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 Stepping into the Light

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Kriss M. Grimm
SUCKER FOR PAIN

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MessageSujet: Stepping into the Light   Mar 8 Mai - 22:36

Stepping into the Light





Le son cristallin de ses os comme le chant lointain et métallique de lames qui s’entrechoquent. Elle se sent, comme prise par le givre, dévorée par un froid intense alors que les beaux jours reviennent roser ses joues et ses lèvres de leurs brises fraiches et plus tendres. C’est un son, une fréquence aigue qui sonne à ses tympans, qui gonfle dans ses muscles, qui brule sa langue et rend ses yeux plus fermes, plus froids, comme si le gel s’était épris des iris vertes et les avait recouvertes des duretés ardentes de l’Hiver.

Si seulement c’était le crissement des ongles sur un tableau noir, ou un ultra son qui ferait frémir une foule. Si seulement c’était le cri d’une femme qu’on égorge, ou le hurlement plaintif d’un renard. Si seulement elle pouvait sentir l’humanité manquer un battement de cœur, un instant se statufier, trembler de cette peur unanime et juste, cette impression fugace de perdre pied et de plonger dans les abimes. Si seulement, elle pouvait le sentir, dans l’air, tout autour, et que les hommes pouvaient ployer sous son poids. Les échines s’empliraient de frissons, les pas trébucheraient. Ce serait comme si, enfin, elle était connectée au monde, et que le monde ressentait sa fureur comme un raz de marée renversant. Comme si le monde retenait son souffle. Se mettait en apnée. Comme s’il attendait de s’embraser pour aussi renaitre. Et que la liberté leur étranglait le cou. Leurs cous de biche, contre lesquelles elle aimerait poser ses crocs. Et les tenir, plus fort, sans les tuer. Pour qu’ils s’effraient, pour que leurs cœurs battent si vite qu’elle oublie les tremblements du sien.

Si seulement le monde pouvait sentir sa douleur.

Le décompte des heures est cruel. L’annonce de l’exécution publique a réveillé dans le vert-bleu des yeux douloureux de la jeune femme, les consonances sèches de larmes qui refusent de s’ouvrir au monde. Après tout, cet homme qu’elle a aimé, il s’est séparé d’elle. Il fut même le premier. Et ils ne se sont pas vus depuis des années. Il ne sert à rien d’être triste, la tristesse est déjà passée. La violence de l’abandon la traversa de toute part quand bien même elle était dans cet ailleurs inaccessible. Non, Kriss n’est pas triste, elle a déjà fait son deuil. Mais la Mina, la Mina erre en silence, retenant à peine le lourd fardeau de ses tracas. Et Kriss, peut-être aussi, se rappelle l’enfant qui aimait son père plus que toute chose au monde. Ce père qu’on annonce, grande victoire gouvernementale, pour une exhibition sanglante. Il s’est finalement laissé rattraper par le monstre à deux cornes et le Minotaure n’attend plus que les regards du monde pour l’embrocher. Et, peut-être, aussi, les yeux de Kriss. Leur malédiction a de cruelle qu’elle est vulgaire et inévitable. Qu’elle les plonge dans une solitude sans fond, gouffre amer, vertige croissant, cette sensation de perdre pied et de chuter sans jamais atteindre une fin, fut-elle inéluctable, jusqu’à ce qu’enfin elle les rattrape, les surprenant de sa note macabre.

Kriss refuse d’y penser. Et pourtant, elle revient inlassablement à cette fréquence, celle que l’interférence dans l’image au coin de l’écran avait dévoilée. Cela disait. Mon frère, je t’en prie, ne vient pas. Π Ce symbole. Ils utilisaient quand ils furent enfants. Il voulait dire tant de choses que les mots seuls ne puissent suffire. Les jumeaux parlent parfois un langage qui leur est propre et que nul ne comprend. Dans les rimes du Minotaure, et ses longues suites de chiffres, de lettres et de symboles, dans les pare feux et les détours, comme autant d’impasses et de pièges, le langage n’était d’aucun que les hommes puissent comprendre, puisque unique et gémellaire. Aucun sauf Kriss, puisqu’elle fut l’enfant et parla leur langue. L’interférence s’imprima sur sa rétine comme un ordre et il lui fallut bien peu de temps pour se saisir de la séquence, la traduire et découvrir le signe. Une terreur s’empara de son cœur. Ce fut comme une crise d’angoisse, brutale, elle qui pourtant ne s’émoie guère. Ce fut comme si un ouragan passait entre les os de sa cage thoracique, la serrait de toute part, comme si elle ne pouvait plus respirer et ne plus voir. Mina sut, alors qu’elle lisait le message de son père à son oncle, que c’était un message d’adieu, et qu’il n’y avait plus d’espoir.

