j’aurais pas dû : elle riposte d’un index accusateur quand je fais un pas en arrière. « Les promesses c’est de la merde mais tu lui as fait croire, à elle. Tu lui as fait croire que t’en avais quelque chose à faire mais regarde-toi, putain. Ce n’est pas au serpent que tu feras avaler des couleuvres alors arrête de me prendre pour une conne. Tu veux combien, hein ? TU VEUX COMBIEN ?! » Je serre les poings. Je veux combien ? J’ai le regard perdu, trahi, déçu de Constant. J’ai le rictus fatigué, colérique, furieux et haineux d’Andreï. Et ça s’entremêle mal, dans ma tête, toutes ces conneries, suffisamment mal pour que je me la boucle, alors que j’ai tout un tas de mots et de sons qui me viennent aux lèvres et qui ne demandent qu’à être dégobillés mais qui se contentent pour le moment de s’agglutiner. « Tu vas me faire une remise ? Pour le plaisir que tu prendras à exterminer le géniteur et la génitrice ? Parce que je t’offre une vengeance clé en main, peut-être que c’est toi qui me dois tu fric, tu crois pas ? » Je me laisse pousser, mes omoplates percutent les parpaings. « Laisse tomber, j’ai plus besoin de tes services. Je trouverais bien quelqu’un qui s’acquitte de cette tâche ingrate à te place pour une somme équivalente. » Je serre les dents. « Va te faire foutre, Angie. J’ai jamais parlé d’te faire payer, bordel. J’ai p’t’être remué la merde, mais toi, t’as sauté dedans à pieds joints et tu m’y as poussé, carrément poussé, putain, comprends que j’avais pas envie d’en ressentir l’odeur direct ! » Et je savais pas ce que je risquais, je savais pas qu’on allait à ce point se parler, à ce point se perdre, j’savais pas du tout à quel point ça allait me lacérer le torse et planter des doigts griffus dans les écorchures pour les saler d’amertume et de détresse. Et qu’elle me retire ses contrats, j’ai bien envie de beugler sur le même ton qu’elle que je n’en ai rien à foutre, le fait est surtout qu’à l’idée de voir du fric frétiller devant moi et se barrer, je me sens mal. J’ai même envie de lui dire que je peux, ouais, lui faire une putain de remise, mais ses doigts s’entortillent autour de son tee-shirt, et Constant débarque en force, dans une voix douce et apeurée. Attends. Attendre quoi ?

« J’ai peur. J’ai peur de toi, des monstres dans le placard et noir. T’as dit que tu m’aiderais, t’es un menteur, comme tous les grands. Tu mens, tu mens et il est pas là, lui. Y a les cauchemars depuis que t’es parti, là sous le front, les images pas belles. Je veux lui, pas toi, pas toi. » Je serre les dents. « Il est mort j’te dis. Son cadavre traîne quelque part en Ukraine. Et je veux pas le faire revivre. » J’crois pas que j’le supporterais, ce morveux. Je crois pas que je me supporterais, je crois pas qu’il le supporterait, même, tiens. Je garde les yeux fixés dans les siens et quand elle tend la main, je tends la mienne aussi pour récupérer un bout de papier. Merde, je pensais que c’était des billets, mais au lieu de ça… Je déchiffre une adresse. « Ton prix sera le mien. » Je baisse les yeux sur le papier, je les remonte vers elle. « L’oubli. » Ouais, j’innove. Pas de dollars, pas de médocs, pas de bouffe. « J’veux qu’on oublie c’qu’on s’est dit. J’veux que tu oublies le môme. J’veux… » Le papier s’échoue dans la poche de mon jean, je me passe une main nerveuse sur la tronche, pour gommer mes incertitudes. « Putain… pourquoi est-ce que tout a dérapé, hein ? Pourquoi est-ce que tout a foutu l’camp comme ça. » Et je ne plaisante pas dans mes questions. Parce que j’aimerais tellement comprendre. J’aimerais tellement savoir. Pourquoi. Je soupire, la repousse pour me dégager un peu d’air. Un peu d’espace. Ne pas chercher à comprendre pourquoi ça m’emmerde à ce point que tout ait changé d’un coup. Pourquoi est-ce que ça m’emmerde à ce point de voir que je ne peux pas toucher Anya, que je ne veux plus approcher Angie, que les cauchemars empirent, et que tout le reste se tend et se distend. Je secoue la tête, donne un coup de pied dans un truc qui traîne par terre, traînait : il vole un peu plus loin, je le suis du regard. Et reviens sur Angie. « Tu veux qu’on fasse ça quand. Tu veux toujours venir ? Mais après ça, on en parle plus. Il crève, tu le laisses crever. » Constant. Je veux qu’il crève. « Il peut pas être sauvé. C’était une connerie d’en parler, putain. » Et mes doigts jouent nerveusement avec le bas de ma chemise. « Laisse crever les gosses. Achevons-les en même temps qu’les parents. C’était quand il avait huit ans que Constant avant b’soin d’Angie. Moi, j’ai b’soin juste de fric. » Et de bras pour m’enlacer, de bras dans lesquels me perdre. C’qu’on arrivait bien à faire. Avant que je gâche tout dans une connerie pitoyable. Constant murmure que lui, il a besoin de la môme. Il en a besoin pour voir les étoiles.

Pour trouver une réponse à ses questions. Pour trouver un chemin vers son cœur qui bat, et voir ce qui va au-delà de la crasse du monde. Voir qu’il y a peut-être autre chose que la haine, que la colère, que le sang et la violence, qu’il y a peut-être autre chose. « Je veux chasser nos cauchemars. Ces cauchemars qui n’en finissent pas, ces cauchemars de môme. PUTAIN ! Je pensais m’en être débarrassé. » Ces cauchemars où je suis laissé seul, encore et encore, dans cette solitude qui me torture. « J’ai pas menti, putain. J’ai juste… t’avais pas donné d’date. » Et je voulais pas revenir. Je voulais plus te voir. Je voulais plus la voir, je voulais pas m’en souvenir.  J’ai qu’une amie, et c’est Anya. Et c’est même pas une amie. C’est même plus une amie.

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It's been a while, you've been walking alone, It's been a while since your heart had a home, You remember the way you came tumbling down Down to your knees like never before You're at the bottom in a bottomless town And as you lie on the floor©️ by anaëlle.
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And my scars remind me that the past is real (angie&andreï)

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