L’annonce de la mise à mort du Minotaure traversa les écrans quelques jours plus tard.

***

Ses mains se posent sur ses cuisses, dans les plis d’une robe dorée qui brille sous les rayons du soleil. Il fait chaud, elle a chaud. Le soleil traverse ses pupilles et étourdit son regard. Autour d’elle les clameurs de la foule la laissent de marbre. Des cernes noirs habillent son visage de fatigue. La peau crispée de son visage est si pale qu’elle semble sur le point de perdre conscience. Exsangue, usée, le cœur au bord des lèvres et le souffle interrompu par quelques élans de panique, qui ne glissent que dans le clair de ses yeux, invisibles au monde. Fureur, rancune, détresse et crainte, elle passe et traverse mille sentiments contraires. Entourée par la foule immobile et vrombissante comme une ruche, au cœur de la dictature brutale du gouvernement, elle est comme logée dans l’écrin narquois de la défaite. Ils l’envahissent, ombres qui lèchent sa peau, l’encerclent et la menacent. Kriss entend les échos de leurs colères, cette dureté dans leurs voix, les railleries aussi. Les sons frappent ses tympans, agacent son humeur, elle a les sens à vif. La lumière est saturée, elle brule sa rétine.  Les ignorants se moquent de ceux qui gorgent de sang le sable de l’arène. Leurs oreilles naïves se laissent porter par la douce mélodie d’une propagande bien huilée.  Quand ils sont ensemble ainsi, autour d’elle et en plein jour, ils sont comme une meute de chiens qui n’a pas mangé pendant des jours. Ils perdent leurs noblesses, et leurs acuités. Ils sont si facilement manipulables qu’ils lui donnent la nausée.

Kriss aimerait que toute l’eau du ciel pleure sa douleur, que les hommes soient humides et désertent l’arène, lavée par la pureté de la pluie. Elle aimerait qu’un silence obséquieux soit de mise, que nul ne parle et que les cœurs se gorgent de la colère des suppliciés. Que la résistance renaisse dans les bancs des spectateurs, mais Hide a brisé bien des promesses et mis à mort les ardeurs naturelles à la rébellion. Kriss aimerait que la foule sente sa fureur et qu’elle glisse dans leurs cœurs comme une vague océane. Mairs rien, personne, elle est ailleurs. Dans une réalité où elle est étrangère et solitaire. D’un coup d'œil inquiet, elle chasse son oncle, reflet jumeau de son père, mais Kriss est désespérément seule. Seule sous la lumière cruelle du jour et cette vérité que l’on révèle. Car enfin on l’annonce, Thomas Grimm, Hackeur du nom Minotaure. Il est le dernier des suppliciés, le meilleur pour la fin, ou peut-être le pire.

Kriss est si proche. Elle peut sentir son souffle avant même qu’il n’apparaisse. Son cœur se serre. Ses mains se crispent dans les plis de sa robe. Dans la foule morbide, sa robe solaire irradie sous les rayons de l’astre. Sa couleur préférée. Mais sans doute, ne la reconnaitrait-il pas. Un frémissement d’excitation secoue la foule de toute part, vagues oscillantes, harmoniques de sons et de battements de cœur. Un bourdonnement s’élève des tribunes, murmures incendiaires, souffles chaotiques, insultes chatoyantes. Et puis. Enfin. Le Silence.

Sous la lumière tranchante du ciel, se dessine son ombre vacillante.

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We Serial Killer walk beside you,
We walk behind you.
We walk the spaces in your mind,
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Katsiaryna M. Yurkova
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MessageSujet: Re: Stepping into the Light   Dim 1 Juil - 18:02


« Stepping into the Light »

Kriss & Katsiaryna
featuring

« Hide » avait recouvert de son masque le visage enlaidi de la ville et l’avait un peu plus assombri ce faisant. Ce qui s’était d’abord apparenté à la torpeur sans charme d’un mauvais rêve se défigurait ostensiblement : le quotidien de la Nouvelle-Orléans prenait chaque jour un peu plus le poids bourdonnant et suffocant de ces cauchemars qui vous coupent la voix. Katsiaryna oubliait quelquefois de ciller. Surplombant l’arène, ses yeux secs suivaient depuis quelques heures déjà le piétinement chaotique des condamnés, se figuraient le crissement sinistre du sable de l’arène sans cesse mouillé par le sang – nulle autre pluie n’arroserait l’après-midi radieuse qui les assommait tous – quand ils essayaient vainement de se dérober à la gueule de leurs bourreaux ; elle voyait les torses s’affaisser aussi moelleusement qu’un édredon sous la pesante charge des pattes griffues qui les assaillaient. « Hide » avait remué les eaux bourbeuses de la Nouvelle-Orléans, exactement comme un gamin capricieux se serait mis au défi de toucher un fer encore brûlant, et le pire en était évidemment remonté. Naturellement, il n’était pas celui que l’on immolait au bûcher de son orgueil. Où se trouvait-il, à présent ? Contemplait-il avec la résolution complaisante que pouvait procurer la notion de mal nécessaire l’agonie déshonorante des acolytes que l’on éviscérait à sa place ? Katsiaryna avait désormais dans les paupières le plomb superbe de ceux qui n’éprouvent guère plus de compassion.

Pourtant, elle n’en gardait pas moins au fond de la gorge la gêne persistante d’une couleuvre mal avalée. La riposte du Gouvernement avait été aussi cruelle que perfide et Katsiaryna ne devait sa relative tranquillité qu’au zèle glacé qui l’avait poussée à signaler son instrumentalisation par « Hide » sitôt la mission terminée, par des moyens aussi discrets et difficiles à pister que possible, afin de limiter un tant soit peu les dégâts que l’homme masqué avait prétendu causer aux quatre coins de la ville. L’aveu avait sans doute paru étrange et suicidaire, aussi n’avait-on de toute évidence pas su comment l’accueillir, pour commencer ; elle-même, du reste, n’avait trouvé parmi ses supérieurs aucune oreille susceptible d’écouter avec attention les raisons qui l’avaient motivée à considérer sérieusement les menaces du masque – le sentiment désagréable qu’en dépit d’une irréprochabilité maintes fois observée, son allégeance prenait toujours à leurs yeux l’apparence suspecte d’un pis-aller. Ses valeurs, son sens du devoir qui confinait parfois à la candeur voire à la niaiserie, semblaient en somme complètement déplacées dans un monde où les coups de poignard dans le dos étaient devenus bien plus ordinaires qu’une main tendue – et la corruption seyait apparemment mieux aux officiers soviétiques, croyait-elle souvent lire dans leurs regards durcis par quelque attente déçue. Mais sans doute n’existait-il rien de plus légitime que leur défiance. Katsiaryna s’était stoïquement livrée à de nouvelles mises à l’épreuve, avait tout mis en œuvre pour réaffirmer ses dispositions : on lui avait reproché le meurtre de ses deux collègues – alors en formation – survenu sur les lieux de la mission, elle s’était solennellement engagée à traquer les coupables et à les appréhender au corps ; on lui avait signifié sans ambages le besoin qu’éprouverait assurément la population de punir des coupables, elle s’était aussitôt mise en quête d’un morceau de viande susceptible d’occuper les mâchoires salivantes de la foule avide qui tonitruait maintenant autour d’elle.

Aiguillonnée par la précarité de son propre sursis, elle s’était provisoirement greffée au bureau de la sécurité des systèmes d’information pour aider ses collègues à remonter la piste d’informaticiens malveillants. L’espace de quelques jours, le Gouvernement avait fort à propos différé ses douteux échanges de bons procédés pour tomber à bras raccourcis sur les réseaux clandestins soupçonnés d’agir de près ou de loin en faveur de la Résistance, ôtant sans préavis les œillères qui couvraient ordinairement la pénétration calculée de son regard. Il était évident que « Mr Hide » n’œuvrait pas seul, et bien que l’on n’ait pas systématiquement prouvé son lien avec tous les condamnés comparus au Colosseum, il était finalement apparu suffisant de les empêcher de nuire davantage et d’octroyer à la population, par de spectaculaires exécutions publiques, une salutaire illusion de contrôle. Katsiaryna avait entendu l’un des juges commenter ce traitement expéditif dans un haussement d’épaules condescendant et impatient : « Après tout, si tout le monde daignait se tenir tranquille, nous aurions bien plus le temps de nous soucier de… comment disent-ils, déjà ? Ne pas faire d’amalgame. » Et elle avait senti ses entrailles et son cœur se désemplir froidement en considérant que l’un des drames de ce monde pétri de maux était précisément de ne plus avoir le loisir de se confronter constructivement à la complexité des nuances.

Elle cilla enfin. Ici, le couinement mi-effrayé, mi-réjoui d’une jeune femme qui venait de regarder l’un des fauves tremper ses babines dans un amas encore fumant de viscères ; là, le rire gras d’un adolescent qui s’extasiait sur les coups de fouet d’une flamboyante dompteuse. Bientôt, le sable grumelé sous les continuelles aspersions carmin ne fut plus foulé que par l’haleine ardente du soleil et le souffle impatient, mal maîtrisé des spectateurs.

Le dernier des condamnés n’avait pas tardé à paraître dans la trouée d’un vomitoire, invité par la bourrade inamicale de deux miliciens à s’avancer jusqu’au centre souillé de l’arène. La foule le dépeça aussitôt de ses yeux incisifs ; il y eut une première huée, qui en fit impitoyablement gonfler d’autres le pressant de marcher plus vite au-devant de sa mort. Katsiaryna se souvenait avec acuité de la nuit où elle avait refermé la main sur cet homme-là, dans l’écrin miné d’un atelier qu’il avait prévu de quitter une poignée d’heures plus tard, après avoir commis ses méfaits. Celui-ci ne s’était pas débattu, n’avait pas déploré ses propres insuffisances vis-à-vis d’hypothétiques êtres chers qu’il laissait malencontreusement derrière lui, ne s’était pas vautré dans un pathos outrancier pour nuancer la gravité de son erreur. Son arrestation avait été particulièrement reposante et peut-être aurait-elle préféré, au fond, que lui soit accordée dans la mort la même simplicité.

Mais le Gouvernement, qui s’était découvert un goût cruel pour l’ironie tragique, avait tenu à faire payer au Minotaure son pseudonyme grandiloquent.

Sitôt qu’il eut atteint le centre de l’arène, une cloison transparente et circulaire s’éleva tout autour de lui, traçant les contours infranchissables de ce qui devait en quelques secondes devenir un gigantesque bassin. Le sable se déroba subitement sous son pied droit, le forçant à se rajuster maladroitement sur l’étroite plateforme qui demeura sous son pied gauche ; d’autres, en tout point semblables, continuèrent d’affleurer à la surface de l’eau qui engloutissait avidement le reste du terrain, damier fragmentaire entrecoupé de vastes étendues aquatiques qui s’assombrissaient à mesure qu’elles gagnaient en profondeur. Il y eut une clameur admirative dans les gradins qui salua les prouesses technologiques du Colosseum dont la grande majorité des spectateurs tirait mesquinement vanité ; et l’ivresse générale redoubla lorsque les îlots artificiels furent reliés les uns aux autres par des madriers métalliques qui surgirent des extrémités du bassin et les transpercèrent tour à tour, assez épais pour supporter le poids d’un homme mais trop effilés pour lui permettre d’entreprendre la moindre traversée sereinement. Il le fallait, pourtant, car déjà, la plateforme qui soutenait le condamné se dérobait tout à fait sous son poids : toutes, il s’apprêtait à le découvrir à ses dépens, n’offraient pas une assise stable et durable. Aussi se précipita-t-il sur le madrier face à lui pour rejoindre la prochaine plateforme, dont l’affaissement fit se redresser la précédente : la foule s’ébranla et se réjouit dans un rugissement impudique à la perspective du casse-tête que l’homme aurait à résoudre. Car à l’autre bout du bassin miroitait la poignée d’une porte découpée dans la cloison. On lui offrait en apparence une chance de s’arracher au vaste labyrinthe dont il était prisonnier ; mais il comprit la vanité d’un tel espoir quand la noirceur de l’eau s’opacifia plus encore, jusqu’à ce qu’un aileron ne la perfore et ne la force à se fendre sous la courbure presque caressante d’un dos couvert d’un cuir gris et luisant comme le serait une lame mouillée de sang.

Un frisson d’excitation, qui tenait plus de la bête que de l’humain, secoua rageusement l’ensemble des spectateurs. Katsiaryna ne parvint pas à inspirer sans avoir un haut-le-cœur. Elle surplombait l’une des rangées de sièges, solidement casquée, armée jusqu’aux dents, les yeux protégés par le verre fumé d’une visière, toute couverte de noir, au mépris de la chaleur, pour figurer l’un des spectres inconnaissables du Gouvernement ; elle se tenait là, fermement campée sur ses jambes, prête à moucher la moindre étincelle, à abattre mécaniquement la moindre source de débordement – elle comprise, songea-t-elle ironiquement – puisque les places dans les gradins étaient espacées à dessein, comme autant de points de mire pour les tireurs embusqués au sommet du Colosseum ; et cependant un malaise indéfinissable lui injectait dans le crâne toute la conscience qu’il était possible d’avoir de l’horreur absurde qui se jouait sous ses yeux. Ce n’était pourtant pas la première fois – loin s’en fallait – et elle disposait maintenant d’une solide connaissance des raffinements d’horreur que les bourreaux du Gouvernement pouvaient déployer pour châtier ses coupables ; elle le savait fort bien, il s’agissait là de jours où il fallait absolument ne rien avaler, de peur de tout rendre, où il fallait s’éloigner autant que faire se peut de l’humain et de ses besoins primaires, ignorer la fièvre, la lourdeur du cœur, le soulèvement de l’estomac. Mais elle s’était en fin de compte rarement trouvée parmi les véritables fauves, endossant ordinairement le rôle d’un tireur de précision ; et elle devait à n’en pas douter y voir un message, une mise en garde supplémentaire de la part de ses supérieurs, qui l’enjoignaient de se repaître du spectacle et de savourer sa propre position, sa propre sûreté, qui lui ne lui était pas – et ne lui serait jamais – tout à fait acquise.

Par-dessus un madrier, le squale fit bientôt un bond aussi puissant que son cœur, manquant d’emporter le bras du condamné qui s’était soustrait à ses mâchoires in extremis.

L’espacement des sièges fut provisoirement englouti dans des rapprochements et des étreintes chargés de mauvaise fièvre. La foule n’aurait pu sembler plus compacte, cimentée par son avidité, par ses murmures humides de salive : elle avait faim, plus encore que les fauves, plus encore que les squales excités par de longues privations de nourriture. Katsiaryna déglutit péniblement et eut le sentiment d’avaler un poing de fiel. L’horreur du spectacle, d’un homme qui s’apprêtait à se faire démembrer par une bête affamée au-dessus d’une eau sinistre était finalement bien peu de chose en regard de l’abominable solidarité, de la monstrueuse complicité qui unissaient les habitants de la Nouvelle-Orléans et les disposaient à boire l’atrocité comme du petit lait. Avec la cruauté des enfants, mais sans se rendre aussi pardonnables que ceux-ci ne l’étaient, ils punissaient tout individu qui se rendait coupable d’avoir perturbé davantage et empiré leur quotidien déjà sapé par d’inimaginables monstres – et c’étaient eux que Katsiaryna s’échinait à protéger.

Lorsque le premier hurlement de douleur couvrit les bourdonnements voraces de la foule, elle adressa un geste aux miliciens qui la secondaient sur cette partie des gradins pour leur signifier qu’elle s’éclipserait un instant. Tandis qu’elle circulait entre le garde-corps et la première rangée de sièges, l’éclat d’une robe attira son œil. Celui-ci trébucha aussitôt sur les contours d’un visage étrangement familier, puis d’un corps singulièrement tendu qui composaient tous deux une paradoxale incarnation du silence. Katsiaryna voulut poursuivre son chemin ; elle le voulut résolument ; mais l’instinct lui injecta un plomb invincible dans les jambes et elle finit par s’immobiliser à la hauteur de la jeune femme, sans pour autant l’empêcher de contempler l’exécution. « Est-ce que tout va bien, mademoiselle ? s’enquit-elle d’une voix blanchie par son casque. Vous ne semblez pas beaucoup apprécier le spectacle. » Elle-même, après tout, n’était finalement qu’en représentation, aussi odieuse celle-ci soit-elle.


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